Société

«Son bureau était un bordel innommable, mais paradoxalement, elle était très sérieuse»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 1] Marilyne, 54 ans, travaillait depuis plus de vingt ans à l'Agefiph de Toulouse. Jusqu'à son départ en arrêt maladie, le 19 avril 2016, elle y avait trouvé un «rythme de croisière».

À l'Agefiph, Marilyne refuse les traitements de faveur, quitte les locaux plus tard pour pouvoir finir son travail. | Nicolas Balas
À l'Agefiph, Marilyne refuse les traitements de faveur, quitte les locaux plus tard pour pouvoir finir son travail. | Nicolas Balas

Toute sa vie, Marilyne Planche s'est méfiée des autres. Était-elle née ainsi, comme elle est née avec ces yeux fragiles, ou a-t-elle développé ce trait de caractère comme mécanisme de défense?

À 6 ans, Marilyne, petite dernière d'une fratrie de cinq, fut envoyée en pension. Avant elle, ses frères et sa sœur se rendaient à l'école du village, à un kilomètre de la ferme; ils montaient par le petit bois, passaient devant les fenêtres des copains, qui leur emboîtaient le pas.

Pendant ce temps, Marilyne dessinait et peignait à la maison. Il n'y avait pas, chez les voisins, d'enfants de son âge. En fin de journée, les aînés rentraient, ils jouaient ensemble à la marelle, et les garçons allaient s'occuper du jardin.

«Jusqu'à 30 ans, ça allait»

Un jour pourtant, les parents ont décidé de confier l'éducation des enfants aux bonnes sœurs. Dans leur coin natal du Lot, Reine et René travaillaient sans relâche. Tous deux étaient à la tête d'une entreprise de travaux publics. Ils pensaient que le pensionnat de l'école privée serait une bonne idée, mais «c'était trop d'équerre», regrettera Reine. Elle ne l'a su que des années après, quand Marilyne a bien voulu lui raconter.

À la moindre bêtise, la directrice envoyait les enfants au lit sans manger. Les fruits et les gâteaux glissés par Reine dans les affaires de sa fille étaient confisqués. À l'époque, dans les années 1960, les punitions n'étaient-elles pas forcément méritées? Marilyne était trop petite; elle pensait que ses parents ne voulaient plus d'elle.

Marilyne en avait tiré une leçon: elle se débrouillerait toute seule. Rien ne serait jamais trop difficile. Elle deviendrait maquilleuse professionnelle. Avec sa sœur Brigitte, elles ont trouvé une école d'esthétique à Pau, puis deux ans plus tard une école de maquillage à Paris. Elles sont montées en train jusqu'à la capitale, elles n'avaient pas peur. Elles ont trouvé un appartement à Marilyne.

«Elle a fait une dépression, elle n'a pas voulu me le dire.»
Brigitte, sœur de Marilyne

Son diplôme de maquilleuse artistique en poche, Marilyne a travaillé sur les plateaux de télévision. Elle s'occupait de Jacques Martin, le présentateur du «Petit Rapporteur», et consacrait ses nuits aux boîtes chics parisiennes. Elle faisait la fête chez Castel, rencontrait des amis parfois plus fortunés qu'elle, déjeunait à la Tour d'Argent et s'habillait chez Courrèges.

Seulement, les petits boulots de mannequinat et les contrats de maquillage ne suffisaient pas à la vie quotidienne. Elle accepta un poste de secrétaire dans une clinique privée, à l'accueil. Ce fut le début des emplois alimentaires.

Le 22 juin 1990, elle rejoint l'Agefiph, une association aidant à l'insertion des personnes handicapées, en tant que conseillère en prestations. «Jusqu'à 30 ans, ça allait», résume sa soeur Brigitte, qui ne sait pas très bien ce qui s'est passé après ça.

Elle apprend que Marilyne est partie en maison de repos. Quelque chose serait arrivé à Paris. Sa mère Reine parle d'un cambriolage ou d'un sac dérobé sur un banc pendant que Marilyne était assoupie: «Elle a fait une dépression, elle n'a pas voulu me le dire.»

