Santé / Société

Les soixante-huitards veulent aussi révolutionner leur vieillesse

Temps de lecture : 10 min

Après avoir voulu changer leur vie, de l’université au monde du travail en passant par la famille, les soixante-huitards réussiront-ils à en réinventer le dernier âge?

On peut attendre de la génération 68 qu’elle invente un art de vieillir.  | Candida.Performa via
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Thérèse Clerc était une pure soixante-huitarde, même si elle n’a pas pris part aux manifestations de mai. Il est vrai qu’elle avait déjà, à cette époque, 40 ans et quatre enfants. Cette militante féministe de la première heure qui, comme elle aimait à le rappeler, avait découvert Marx «grâce à l’église» (et aux prêtres ouvriers), était une personnalité de Montreuil, où elle avait créé la Maison des femmes.

Elle vous recevait volontiers dans son petit appartement acquis en 1974 et vous racontait ses luttes de l’époque (après son divorce en 1969) et les avortements clandestins qu’elle pratiquait sur sa grande table en bois en tant que membre du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception). Sa notoriété s’était accrue en 2012 avec le documentaire de Sebastien Lifshitz, Les Invisibles (dont elle était une protagoniste, revendiquant fièrement son homosexualité), mais surtout avec le lancement de son dernier projet, la Maison des Babayagas, un lieu de vie «autogéré, citoyen, féministe, laïc et solidaire» conçu pour des femmes âgées aux faibles revenus.

Une «utopie réaliste» concrétisée en 2013, après quatorze ans passés à batailler pour obtenir un terrain de la ville de Montreuil, puis des financements publics et, surtout, l’adossement à l’office HLM local (un exploit et une première). Le projet pensé par Thérèse Clerc et deux autres cofondatrices était ambitieux: il devait permettre à des retraitées modestes de vivre indépendantes le plus longtemps possible, chacune consacrant une part de son temps à la collectivité, selon des principes édictés par une charte. Mais l'objectif était aussi de «rester intelligentes» via, notamment, la création d’Unisavie (l’UNIversité du SAvoir des VIEux), sorte d’université populaire au sein de la Maison des Babayagas.

Le féminisme radical de Thérèse, sa vision très politique, un peu mégalo et autocratique, n’ont pas toujours facilité les choses, créant des conflits incessants non seulement avec la mairie, mais aussi avec les femmes du projet (un premier groupe a d’ailleurs explosé dès 2011). Mais elle n’en avait cure: elle voulait exporter son modèle dans le reste de la France et faire entendre «la voix politique des vieux, le plus gros électorat de France».

Faire de la vieillesse un temps de vie fécond

Sa mort en 2016, à 88 ans, a mis fin à ces ambitions. Mais la maison des Babayagas, elle, existe toujours. Elle compte une vingtaine de petits appartements autonomes et des espaces communs (dont un jardin partagé) que les résidentes ouvrent sur le quartier, pour des repas partagés une fois par mois, mais aussi pour des expos, ateliers et autres évènements. Certes, le projet initial a évolué: exit l’engagement politique, la déclinaison de la «marque» et, pour le moment du moins, l’université populaire.

«En fait, tout cela ennuyait la plupart des autres femmes, raconte le réalisateur Jean-Marc La Rocca, qui a suivi le projet dans la durée et lui a consacré un très beau documentaire. La démarche se vit autrement, au rythme de chacune. Ce qui s’y est passé reflète bien les contradictions de 68: partir d’un profond désir de collectif pour déboucher sur des aspirations individualistes.» Pour autant, ni la solidarité, ni les valeurs participatives ne sont enterrées.

Plus âgée qu’eux, Thérèse Clerc a réfléchi bien avant les autres soixante-huitards à la vieillesse, après avoir dû s’occuper de sa mère grabataire et s’être jurée de ne pas faire subir la même épreuve à ses enfants. Elle fait donc figure de pionnière pour la génération hédoniste de 68, celle qui a voulu «jouir sans entraves» et a cru à son éternelle jeunesse mais qui, désormais retraitée voire septuagénaire, affronte le grand âge de ses parents et, de facto, la perspective de son propre vieillissement.

«Cette génération a beaucoup innové à toutes les étapes de sa vie. On peut donc attendre d’elle qu’elle invente un art de vieillir et un art de mourir, qui sont des enjeux de transformation à la fois personnelle et sociétale», affirme Patrick Viveret, un philosophe que Thérèse Clerc admirait et citait souvent. Lui-même était étudiant à Nanterre en 68, où il est vite devenu l’un des animateurs du courant autogestionnaire, tout en gardant ses distances avec l’extrême gauche.

