Société / Sports

Le cyclo-tourisme, le bonheur de planter sa tente n'importe où

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Pour les nombreux et nombreuses vélo-nomades, le camping sauvage est bien plus qu'une pratique nocturne quotidienne.

Tous les vélo-bivouaqueurs et bivouaqueuses n'ont pas la même philosophie lorsqu'il s'agit de chercher un lieu où se poser. | Bruno Poussard
Tous les vélo-bivouaqueurs et bivouaqueuses n'ont pas la même philosophie lorsqu'il s'agit de chercher un lieu où se poser. | Bruno Poussard

Les premiers rayons du soleil s'invitent sur la tente. Une mouette rieuse se fait entendre au-dessus. La fraîcheur de la nuit s'envole petit à petit. Pas besoin d'alarme, c'est l'heure de se lever. À côté d'un sanctuaire religieux oublié au bout d'une route escarpée sur les hauteurs de Masso, le réveil est doux. La vue sur la mer bleutée de la côte montagneuse de Ligurie et sur un petit village perché aux couleurs vives typiquement italiennes, ça aide à ouvrir les yeux.

Pourtant, la nuit a été animée. De fortes rafales de vent ont fait trembler la forêt de chênes et châtaigniers tout autour. Puis une famille de sangliers s'est invitée aux abords du campement, inquiétant le couple de vélo-nomades dans leurs duvets. Mais le paysage devant lequel coule le café préparé au réchaud les encourage déjà à en rigoler. Avant de reprendre la route (pentue) sur le passo del Bracco un peu avant les Cinque Terre, Laure Zahnd a le sourire: «C'est beau de se réveiller et d'entendre la nature.»

Le magnifique village de Manarola dans les Cinque Terre. | Walkerssk via Pixabay

Elle a mis du temps à s'habituer et ne plus s'inquiéter, mais après plus d'un an à dormir dehors, la kinésithérapeute de 30 ans savoure le bivouac. «J'aime entendre les oiseaux, les feuilles, le vent, les bruits que l'on n'entend pas au quotidien. Ou ce que l'on ne prend pas le temps de voir. Comme l'araignée qui attrape une mouche dans sa toile. Les brindilles que prend l'oiseau pour faire son nid... Je me sens apaisée et émerveillée de ce dont on passe à côté d'habitude.»

Fraîchement redevenue sédentaire aujourd'hui, Laure a d'un coup l'impression de moins bien dormir à l'écart des forêts. Les visites de biches et chevreuils du soir lui manquent. «Alors que les bruits de la ville sont stressants, agressifs», coupe-t-elle. Les pédaleurs toulousains Anthony et Joséphine confirment: «En revenant à un mode de vie citadin, on se rend compte à quel point la nature, le bon air, ça manque...»

Au milieu de nulle part

Pour beaucoup de voyageurs et voyageuses au long-court, le camping sauvage est plus qu'une pratique nocturne quotidienne. Une vraie volonté de vert et de temps passé dehors à l'écart d'une société où beaucoup se marchande. À propos des motivations des cyclotouristes, l'anthropologue Franck Michel, spécialiste du voyage, du nomadisme et de l'autonomie met cet aspect en avant: «Renouer avec le calme et la nature en prenant le temps qu'il faut tout en s'adaptant au temps qu'il fait. Se réapproprier sa vie, exister enfin.»

Partageant sa vie entre Strasbourg et l'Indonésie, l'auteur de Pédale douce passe du temps sur les routes, dans un esprit libertaire et nomade où le vélo s'est invité «naturellement» trois mois par an. Une pratique «flâneuse» et pas «cycliste» dont il rejette la «compétition» et le «business lié». Pour la quête, notamment, d'une nature apaisée particulièrement appréciée à la belle saison, après le confinement du printemps en appartement.

À 67 ans, Marylise Loiget trimballe tous les étés une tente sur son porte-bagage à la recherche de cette tranquillité arborée. Seule. «C'est quand même plus sympa que de voir passer les gens aller aux toilettes avec leur PQ au camping!» se marre-t-elle. «Être assise, allongée dans l'herbe, marcher dedans... Là, en contact avec la nature, je me sens bien. Encore plus particulièrement dans la tente, protégée dans mon cocon.» Sa petite maison en toile.

Si certains et certaines cyclo-voyageuses partent sans jamais avoir expérimenté plus qu'un bivouac de montagne un soir d'été en randonnée, d'autres n'ont pas oublié ces expériences de leur enfance, en colonie de vacances ou autrement. «Avec mes parents, on partait au milieu de nulle part poser la caravane, se souvient l'Avignonnaise, partie marcher en Aubrac après avoir pédalé jusqu'au Luxembourg. On a même fait ça dans les Alpilles, ce ne serait plus possible aujourd'hui.» Mais l'habitude est restée.