«Bonjour madame la baronne»

Après dix ans à Paris, Marilyne sent qu'il faut en partir. Mais elle aime trop le tumulte de la ville et ses lumières dansantes, et la campagne, très peu pour elle: avec ses problèmes de vue, elle serait de toute façon incapable de conduire une voiture ou même de prendre les transports en commun.

Marilyne demande sa mutation à la délégation Agefiph de Toulouse, pour se rapprocher de sa famille. Elle achète un petit appartement dans l'hyper-centre, au premier étage de la résidence Windsor, située au 12 de la rue Maurice-Fonvieille.

Les samedis matins, son concierge la voit passer avec son cabas à roulettes en direction du marché. Ensuite, elle prend un café avec sa sœur Brigitte et rentre à la maison. Marilyne n'invite presque jamais Brigitte chez elle. D'ailleurs, Marilyne n'invite jamais personne.

La dernière fois que quelqu'un a posé un pied dans son appartement, c'était en mars 2016. Le concierge voulait s'assurer qu'il n'y ait pas de fuite d'eau, et il est resté sur le palier; il a juste vu que c'était un peu le bazar. Avant ça, un collègue de travail était passé chez Marilyne pour l'aider à régler sa télé. C'était en 2006.

Marilyne Planche arrive très tôt dans la matinée à l'Agefiph. Devant les portes de la délégation, son collègue Olivier l'attend. Il la salue: «Bonjour madame la baronne», elle répond: «Bonjour monsieur le baron» et ils passent l'entrée vitrée, laissant le canal du Midi derrière eux.

Le bureau de Marilyne est jonché de crayons, les dossiers s'empilent les uns sur les autres, des papiers recouvrent tout. «Un bordel innommable», décrit son collègue.

«Marilyne n'acceptait pas sa situation de handicap.»
Olivier, collègue de Marilyne

La charge de travail est colossale. Le directeur insiste pour que Marilyne «ne parte pas après 18 heures», mais il y a trop de dossiers à traiter, trop de cas en attente, et Marilyne doit faire preuve d'une «concentration accrue».

Elle ne voit quasiment plus de l'œil droit, son collègue Mathieu la voit s'approcher toujours plus près de l'écran de son ordinateur. Ses acouphènes l'empêchent de passer des heures au téléphone. Elle se plaint de maux de tête. Elle refuse les traitements de faveur, quitte les locaux plus tard pour pouvoir finir son travail.

«Marilyne n'acceptait pas sa situation de handicap, en termes de reconnaissance administrative», précisera son collègue Olivier. Marilyne s'occupe de travailleurs handicapés. Elle veut se débrouiller seule, qu'on la laisse tranquille. Elle ne veut pas se retrouver de l'autre côté.

En novembre 2015, une nouvelle conseillère en prestations, Sophie, est embauchée en CDI pour venir l'épauler dans la gestion des dossiers.

À l'Agefiph, les quatorze employés ont gardé l'habitude d'écrire en très gros. Dans l'espace cuisine, la tasse à café de Marilyne est toujours rangée au même endroit. Rien ne doit traîner par terre, Marilyne trébucherait. Face à l'insistance de ses collègues, Marilyne finit par accepter de disposer d'un poste aménagé et d'un ordinateur avec un logiciel d'agrandissement.

«Jamais à humilier quelqu'un»

Après plus de vingt ans dans les locaux, Marilyne est devenue une référence dans le traitement des dossiers. «Son propre bureau était un bordel innommable, reprend son collègue Olivier, mais paradoxalement, elle était très sérieuse, avec une approche très carrée.» Il la décrit comme «jusqu'au-boutiste».

Parfois, Marilyne et Olivier se disputent sur la manière de faire. Il la trouve trop «rigoureuse voire rigoriste», l'enjoint à faire preuve de «souplesse». Elle lui rétorque que lui peut se le permettre, vu qu'il est cadre. Cela insupporte Olivier, ce manque de confiance en elle. Il la surnomme Calimero.

«C'était agaçant de devoir la rassurer en permanence, elle disait: “Tu es plus intelligent que moi”..., confie Olivier. Elle vous poursuivait dans les couloirs pour que vous lui disiez que ce n'était pas le cas!» Il relève la tête, sûr de lui: «Et ce n'était pas le cas.»

