Société

«Tu le sais au fond de toi. Tu peux pas dire que c'est un accident»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 5] Tout au long de l'année 2017, c'est dans une déprime sourde que s'enfonce Nordahl Lelandais. Jusqu'au «basculement».

Nordahl Lelandais est escorté par des officiers de police, à la cour d'assises de la Savoie, lors du cinquième jour de son procès, le 7 mai. | Philippe Desmazes / AFP
Nordahl Lelandais est escorté par des officiers de police, à la cour d'assises de la Savoie, lors du cinquième jour de son procès, le 7 mai. | Philippe Desmazes / AFP

Nordahl Lelandais croise les mains. À travers la vitre du box des accusés, il regarde l'avocat de la famille Noyer. Me Boulloud lui demande: «Qu'est-ce qui vous est arrivé, en 2017?» La psychologue Hélène Dubost avertit: «Nordahl Lelandais distribue des pièces de puzzle en demandant à l'autre de reconstituer.»

Alexandra est salariée de l'entreprise de Nazim, à Chambéry. À son arrivée, elle a fait naturellement la connaissance de Nordahl. Il y passait parfois prendre un café ou déjeuner. Souvent, il venait au bureau avec ses chiens. On voyait, dira-t-elle aux enquêteurs, qu'il était amoureux de ses chiens. À la barre, la témoin de 44 ans a le regard de celles et ceux qui pensaient avoir suffisamment d'expérience dans la vie pour cerner les gens. Sa voix est déterminée en surface, certaines intonations laissent transparaître une fêlure. Elle s'excuse, plusieurs fois, retenant ses larmes in extremis: «Je pense que mon cerveau n'arrive pas à le voir comme il est. Pardon pour mes propos… Je n'arrive pas à le voir comme un monstre.» Du coin de l'œil, Alexandra observe l'accusé dans le box. «Pour moi, c'est Nordahl.»

***

En novembre 2016, quand elle l'a rencontré, Nordahl est «un garçon beau dans son ensemble». Toujours soigné, toujours de bonne humeur, serviable, et très drôle. Vers février ou mars 2017, elle perçoit un changement. Elle avait toujours connu Nordahl vigilant sur la nourriture, ne fumant pas et ne buvant que de façon festive. Mais, à cette époque, il commence à apporter des fast-foods ou des kebabs au bureau, et des paquets de cigarettes. Elle se remémore autre chose: elle venait de rentrer du Mexique une bouteille de tequila dans sa valise. Ils avaient fait une soirée. Au cours de la nuit, elle avait vu deux téléphones posés sur la table. «J'en ai un officiel pour ma compagne et un officieux», avait répondu Nordahl.

À l'abri des regards, les journées de Nordahl Lelandais sont plus sombres. Lui, parle d'un «décalage». «Mes amis construisaient une vie de famille, avaient des enfants, un travail…» Il vient de perdre son cousin dans un accident de voiture. Pour passer le temps, il appele ses copains pour en trouver un de libre pour un café, promene ses chiens Tyron et Câline, et tourne en rond sur les routes de Savoie. Plus les questions envahissent son esprit, plus il s'enfonce dans une déprime sourde. Il boit seul chez lui. Il prend de la cocaïne seul chez lui, dès le matin. «Le basculement, analyse-t-il, c'est avec Céline et Anouchka.»

À LIRE AUSSI L'inquiétante étrangeté de Nordahl Lelandais, épisode 4:

«Il y avait deux Nordahl. Côté Chambéry, un ange, côté Pont-de-Beauvoisin, un démon»

Anouchka est coiffeuse. En janvier 2017, elle est à la recherche d'un éducateur canin pour ses deux chiens. Sa patronne lui en recommande un: Nordahl Lelandais. «Pour moi, ça a tout de suite été un coup de foudre», relate Anouchka. Mais rapidement, confiera-t-elle aux gendarmes, «c'est devenu les Feux de l'amour».