«J’avais l’intuition, dit-il, que ce qui faisait l’intérêt du mouvement n’était pas politique mais culturel et sociétal. De ce point de vue, je considère que la fécondité de 68 est toujours là». L’un des grands défauts des soixante-huitards, reconnaît-il, a été de s’accrocher à leurs positions sociales ou d’influence. «Ils vont devoir apprendre à lâcher prise, à enfin transmettre et à utiliser leur énergie créatrice pour faire de la vieillesse un temps de vie fécond, et non un naufrage», estime-t-il.

Certes, bon nombre d'ex-militants gauchistes convertis au libéralisme libertaire se bornent à être des cibles consentantes de la silver économie. Mais d'autres développent depuis quelques années des initiatives originales, qu’il s’agisse d’écovillages ou d’habitat collectif sous diverses formes (dont celle des Babayagas). «On a appris des erreurs des communautés post-68, dont l’approche était trop fusionnelle et dogmatique, et qui se sont souvent soldées par des échecs, souligne Patrick Viveret. Les expériences actuelles respectent davantage la singularité et l’autonomie de chacun. La démarche est plus réaliste mais l’énergie créatrice nécessaire reste très proche de l’esprit de 68: une innovation marginale peut soudain devenir virale!».

L’habitat participatif en plein essor

Justement, le vieillissement de la population –et la prise en charge de la dépendance– est devenu un sujet de société majeur, comme le prouve la crise profonde qui secoue les Ehpad. Selon l’Insee, les plus de 75 ans devraient être douze millions en 2060, soit 16,2% de la population (contre 9% en 2013).

La génération de Mai 68 fait partie des premiers bataillons de papy boomers, souvent appelée «génération pivot» car elle s’occupe à la fois de ses parents très âgés et de ses grands enfants pas toujours autonomes: «Dans leur immense majorité, les membres de cette génération ne souhaitent pas vieillir comme leurs parents, et sont de plus en plus nombreux à réfléchir à un habitat alternatif», affirme la sociologue Anne Labit qui travaille sur ces questions. Pendant longtemps, entre le domicile qu’il faut quitter parce qu’il est inadapté ou isolé, et l’institution médicalisée repoussoir (Ehpad), il n’existait guère que des solutions type foyers-logements ou résidences services. Avant que n’apparaissent quelques expériences de colocation ou d'habitat groupé (beaucoup plus développées en Allemagne et, plus généralement, en Europe du Nord).

D’autre part, les jeunes qui, dans les années 1970 et 1980, se sont lancés dans la vie communautaire, ont aujourd’hui vieilli et, quand elles ont tenu bon, leurs expériences font école. C’est ainsi que, depuis quelques années, on assiste au renouveau de ce qu’on nomme désormais «habitat participatif», conçu et géré (totalement ou partiellement) par ses habitants, avec des logements indépendants et des espaces communs.

Reconnue juridiquement en 2015 par la loi ALUR, cette forme d’habitat fait de plus en plus d’émules: Coordin’action, qui regroupe quatorze associations, recense ainsi quelque 500 projets plus ou moins avancés, dont environ 150 aboutis. Même si cette démarche intéresse a priori tous les âges, on y retrouve très souvent des retraités. L’association Hal’âge s’intéresse d’ailleurs exclusivement aux projets liés à la vieillesse. «Certains ne regroupent que des seniors [tel celui-ci] mais le plus souvent, il s’agit de projets intergénérationnels, associant de jeunes familles, déclare Anne Labit. Ce sont généralement des gens de 65-70 ans qui se lancent. S'ils sont plus vieux, cela devient risqué, vu le temps et l’énergie que demande parfois la mise en œuvre de tels projets. Malgré les disparités, cette génération de seniors est globalement plus aisée que celles qui l'ont précédée et que celles qui la suivent. Ce sont donc surtout eux qui apportent les financements de départ.»

«L'habitat participatif parvient à résoudre la grande équation de la vieillesse: le désir d’autonomie versus le désir de sécurité.»

Anne Labit, sociologue

Les jeunes familles sont intéressées par cette solidité financière et par l’aide que les retraités peuvent apporter, dans l’éducation des enfants notamment, surtout lorsqu'il s'agit de familles monoparentales (comme le montre cet exemple). Les plus âgés espèrent de leur côté échapper à la solitude et au sentiment d’inutilité qui accompagnent souvent la vieillesse, et conserver la maîtrise de leur vie tout en comptant sur la solidarité des plus jeunes. Comme l’explique la sociologue, «l’habitat participatif parvient à résoudre la grande équation de la vieillesse: le désir d’autonomie versus le désir de sécurité». Autrement dit, il permet de conserver un chez-soi sans y être isolé, et donc vulnérable.

