Société

Les voyages lointains en 2020, à vélo plutôt qu'en avion

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 1] Boostée depuis le déconfinement, la bicyclette revient à la mode. Cet été, des Français·es ont choisi la petite reine pour des vacances slow et plus locales.

Un voyage sans autre énergie que celle de son corps. | Bruno Poussard
Un voyage sans autre énergie que celle de son corps. | Bruno Poussard

Coincé entre mondes slave et perse, Occident et Orient, le Caucase est de longue date un territoire d'échanges. Les voyageurs et les voyageuses n'échappent pas à la règle. Ce soir-là, Dimitri s'attend surtout à trouver du repos en arrivant dans une auberge de jeunesse familiale du centre de Bakou, capitale exubérante de l'Azerbaïdjan. En découvrant la mer Caspienne, ce Savoyard de 30 ans parti quatre mois plus tôt de France à la force de ses mollets vient de passer un cap vers la Mongolie qu'il vise: le voilà à la porte de l'Asie centrale. En attendant les déserts brûlants et les cimes enneigées, son matelas pour la nuit est bien mérité.

C'est sans compter sur un backpacker curieux descendu de son avion en provenance de Paris, en cinq heures à peine. À ses yeux, le grand gaillard au vélo en acier chargé de quatre sacoches blindées est un ovni du voyage actuel. Ses récits de liberté, d'hospitalité, d'aventures et de nature ce soir de juin 2015 suffisent pourtant à le faire rêver. L'idée ne tardera pas à germer dans la tête de celui qui n'est autre que l'auteur de ces lignes. Jusqu'à convertir sa compagne pour dix-huit mois et 15.000 kilomètres de détours dans le sud de l'Europe.

La passion pour le voyage à vélo a quelque chose à voir avec le coup de tête. Parfois un hasard, un malentendu ou un songe. Mais l'idée s'insinue rapidement. Vélotaffeurs au quotidien, Anthony et Joséphine ont prévu de partir en Asie du Sud-Est en sac à dos lorsqu'ils mettent les pieds au festival La Roue tourne, près de Toulouse. «Pourquoi pas nous aussi? se demandent-ils illico. Sportif, lent, permettant de passer où on n'irait pas forcément autrement et de voir ce qu'un touriste en bus ne voit pas, ce mode nous correspondait bien. Puis la rencontre avec l'autre semblait facile, ça nous a plu.»

Le temps de trouver de solides bicyclettes en acier, de maîtriser leur réparation à l'aide de l'association La maison du vélo, les voilà six mois plus tard à partager en amoureux des galères escarpées sur des volcans indonésiens. Le début d'un périple passionné sur trois continents.

Être dans l'action, libre de sa route

Cela fait maintenant quinze ans que Dimitri, 35 ans et militaire dans les Alpes, part chaque année plus ou moins longtemps par ce biais, avec sa chérie désormais. La faute à une lecture, On a roulé sur la Terre, le récit d'un tour du monde à la pédale d'Alexandre Poussin et Sylvain Tesson.

En 2005, Dimitri n'a alors pas internet, que peu d'informations, pas de matériel adapté de son vélociste, mais il tombe amoureux du vélo-nomadisme en traversant des paysages de Finlande et d'Islande, deux mois durant: «J'ai adoré l'esprit d'aventure. D'avoir un but sans chemin, laissant place aux imprévus, visites. Le voyage pour moi, c'est le trajet entre le point A et le point B, voir les territoires et cultures évoluer petit à petit... J'aime aussi revenir aux bases: te déplacer, chercher à manger, où dormir, avec rien d'autre dont se soucier.»

«Le vélo représente le triomphe individualiste absolu en matière de transport, dans un grand symbole de liberté que représente le voyage.»
Jean-Didier Urbain, anthropologue et sociologue

Au fil de ses trips, Dimitri a croisé de plus de plus de cyclotouristes. «Mais ça s'est accéléré depuis trois-quatre ans», estime-t-il. Cet été, sur les pistes cyclables de la Vélodyssée, entre La Rochelle et Hendaye, il a halluciné devant la foule de pratiquant·es en vacances. En plus du nombre de véloroutes et autres voies vertes en constante augmentation, le réseau Vélo & territoires estime à 4,2 milliards d'euros les retombées directes du tourisme à vélo chaque année en France, un marché où les équipementiers spécialisés et les tours opérateurs continuent à développer leur offre.

«C'est certain qu'il y a un essor, confirme Jean-Didier Urbain, anthropologue et sociologue, spécialiste du tourisme. À l'heure où le vélo connaît une expansion globale, il est un outil majeur de ce qu'on appelle le slow tourism. Le cyclotourisme associé aux flâneries à la campagne –alors que le vélo est une invention urbaine– est pourtant une vieille pratique, apparue en Angleterre en 1890, premier pays majoritairement urbanisé où à peu près tout a été inventé en matière de tourisme. Aujourd'hui, il représente le triomphe individualiste absolu en matière de transport, dans un grand symbole de liberté que représente le voyage. Pour ceux qui veulent en finir avec la pratique du voyage dans l'urgence, le vélo redonne du temps au temps, il valorise la lenteur.»

