Société / Sports

Les odyssées à vélo, entre maigre planification et forte adaptation

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 2] De plus en plus de Français·es utilisent la bicyclette pour découvrir un bout du monde à leur rythme.

Envie de se perdre, de bout du monde, de partir de la maison... | Bruno Poussard
Envie de se perdre, de bout du monde, de partir de la maison... | Bruno Poussard

Deux sœurs. Une passion pour le textile et les savoir-faire anciens. Ainsi qu'un rêve de découvrir l'Afrique sans trop polluer. À 22 et 26 ans, Manon et Lucile Leconte terminent leurs études en même temps et ne comptent pas rater l'opportunité, elles ont trop d'envies communes.

Après avoir découvert le voyage à vélo et en covoiturage, les Nantaises se lancent à l'aide de trois bourses dédiées à des projets jeunes. En septembre 2019, elles partent pédaler à la rencontre de techniques de tissage et de peinture ancestrales, pour partie en déclin. En route pour Sète et le ferry vers le Maroc. Mais de leur expédition jusqu'en Afrique de l'Ouest, Manon et Lucile n'en savent pas grand-chose.

Tout juste ont-elles quelques adresses d'ateliers et de noms de villages spécialisés repérés sur le web. Le reste n'est volontairement pas fixé. Une certaine envie de liberté. «On avait pas mal voyagé en stop, et on est passées au vélo pour plus d'autonomie, racontent-elles. Comme ton moteur c'est ton corps, tu peux avancer où tu veux et comme tu veux en fonction de ta forme et ton moral.»

Respectivement animatrice socio-culturelle et designer textile de formation, Manon et Lucile se guident grâce au bouche-à-oreille et aux conseils jour après jour. Quitte à faire des détours inutiles. Comme lorsque le village de Tazenakht où elles arrivent n'est pas du tout le bon, mais un autre, situé 400 kilomètres plus loin au Maroc. Ou au moment où l'appli de cartographie Maps.me leur dégote une route qui n'existe plus. Tant de mésaventures au cœur de leur joyeux périple bouclé à Cotonou, au Bénin, en mars.

La lagune de Cotonou, au Bénin. | Mark Fischer via Flickr

«Un autre monde»

Une odyssée à bicyclette remet au centre le trajet et ses galères, plus que la destination. Il y a souvent au début une rêverie devant une carte, une pensée saugrenue. Le vélo-nomadisme a ses itinéraires mythiques: vers le cap Nord en Norvège ou le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, les hautes routes du Pamir au Tadjikistan ou du Sud Lipez en Bolivie, la traversée des États-Unis, la route de la Soie, celle d'Alaska en Patagonie… Envie de se perdre, de bout du monde, de partir de la maison, de s'intéresser à une culture ou de découvrir des régions françaises oubliées, chacun·e ses aspirations. Mais les vélo-voyageurs et vélo-voyageuses ont en général envie de s'éloigner des masses touristiques, et parfois de sortir des sentiers battus.

La mythique route de la Soie, ancien réseau routier commercial qui reliait l'Asie et l'Europe. | Lensmatter via Flickr

L'anthropologue Jean-Didier Urbain, auteur de L'envie du monde, y voit un désir de désert et de l'autre: «Le vélo n'est pas un tourisme de la foule, il introduit, dans un rapport hors-ville, une dimension positive de la lenteur, qu'on a perdue et qui dépayse. Il introduit dans un autre monde.» Soumis aux conditions extérieures, ce mode de transport oblige à naviguer entre maigre planification et forte adaptation.

Le sociologue isérois Rodolphe Christin milite contre le tourisme de masse, sa recherche de profits, son impact sur la planète, et donc pour fortement limiter et mûrir les voyages. Dans La vraie vie est ici, l'essayiste écrit: «La conscience, une fois sur la piste, devient mobile et se tient à l'affût. Elle se nourrit de rencontres, visite d'autres humanités, explore la non-humanité de la nature, croise hommes et animaux, traverse des rivières et respire la fumée des bords de route.» Sans forcément aller loin pour cela.

L'Alsacien Alexandre Hagenmuller a fait une boucle, de Strasbourg en passant à Istanbul, en version cyclotour musical, afin d'enregistrer des artistes du Vieux continent en concert. Un prétexte pour aller vers l'autre. Avec l'imprévu en fil rouge. «J'essayais de dire oui à tout le monde, explique l'animateur socio-culturel de 28 ans. J'ai fait plein de bornes en plus parce que, par exemple, un artiste qui avait entendu parler de moi m'invitait. Je suis aussi passé en Pologne au retour car une rencontre à Athènes m'avait hyper bien vendu Cracovie.»

Bilan: 8 mois et demi, 12.000 kilomètres, 5 euros par jour, 60 groupes, un documentaire et des tonnes d'heures de plaisir. «Autant tu en chies quand tu montes, autant il y a un côté planant quand t'es sur le vélo. Le vent sur toi, les odeurs qui tournent, une atmosphère dont tu t'imprègnes... T'es à l'air libre, t'es visible, t'es avec les gens, tu peux passer un peu partout, et tu défiles face aux paysages.»