Une vie itinérante

Vouloir recréer un lien avec la nature signifie qu'il se serait coupé, au fil de l'agrandissement sans répit des aires urbaines. «Lorsque la ville devient omniprésente, lorsque la “civilisation” se fait oppressante, elle provoque le désir de son envers», affirme Rodolphe Christin dans La vraie vie est ici. Le sociologue-essayiste de l'antitourisme complète: «La vie dehors, de bivouac, fait partie de ces moments où on essaie de se reconnecter au réel, de reconquérir une relation perdue. [...] La nature représente encore et peut-être même la forme majuscule de l'altérité.»

Observer discrètement la faune, écouter le bruit des feuilles, ressentir une peur quasi-primitive en entendant un loup hurler depuis son maigre matelas, tenter de reconnaître les chants des oiseaux, chercher un peu d'origan pour son plat ou de la sauge pour sa tisane, des mûres en dessert ou des pommes sauvages pour se faire une compote fraîche font partie des plaisirs quotidiens en bivouac. Au même titre que faire durer son brossage de dents afin de profiter d'un superbe ciel étoilé. Une vie itinérante dans la nature donne du sens aux besoins primaires tout en poussant à observer avec attention le monde autour de soi.

Partie six mois avec ses parents, ses deux petits frères Odillon et Emile et son amie Éleonore en 2019, Magdalena, 12 ans désormais, a adoré pouvoir «choisir où dormir, chercher un coin sympa où poser sa tente, voire faire un feu quand on a pu». Surtout loin du bruit des voitures. Même si la famille toulousaine a parfois planté les tentes dans des parcs publics, comme en Roumanie. Sans stress, aucun. Mais tous les vélo-bivouaqueurs et bivouaqueuses n'ont pas la même philosophie lorsqu'il s'agit de chercher un lieu où se poser sereinement.

Il y a la politique «pas vu, pas pris» ou «être celui qui voit plutôt que celui qui est vu». Et il y a ceux et celles qui se moquent d'être cachées. Une seule condition, en général: se sentir bien et ne pas subir un endroit non choisi. En France, la pratique du bivouac est tolérée, réglementée ou interdite (comme sur les rivages de la mer et dans les sites classés). Mais il en faudrait plus pour arrêter les mieux planqué·es.

Un havre de paix

Rien n'est écrit, mais les habitué·es du bivouac partagent partout des règles tacites. Passer du temps dans l'environnement naturel implique le respect. Donc de ne pas laisser de trace. Repartir avec ses déchets voire avec les détritus oubliés par d'autres avant. Repartir aussi avec son papier toilette usagé. Enterrer ses déchets verts. Creuser pour faire discrètement ses besoins du matin. Adopter savon ou dentifrice naturels. Ne pas polluer sols et cours d'eau.

Les plus écolos d'entre eux ajoutent même au leave no trace une démarche zéro déchet. Ou encore la consommation de produits locaux uniquement. Quelles que soient les habitudes, un campement en nature prend du temps. À trouver. À installer. À cuisiner. À ranger. À le quitter. Et rebelote le soir d'après. La petite routine rassure. «Le rituel sécurise, il permet de prendre possession d'un lieu inconnu, dont l'aménagement est souvent le plus minimaliste possible», commente Rodolphe Christin.

Le bivouac est un havre de paix, un nid à expériences et souvenirs. Il permet aussi aux plus citadin·es un (ré)apprentissage de la nature, parfois aidé de livres sur les arbres ou les plantes comestibles dans les sacoches. C'est le cas de Mila Colas du blog Un monde à vélo, qui préfère dormir bien isolée par crainte d'être réveillée par un inconnu (ce qui ne lui ai jamais arrivé): «J'ai de la chance, Denni [mon compagnon] connaît beaucoup la nature. Il observe tout et il a un œil de lynx. Même après 2.000 kilomètres sur une voie verte, il verrait quelque chose, faune ou flore. La curiosité de ce qu'on rencontre, c'est aussi de regarder ce qui nous entoure, l'évolution au fil des kilomètres.»

Cette vie simple a de quoi faire réfléchir. «Quand tu vois qu'une simple bouteille d'un litre et demi d'eau au bouchon équipé de plein de petits trous suffit à te laver à deux, pas la peine de prendre 36.000 douches, concluent Anthony et Joséphine. Tu fais avec peu et tu es vraiment heureux avec peu.»

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