Quand, pour un rendez-vous à l'extérieur, un collègue prend Marilyne en voiture, la conversation est si passionnante qu'ils ratent la sortie. Deux fois. Son concierge admet lui aussi avoir été content de voir Marilyne s'arrêter à sa loge pour bavarder avec lui –«des discussions pas banales, sur la société». «Qu'est-ce qu'elle était drôle!», se souvient une ancienne collègue et amie de Paris. Un humour british, pince-sans-rire, mais «jamais à humilier quelqu'un».

«C'était agaçant de devoir la rassurer en permanence.»
Olivier, collègue de Marilyne

Marilyne ne cherche pas les conflits. Son collègue Mathieu la présente comme «l'une des personnes les plus gentilles que j'ai pu connaître… Je l'ai jamais vue faire de la mousse». Le matin, tout le monde se retrouve devant le bureau de Marilyne pour la pause café.

Mathieu se rappelle leur complicité. Quand il n'était pas avec elle, il s'enfermait dans son bureau pour éviter les autres. Il reconnaît, péniblement, «le management par le stress», l'ambiance délétère et Marilyne seule prête à tout pour le défendre face au chef. À l'Agefiph, malgré leur vingt ans de différence, on les surnomme parfois «Dupont et Dupond».

Sophie, la nouvelle collègue, est chargée de l'archivage des dossiers sur les «étagères prêtes à s'effondrer». Elle veut mettre au point un nouveau système. Marilyne a du mal à déléguer, plaisante qu'à peine arrivée, Sophie veut faire sa «cheffaillonne», et refuse «catégoriquement».

«Je n'y ai pas cru une seconde»

Une fois par semaine, après le travail, Marilyne passe par le supermarché Casino en bas de la résidence Windsor et achète une bouteille de Saint-Mont rosé. Elle qui ne boit jamais devant les autres s'enivre seule dans son appartement, dont l'intérieur est «entre insalubre et en simple désordre».

«Elle était tellement dans le contrôle. [...] Elle avait besoin de lâcher prise, et le désordre permet ça», relève sa psychologue. Marilyne lui rend visite une fois par semaine, pour apprendre à s'ouvrir aux autres, être moins méfiante, accepter l'intimité.

Depuis son entrée à l'Agefiph, les années se sont enveloppées autour de son corps. Le dossier médical de Marilyne note une prise de poids de 25 kilos en vingt ans. Ses tenues sont devenues «passe-partout» et «conformistes».

«J'étais triste que la société, l'entreprise, fasse croire que pour être normal, il fallait être en couple.»
Olivier, collègue de Marilyne

Son collègue Olivier se rappelle de Marilyne évitant systématiquement les photos de groupe. À sa psychologue, Marilyne glisse: «Faudrait que je vous montre une photo de moi avant.»

Marilyne raconte à ses collègues avoir un compagnon «qui travaille en Allemagne»; il s'appelle Stéphane et a un fils. Sa nouvelle collègue Sophie affirme aux autres que c'est faux. «Je n'y ai pas cru une seconde, acquiesce Olivier. Et j'étais triste que la société, l'entreprise, fasse croire que pour être normal, il fallait être en couple.» Il ne relève pas le mensonge. La paume des mains vers le ciel, il ajoute: «C'était pour sembler être quelqu'un de normal.»

Pour autant, Marilyne ne lui semble pas malheureuse. Il pense qu'elle a trouvé son propre «rythme de croisière».

Férue de pâtisserie, Marilyne peut se lever à 5 heures du matin, lors d'un week-end familial dans le Lot, pour arranger un gâteau d'anniversaire. Lors de ses séances, elle apporte des boîtes de pâtisseries faites maison à sa psychologue. Cette dernière lui conseille de s'inscrire à un atelier de nappage, un petit défi pour surmonter sa phobie sociale. «Je lui servais de cobaye avec plaisir», sourit le concierge.

Quand elle ne cuisine pas, Marilyne se cultive, écoute de la musique électro, regarde des séries et des films. Un collègue lui conseille le film espagnol d'humour noir La Comunidad, centré autour une communauté de voisins nuisibles. En le regardant, elle a cru reconnaître certaines personnes de l'Agefiph.

«On n'a pas retrouvé les dossiers»

Un matin du début avril 2016, Marilyne est confuse: elle a perdu son trousseau de clés. Son concierge devra lui prêter le double accroché au clou de sa loge. Mais quelque chose d'autre la préoccupe: son rendez-vous à la clinique Pasteur de Toulouse approche. Elle doit se faire opérer de la cataracte à l'œil gauche.

Comment fera-t-elle après, pendant son mois d'arrêt maladie? Ses collègues, et même sa psychologue, lui conseillent de prendre une aide à domicile. Marilyne promet que son compagnon fera le nécessaire.

Le soir de son départ en arrêt, le 19 avril, Marilyne est inquiète: plusieurs dossiers ont disparu de son bureau. Mathieu vient l'aider. «Elle les retrouvait toujours», mentionne-t-il. Ils fouillent de fond en comble. «Je suis resté jusqu'à plus de 19 heures avec elle, il y avait la directrice régionale avec nous. On ne les a pas retrouvés.»

Le 12 mai 2016 à midi, Marilyne a rendez-vous chez son ophtalmologue pour une visite de contrôle. L'opération de la cataracte s'est bien passée. Elle reste à peine trente minutes dans le cabinet. Marilyne se rend ensuite à la pharmacie, puis rentre chez elle. L'un des ascenseurs est en panne.

«Intervention technique de 13h10 à 14h03.»
Fiche de service du réparateur d'ascenseur

Le réparateur est en train de travailler sur le mécanisme défaillant au sous-sol, niveau -4, à proximité des garages. Il trouve l'immeuble «glauque», avec ses ascenseurs noir lustré, ses couloirs à la tapisserie carmin et sa moquette des années 1970, datant de l'époque où le Windsor était encore un hôtel.

Soudain, un hurlement de femme résonne le long de la gaine de l'ascenseur. Le réparateur entend: «Au secours, au secours.» Le concierge est parti en vacances. Une dame âgée se précipite dans le second ascenseur pour rejoindre le réparateur, lui demande s'il a entendu. Il dit que oui, qu'il montera dès qu'il aura fini. Quand il monte, il n'y a plus un bruit. Sa fiche de service indique: «Intervention technique de 13h10 à 14h03.»

Le samedi 28 mai 2016, sous un ciel sans étoile, le procureur de la République et des enquêteurs de la SRPJ de Toulouse entrent dans un jardinet, au 20, rue d'Assalit. Ils regardent leur plan, gribouillé sur une feuille. Là, sous le buis face au studio en rez-de-chaussée, ils se mettent à creuser. La terre est molle et sableuse. Ils savent ce qu'ils vont trouver.

Enterrée à dix centimètres de profondeur, dans un linge pourpre, les enquêteurs découvrent la tête de Marilyn Planche. L'adresse où ils se trouvent est celle de Sophie, la nouvelle conseillère en prestations de l'Agefiph.

Part d'ombres
«Marilyne, il y a un gros problème avec Sophie»

Épisode 2

«Marilyne, il y a un gros problème avec Sophie»

«C'est malheureux à dire, mais ça m'a fait du bien de taper»

Épisode 3

«C'est malheureux à dire, mais ça m'a fait du bien de taper»

Newsletters

Anxiété, chômage et addictions: ce qui attend les victimes de fusillades sur le long terme

Anxiété, chômage et addictions: ce qui attend les victimes de fusillades sur le long terme

Longtemps après la guérison de leurs blessures physiques, les victimes de fusillades continuent de souffrir de séquelles mentales.

Trois semaines de violences conjugales en France

Trois semaines de violences conjugales en France

Tous les jours, partout sur le territoire, des femmes sont menacées, battues et tuées. C'est pour elles que nous marcherons demain samedi 23 novembre contre les violences sexistes et sexuelles.

Grève du 5 décembre: tous contre Macron?

Grève du 5 décembre: tous contre Macron?

La réforme des retraites est un agrégateur phénoménal.

Newsletters