Sécurité et infrastructures

Se déplacer longtemps à bicyclette avec le strict nécessaire dans ses sacoches, c'est aussi vivre les décors du monde. En longeant une côte maritime, une rivière, en traversant des montagnes, des plateaux ou des forêts, le vélo-voyageur aime la contemplation vécue, ressentie. Face au froid, aux canicules ou aux pluies, pas étonnant que la météo soit souvent le critère numéro un du choix d'itinéraire.

Parti·es de Toulouse pour six mois avec leurs trois enfants et la fille de leur voisine en mars 2019, Marie Nerou et Tistou Hoffman ont pour seul cap de départ des températures clémentes: Languedoc, Provence, Sardaigne. «L'intérêt de notre voyage, c'était d'avoir du temps ensemble, être à l'écoute de chacun et ne pas se prendre la tête, raconte le papa, 43 ans. Donc on ne voulait pas quelque chose de trop construit ni de situations trop rudes.» La suite se décide collectivement grâce à leurs rencontres: «On pensait traverser l'Italie de Rome vers la côte Adriatique à travers les Abruzzes. Mais en discutant, on a réalisé que c'était peut-être un peu trop dur. Alors on a changé d'idée et plutôt coupé entre Naples et les Pouilles.»

De la même manière, ils continuent (bateau aidant) en Grèce, puis (bus aidant) sur les bords de la mer Noire en Bulgarie et Roumanie, avant de remonter jusqu'en France en suivant le Danube. Par la fameuse Eurovélo 6, sûrement la mieux aménagée des dix-sept itinéraires longue distance (inventés en 1995 mais pas encore tous finis) qui proposent aux cyclotouristes de traverser l'Europe sur pistes cyclables ou petites routes signalisées (ou non).

L'itinéraire cyclable EuroVelo 6 qui relie Saint-Brevin-les-Pins en France à Constanța en Roumanie. | European Cyclists’ Federation via Wikicommons

En France, «92% du schéma Eurovélo existe» désormais, d'après Vélo & Territoires. Mais ce sont loin d'être les seuls parcours dédiés de l'Hexagone. Canal des Deux Mers, canal de Nantes à Brest, Via Rhôna, voie bleue, vélo Francette… Les véloroutes et voies vertes balisées poussent au bord de l'eau ou sur d'anciennes voies de chemin de fer. Selon l'organisme, elles ont gagné 672 kilomètres de plus en France en 2019. Tandis que leur fréquentation a augmenté de 5% par rapport à 2018. «L'essor dépend des infrastructures, réagit Clémence Perrin-Malterre, sociologue des sports de nature. Pour les familles, le premier frein, c'est la sécurité.» Pour cette raison, la chercheuse, son mari et leurs trois enfants ont choisi de partir sur la même Eurovélo, de Loire-Atlantique jusqu'en Serbie.

Itinéraire foireux

Pour se diriger au quotidien, chacun sa technique. À la position du soleil, en demandant sa route, avec une bonne vieille carte routière, un plan gratté dans un office du tourisme ou son smartphone. Fonctionnant sans 4G une fois les fonds de carte téléchargés, les applications de navigation en OpenStreetMap que chacun peut enrichir ont la cote. Maps.me en tête, suivie par Komoot et Osm.and, où kilomètres et dénivelés n'ont plus de secret. Certains téléchargent même la trace de leur itinéraire cyclable en .gpx pour ne pas se paumer. D'autres visent un dépaysement de proximité, ou se réservent un maximum de surprises.

«Le voyage d'aujourd'hui n'a rien à voir avec la notion d'aventures (et de mésaventures) du passé, insiste Rodolphe Christin, également auteur du Manuel de l'antitourisme. On peut anticiper les paysages qu'on va découvrir sur place, l'image précède désormais la réalité. À l'heure où personne ne veut renoncer au plaisir du voyage, prendre son vélo ne veut pas forcément dire que l'on échappe aux vicissitudes de l'industrie touristique.»

Tous les moyens sont bons pour trouver les petits axes. Même s'ils sont flippants ou risqués. Partie de Bogota sans trop savoir vers où, avec son compagnon de l'époque et juste une vaste carte d'Amérique du Sud en stock, Elie n'imaginait pas traverser un continent, des Caraïbes jusqu'au terrible vent de face de Patagonie. Elle l'a finalement fait en quelques mois, pour l'essentiel dans la cordillère des Andes, en cherchant «belles vues» et «chemins tranquilles». En portant même une fois ou deux son vélo au-dessus de pentes vertigineuses à cause d'un itinéraire foireux.

Dans les rues de Bogota, capitale de la Colombie. | Pedro Szekely via Flickr

«Mais j'ai parfois eu le sentiment de devoir avancer à tout prix, alors que le voyage est aussi fait pour se tromper, faire demi-tour, perdre du temps, à l'inverse de nos sociétés au rythme effréné, nuance-t-elle. On est habitué à produire et en voyage à vélo, produire, c'est faire des kilomètres, alors on continue.» Pour ses dernières vacances, la jeune femme de 29 ans a motivé son chéri à pédaler un mois en Grèce, mais avec, cette fois, le plus d'arrêts possibles.

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