Un jour, Céline, l'ex-petite amie de Nordahl, contacte Anouchka via Facebook. Elle lui révèle avoir toujours des relations avec lui. Elle veut la prévenir de son double-jeu, de ce qui l'attend: les insultes, la peur, les chantages au suicide. Du fait qu'une fois, il l'a giflée. Les deux femmes conviennent d'un rendez-vous au McDonald's. Céline montre les messages à Anouchka. «Je voulais des preuves qu'il me trompait», explique cette dernière. Anouchka pleure, se livre: «Je croyais que c'était l'homme de ma vie», mais garde pour elle ce qu'elle sait. Elle est enceinte. Anouchka appelle Nordahl, le «convoque» au McDonald's. Quand il arrive, il nie tout, assène qu'elles sont «folles toutes les deux».

À l'évocation de cette scène ayant eu lieu quatre ans plus tôt, Anouchka remet en place une mèche de ses cheveux blonds et soupire: «Il continuait à mentir, même avec les preuves sous les yeux.»

«Je pense que c'était une tronçonneuse»

Mais, quatre ans plus tôt, Anouchka croit aux paroles de Nordahl. Que Céline est nuisible, qu'elle veut détruire leur couple, qu'elle est jalouse. «Elle s'est retournée contre moi», concluera Céline. «C'est vrai que j'étais très amoureuse de lui et je n'arrivais pas à mettre fin à cette relation», reconnaîtra Anouchka. Lutter contre ses sentiments revient à lutter contre soi-même. Dans ce désordre, Anouchka prend une décision. Le 26 mars 2017, elle avorte seule à la clinique. «Je ne voulais pas qu'il soit présent», précise-t-elle à propos de son ex-compagnon.

Face à la cour, elle baisse la tête. Le souvenir remonte à la surface, les larmes viennent avec. Elle demande pardon, et s'essuie les joues d'un revers de main. Nordahl voulait cet enfant au début, puis n'en voulait plus, et enfin, il y avait eu la rencontre avec Céline. Probablement autre chose, aussi. Nordahl était doux, attentionné, et en colère. Un «faux calme», décrit-elle. S'il n'a jamais levé la main sur elle, son corps exsudait la violence: les yeux noirs, le ton grave et fort, la carrure menaçante.

Le 10 avril 2017, veille de la disparition d'Arthur Noyer, Céline se promène dans la forêt avec ses chiens. Elle y croise Nordahl Lelandais. «J'ai dit en audition qu'il avait un taille-haie dans le dos, mais en y réfléchissant, je pense que c'était une tronçonneuse», signale-t-elle à la cour d'assises. Au cours de leur relation de dix-huit mois, Nordahl avait gravé un cœur avec leurs initiales sur un arbre.

À la barre de Chambéry, Céline s'emporte, un doigt sur la tempe: «On parle d'une tronçonneuse pour enlever un cœur! Une pierre pour le gratter, ça suffit!» Il était tout le temps dans son champ de vision. À un bar, en terrasse. Il lui laissait «des indices pour qu'[elle] sache qu'il était passé et [la] regardait». Le jour de la visite de Nordahl dans la forêt, elle eut si peur qu'elle changea de numéro de téléphone.

Nordahl Lelandais confie avoir beaucoup parlé de Céline avec les psychiatres de la maison d'arrêt de Saint-Quentin-Fallavier. «L'un d'entre eux m'a dit: “Tu sais, tu es encore amoureux de cette fille.” Et ça m'a fait mal, mais oui.»

Le 11 avril 2017, Nordahl Lelandais dîne chez son ami Nazim. Sous la table, il envoie des SMS à Camille, une fille rencontrée le mois précédent sur le site Badoo. «Une relation sans prise de tête, juste pour du sexe», indique Camille. Comme pour toutes ses relations sans prise de tête, Nordahl donne à Camille son numéro de téléphone officieux, et un autre prénom: Jordan. Ce pseudonyme lui est venu en boîte de nuit. Derrière la musique et les vapeurs d'alcool, il s'était si souvent vu répéter son prénom, «dire dix fois Nordahl ou une fois Jordan…», que le prénom Jordan était resté «par simplicité».