Pour nombre de néo-pratiquant·es, le bike travelling est une réponse aux avions low cost pour trois jours à Barcelone ou Tel Aviv, aux visites au pas de course, aux week-ends de fête dans une capitale, aux vacances programmées à l'avance, aux vols au bout du monde pour une semaine... au tourisme d'un rythme de vie citadin effréné, en somme.

Une autre manière de vivre Barcelone. | Paolo Chiabrando via Unsplash

En bicyclettes itinérantes six mois par an depuis 2017, Mila Colas et Denni Delfino, derrière le blog Un monde à vélo, reprennent: «On a décidé d'avoir un autre mode de vie pour sortir la tête du guidon, ne pas chercher à gagner plein d'argent, se faire à manger tout seuls, se rapprocher de la nature, faire par soi-même...» Être dans l'action, libre de sa route, choisir où dormir, s'arrêter pour découvrir, discuter ou visiter sont leurs désirs les plus cités. Pour réfléchir à leur vie, s'offrir une coupure, s'évader.

«L'évasion comme la capacité de sortir d'un état donné, jugé enfermant, aliénant, afin de s'émanciper au sein d'un espace plus vaste», écrit le sociologue Rodolphe Christin dans La vraie vie est ici, en s'interrogeant cependant sur la possibilité réelle d'y parvenir dans notre société des loisirs actuelle. «Être ailleurs, c'est être vulnérable; le voyageur prend toujours le risque d'une insécurité quelconque. Ses équilibres sont mis à mal, il s'offre aux vents qui le feront vaciller. C'est tout ce que le tourisme s'efforce de conjurer.»

L'infini des possibles

Derrière l'engouement pour le voyage à vélo jugé difficile à quantifier, Yohann Rech, sociologue du sport à l'Université Rennes 2, voit différentes tendances: «Un délire ponctuel pour les uns, un gros militantisme écologique pour les autres.» Mila Colas se souvient avoir échangé sur des envies de voyage au long court dès sa rencontre avec son compagnon. «Mais on ne voulait pas prendre l'avion», poursuit-elle, en citant aussi comme moyen de transport la marche et le voilier. Jusqu'ici, ils n'ont pas quitté l'Europe à vélo. Mais le couple blogueur réussit à vivre chichement de ses itinéraires locaux en produisant des contenus pour des organismes touristiques.

Afin de diminuer l'impact du transport sur la planète, la dépense en CO2 compte. Et pour avancer sans moteur, le biclou a des atouts. Après Compostelle à pied, Marylise Loiget y est venue afin de pouvoir porter facilement une tente sans se faire mal au dos et être plus indépendante en se fatiguant moins. «C'est efficace et pratique, juge-t-elle. En plus, j'ai bonne conscience pour moi et les autres sur mon vélo. Pour l'environnement, le bruit, ma santé...» À 67 ans, elle part un mois seule tous les étés. D'Avignon au Luxembourg, à Venise... Les idées ne manquent pas.

Venise à vélo. | Khamkéo Vilaysing via Unsplash

En 2020, les cyclo-voyageurs et les cyclo-voyageuses ont leurs livres fétiches (de Claude Marthaler, de Brigitte et Nicolas Mercat), leurs documentaires (comme ceux de Solidream), leurs festivals (à Bruxelles ou Chambéry), leurs ateliers d'auto-réparation (où apprendre à monter leurs deux-roues à l'approche des beaux jours), leurs ateliers cuisine au réchaud, leurs magazines (Carnets d'Aventures en tête), leurs blogs, groupes Facebook (du style Voyager à vélo en France et ses 21.000 membres), comptes Instagram en pagaille, leurs marques préférées... Un petit monde aux motivations et pratiques variées.

Il y a les sportifs qui roulent très léger pour cumuler les kilomètres quotidiens; les long-termistes qui se chargent pour un peu plus de confort; celles qui ne jurent que par les pistes cyclables, ceux qui préfèrent les routes, celles qui refusent le bitume; ceux aux vélos tout neufs, celles aux vieux demi-courses rééquipés d'occasion; ceux qui cherchent des champs où camper, celles en logement; solitaires, en couple, en famille, en groupe, avec leur chien; ceux montés sur un tandem, celles qui ont leur vélo, ceux qui pédalent allongés...

«À mes yeux, il y a deux profils qui ressortent: les 18-25 ans qui ont un mois ou deux pendant leurs vacances ou qui font un break avant de commencer à bosser; et les plus de 35 ans qui craquent dans la vie ou qui viennent de se faire larguer», analyse en souriant Noémie Bretz, après un demi-tour de la Méditerranée depuis Saint-Jacques de Compostelle jusqu'à Istanbul. À défaut d'être à la retraite comme ce couple stéphanois de 80 ans qu'elle a croisé en Grèce, l'architecte de 34 ans a économisé puis démissionné pour s'en aller.

D'autres prennent un congé sans solde. Mais cette disponibilité de temps n'est pas forcément ouverte à tout le monde. «Ce mode de voyage touche les strates socioprofessionnelles qui peuvent se permettre de couper sur de longues périodes, décrypte Jean-Didier Urbain, auteur de L'Envie du monde. La mode du break sabbatique vient plus du cadre supérieur que de l'ouvrier modeste.» Pourtant, l'expérience existentielle sans autre énergie que celle de son corps permise par le voyage à vélo semble accessible à tous et toutes, surtout sans dépenses de transport ni d'hébergement. À condition, toutefois, d'avoir appris à pédaler.

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