Les femmes vieillissant bien plus souvent seules que les hommes, et leurs retraites étant plus faibles, elles sont très nombreuses à s’impliquer dans ce type d'habitat. «Mais je ne connais aucun projet en France délibérément non mixte, hormis celui des Babayagas, ajoute Anne Labit. Les maisons participatives uniquement féminines le sont par contrainte, parce qu’elles n’ont pas trouvé d’hommes.» En Allemagne, en revanche, «où les rapports de genre sont beaucoup plus durs», il existe des projets interdits aux hommes (tel le Beginenhof à Berlin).

Si la dynamique est incontestable, l’habitat participatif n’est pas encore devenu «viral». Anne Labit constate qu’on en parle de plus en plus, que les initiatives progressent en nombre et en taille et que les offices HLM commencent à s’y intéresser. Mais le montage des projets –coopératifs ou en copropriété– reste compliqué et la pérennité de ceux qui se sont concrétisés est toujours à la merci de conflits ou de déceptions. Ces solutions collectives ne peuvent d’ailleurs pas séduire l’ensemble d’une génération qui se caractérise aussi par son individualisme.

L’âgisme, une discrimination longtemps niée

Pour Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) et directeur du Groupe ABCD (maisons de retraite à statut public et services à domicile), «ces maisons autogérées ne conviennent qu’à des gens relativement en bonne santé. Même Thérèse Clerc reconnaissait qu’elle serait allée en maison de retraite si elle était devenue handicapée. Son modèle est certes précurseur, mais pas alternatif pour le grand âge».

En revanche, lui aussi s’attend à ce que la génération de 68, habituée à imposer son mode de vie, très attachée à sa liberté et au primat de l’individu, fasse bouger les choses. «Les soixante-huitards sont les enfants de ceux que nous accompagnons et qui ont aujourd’hui de 90 à 100 ans. Leur implication auprès de leurs parents est bien plus grande que ne l’était celle de leurs aînés. Ils ont soutenu le mouvement auquel nous avons participé fin 2017-début 2018 pour dénoncer le retard de la France dans l’accompagnement des personnes âgées.»

«La proximité avec nos résidents a des vertus sur la capacité de concentration des enfants.»

Pascal Champvert, président de l'AD-PA

Il dénonce «la paresse de la pensée des pouvoirs publics, qui ont laissé perdurer le système hypersécuritaire des Ehpad» où la liberté des personnes âgées n’est pas assez prise en compte. «N’oublions pas que nous sommes dans une société profondément âgiste, qui dévalorise tout ce qui a trait à notre vieillissement, et donc en particulier les plus vieux. Dans une société âgiste, on trouve toujours des solutions pour ceux qui sont en bonne santé, mais on rejette ceux qui sont handicapés.» Avec le soutien de la génération 68, il espère voir les mentalités évoluer «mais ce sera lent et difficile, comme pour le sexisme».

Que les soixante-huitards entrent en lutte contre cette discrimination «anti-vieux» est une bonne nouvelle. Même si on peut regretter –sans en être surpris– qu'ils n'en prennent conscience que parce que le sujet les concerne aujourd'hui personnellement (alors qu'une bonne partie d'entre eux est aux manettes ou influente dans l'opinion depuis cinquante ans). La stigmatisation et la relégation de la vieillesse ne sont pas nouvelles, pourtant les ex-contestataires des années 1970 ne s’y sont guère intéressés, les féministes d’alors pas plus que les autres (même si Thérèse Clerc a fortement contribué à théoriser et analyser l'âgisme durant les dernières années de sa vie). La façon dont certains tabous sont en train de tomber –notamment la sexualité des personnes âgées et le discours actuel revendiquant le droit à une vie sexuelle à tout âge– peut être interprétée comme un signal de cette prise de conscience.

Par ailleurs, Pascal Champvert croit, lui aussi, aux expérimentations et aux échanges entre générations. Deux des maisons de retraite qu’il dirige, dont celle de Saint-Maur, hébergent une crèche: les résidents, s’il le souhaitent, peuvent manger au restaurant avec les enfants, et passer du temps avec eux. «Les jeunes enfants (entre 18 mois et 3 ans) ne portent pas encore de regard stigmatisant sur les personnes âgées, explique-t-il. Cela permet des relations émotionnelles, notamment pour les personnes atteintes de troubles cognitifs.»

Ce dispositif séduit aussi, selon lui, les professionnels de la petite enfance: «ils constatent que la proximité avec nos résidents a des vertus sur la capacité de concentration des enfants. Leurs parents courent tout le temps, leurs grands-parents aussi. Finalement, les seuls capables de leur apprendre la lenteur, ce sont des adultes de plus de 90 ans, l’âge de nos résidents». Il se bat désormais pour la mise en place de la prestation autonomie, dont les bases ont été jetées durant les deux précédents quinquennats. Et espère sans doute compter, là encore, sur le soutien de ceux qui voudraient vieillir sans entraves.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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