Camille est au lit, prête à aller se coucher. Son téléphone vibre. Nordahl veut la voir, il a envie d'elle. Elle refuse. Par texto, elle écrit à plusieurs reprises «Je ne veux pas». Elle a du travail le lendemain. Il insiste, lourdement. L'échange dure environ une heure. Lasse, Camille finit par l'envoyer balader: «Trouve-toi une autre meuf qui te dit tout le temps oui.» Avant de couper par un: «Calme ta pulsion.»

Camille voyait Jordan «comme le personnage dans Cinquante nuances de Grey qui cherche à assouvir ses envies». Anouchka elle-même fait remarquer qu'«il n'y avait pas de fois où il n'avait pas envie». Pour autant, les pratiques sexuelles de Nordahl Lelandais avec les femmes sont relativement conventionnelles. Toutes ou presque relatent les relations sexuelles en ces termes: «Il n'était pas romantique, mais il a été correct.»

Camille ne peut s'empêcher de se poser la question: si elle avait répondu oui et avait accepté de voir Nordahl Lelandais le soir du 11 avril 2017, n'aurait-elle pas pu éviter un drame? À cette interrogation, le président de la cour d'assises écarquille un peu les yeux: «Vous n'avez pas à vous sentir coupable.» Camille explique que «c'est la première fois qu'il insistait autant…»

«Je ne dis pas qu'il cherche une proie»

Quelques heures plus tôt, Nordahl avait aussi contacté Richard. Après le scénario du coffre, ils avaient poursuivi les relations intimes, «pas plus de cinq fois», note Richard. Mais ce 11 avril 2017, il avait rendez-vous avec des amis. La discussion par SMS s'était éteinte, sans qu'aucun des deux ne relance l'autre.

Quand il quitte Nazim et sa famille, Nordahl Lelandais prend la direction de Chambéry. Les caméras de surveillance le montre déambulant dans la ville, seul, vers 2h du matin, se retournant sur les groupes d'amis rentrant chez eux ou poursuivant leur soirée hors des bars. Invitée par les enquêteurs à visionner les images, Céline le reconnaît immédiatement. Elle leur déclare: «On dirait qu'il cherche quelque chose, qu'il rôde. Ce n'est pas sa gestuelle et sa démarche habituelles.»

«Que cherche-t-il pendant 1h30?, s'enquiert l'avocate générale Thérèse Brunisso. Je ne dis pas qu'il cherche une proie. Il cherche quelqu'un pour avoir une relation sexuelle.» L'avocate générale dresse la liste des arguments: à 2h du matin, personne ne vend de cigarette, les bars sont fermés, les discothèques sont ouvertes mais il est en jogging. Nordahl Lelandais assure chercher à ce moment-là des amis, mais il ne va pas à leurs endroits habituels, et n'appelle personne pour le rejoindre. Les anciennes partenaires de l'accusé relatent ses envies subites. Alors, «quel autre mobile pour le meurtre que le mobile sexuel?» demande Thérèse Brunisso à la cour.

Le docteur-psychiatre François Danet examine les notes de son rapport. «La dangerosité criminologique, il faut en parler… mais il dit très peu de choses de ses motivations.» Une moue se dessine sur le visage de l'expert: «Il ne décrit ni motivations sexuelles ni autres motivations non-sexuelles.»

Interrogé encore et encore sur les faits, Nordahl Lelandais énonce d'une voix quelconque les mêmes phrases. Celles tant répétées aux juges d'instruction, aux gendarmes et à ses avocats, qu'elles en ont perdu toute vibration: «Arthur Noyer m'a demandé de l'emmener à Saint-Baldoph», pause pipi, quiproquo par rapport au téléphone portable d'Arthur Noyer, bagarre, échange de coups de poing, puis Arthur Noyer à terre. «Je pensais qu'il était K.O. J'approche mon oreille de sa bouche, ma main sur son torse, mon doigt sur sa carotide. Je décide de lui faire un massage cardiaque. Aucune réaction.»

«T'as été un super mec»

Face à la cour, Alexandra se pince les lèvres. Deux jours après la mort d'Arthur Noyer, le 13 avril 2017, Nordahl est venu à une soirée d'entreprise. Il n'avait pas de marque sur le visage, jure-t-elle, «ni sur les mains». Elle ajoute: «Il n'y avait rien. Rien physiquement, rien psychologiquement.» Elle a essayé de comprendre. Elle est allée jusqu'à se mettre à sa place, mais les pièces du puzzle ne collaient pas: «S'il a tué quelqu'un de façon accidentelle… Moi, je ne me vois pas être festive.»

Alexandra lève les yeux au ciel comme pour empêcher les larmes de tomber. Depuis le début, elle s'est refusée à suivre le procès à la télévision. «Je ne sais pas vous dire ce que ça fait, en tant que personne, dit-elle, en repensant à l'ami perdu. Je suis maman. On se met à la place d'une maman.»

Alors, elle se tourne vers le box des accusés, et regarde Nordahl Lelandais, un sourire triste sur le visage. «T'as été un super mec. Ben, continue à l'être et assume.» Nordahl Lelandais hoche la tête et est invité à se lever. Alexandra implore. «Dis leur ce qui s'est passé. Tu le sais au fond de toi. Tu peux pas dire que c'est un accident. C'est pas possible.» Elle répète, encore une fois: «C'est pas possible.»

Nordahl Lelandais croise à nouveau les mains, faisant plisser légèrement sa chemise blanche Ralph Lauren. Sur le siège à côté de lui, il a posé ses lunettes. «C'est compliqué, dans ces moments-là. On met une très grosse carapace.»

Me Jakubowicz, son avocat, se lève à son tour. Voilà déjà quelques heures qu'il a renoncé au vouvoiement d'usage à la cour d'assises. Nordahl Lelandais est son client depuis quatre ans déjà. Il s'adresse à lui, montrant Alexandra à la barre des témoins: «Elle a de l'affection pour toi. Qu'est-ce que tu as à lui répondre?» Dans la toute petite salle des assises de Chambéry, Nordahl et Alexandra se fixent du regard. Alexandra confirme. «De l'affection, oui.» Si c'était un accident, comment a-t-il pu agir comme si rien ne s'était passé auprès de ses amis? Nordahl la regarde longuement, hésite, et finalement se reprend: «J'avais besoin de reprendre une vie normale. J'avais besoin d'eux.»

Tous les vendredis, le Dr François Danet se rend en détention. Récemment, il a repensé à Nordahl Lelandais. «J'ai rencontré des gens qui ont fait des choses très graves. Et ils m'ont parlé. Ce qui est parlant, chez monsieur Lelandais, c'est qu'il ne parle pas de sa vie émotionnelle.»

François Danet a rendu visite à Nordahl Lelandais de nombreuses fois au cours de l'instruction. Tout aussi «manipulateur» et «soucieux de son image» qu'il soit, croit l'expert, «ce n'est pas pour avoir une peine d'emprisonnement moindre». Mais parce que la vérité implique un lourd tribut. «Le risque suicidaire. L'effondrement.» François Danet ajoute: «On l'a vraiment vu, entre la séquence a et la séquence b.» Dans son rapport, les deux séquences a et b sont séparées par un événement, les aveux de Nordahl Lelandais.

Découvrez Le système, le podcast d'Élise Costa et Mathilde Largeteau.

Newsletters

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anne, qui aimerait clarifier la nature de sa relation avec un homme affirmant ne pas vouloir s'engager.

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Le parcours des six membres de l'OAS, dont le procès s'ouvre ce 21 septembre, témoigne d'une radicalisation violente symptomatique de ces groupes racistes.

Cliniquement morte pendant 45 minutes, une américaine ressuscite près de sa fille qui accouche

Cliniquement morte pendant 45 minutes, une américaine ressuscite près de sa fille qui accouche

La femme s'est réveillée sans séquelles ni dommages au cerveau.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio