Société

«Il y avait deux Nordahl. Côté Chambéry, un ange, côté Pont-de-Beauvoisin, un démon»

Temps de lecture : 15 min

[Épisode 4] À la barre, proches et experts se succèdent, dévoilant des pans de la personnalité de Lelandais, entre excitation sexuelle permanente et chantages au suicide.

Un croquis d'audience représentant Nordahl Lelandais, lors de son procès pour le meurtre d'Arthur Noyer, le 4 mai 2021. | Marie Williams / AFP
Un croquis d'audience représentant Nordahl Lelandais, lors de son procès pour le meurtre d'Arthur Noyer, le 4 mai 2021. | Marie Williams / AFP

Ce matin-là, Hélène Dubost a rendez-vous à l'hôpital psychiatrique Le Vinatier, à Lyon. Pour rompre la solitude, la psychologue allume l'autoradio. Le jingle du bulletin d'informations monte des enceintes et une voix de journaliste annonce: Nordahl Lelandais a été muté. Hélène Dubost fronce les sourcils, les doigts serrés sur le volant.

UHSA veut dire «Unité hospitalière spécialement aménagée». Le bâtiment dépend du centre Le Vinatier, mais a été construit sur une parcelle à part. Sur les hauts murs gris qui l'entourent, des arbres noirs sans feuille ont été peints, comme un avertissement. C'est là que sont envoyés les détenus ayant besoin d'une aide psychiatrique. Hélène Dubost traverse la route menant du parking à l'UHSA. Elle décline son nom, sa fonction, et présente l'ordonnance signée des magistrats instructeurs. Elle a rendez-vous. La psychologue s'enfonce dans le lieu, plusieurs portes s'ouvrent et se referment systématiquement derrière elle. Puis, une dernière serrure se déverrouille. Un homme entre. Hélène Dubost lui fait part du bulletin d'information diffusé à la radio. Nordahl Lelandais répond: «Oui, moi aussi j'ai entendu que j'étais muté. Mais je suis là.»

***

Depuis sa mise en cause dans les affaires de la petite Maëlys et du caporal Arthur Noyer, il a cette sensation de vivre dans le film The Truman Show. Des photos de lui tournent en boucle sur les chaînes de télévision, en illustration des articles sur internet et dans les fils des réseaux sociaux. Son portrait en tee-shirt rose Pepe Jeans avec ses deux bergers malinois. Un selfie pris dans une voiture. Lui, torse nu, une chaîne en argent autour du cou. La psychologue pense: «Sentiment de déréalité.» Ceux qui ne l'ont jamais fréquenté savent tout de lui; ses proches ne savent plus rien de lui.

Avant, personne ne connaissait le prénom Nordahl. Son père, d'origine normande, avait voulu donner à ses deux fils «des prénoms vikings». Loin dans l'arbre généalogique, il leur avait découvert une descendance avec le duc de Normandie, Richard Cœur de Lion. Au frère aîné de Nordahl fut donné le prénom Sven. Les parents s'étaient battus au tribunal administratif pour pouvoir choisir ces prénoms «car à l'époque, c'était très original», indique la mère, Christiane. Elle avait eu également une fille d'une précédente union, Alexandra.

À LIRE AUSSI L'inquiétante étrangeté de Nordahl Lelandais, épisode 3:

«Je ne le sens pas. Il est trop propre sur lui pour être honnête»

Nordahl Lelandais naît à Boulogne-Billancourt, le 18 février 1983. Il a su, raconte sa mère, «parler très vite, très tôt». Son père travaille dans une entreprise pharmaceutique, sa mère dans un cabinet de radiologie. La famille habite une résidence de petits lotissements pour jeunes cadres à Voisin-le-Bretonneux, dans les Yvelines. Alexandra, la sœur de Nordahl, décrit son frère comme un enfant calme, si calme «qu'un oiseau s'était posé sur lui quand il était en maternelle».

Quand le père de Nordahl obtient une mutation professionnelle, les parents et les trois enfants s'installent dans une maison à Domessin, petite commune de 1.200 âmes découpée en lieux-dits et hameaux en Savoie. À 7 ans, Nordahl découvre le grand air de la campagne: «Quand il se promenait dans la nature, il prenait un carnet et un crayon. Et quand il voyait des empreintes, il prenait les pas en dessins pour savoir quel animal passait par là», se souvient sa mère Christiane. Elle secoue la tête et soupire. «C'était merveilleux, je veux dire.» L'été, ils partent tous quinze jours, trois semaines en Espagne. Son père a une petite barque sur le lac d'Aiguebelette. Il n'emmène pas ses fils pêcher. «C'est vrai que ça a pu lui manquer», admet Christiane, mais son mari «adorait cuisiner». Il y a plusieurs façons de témoigner de son amour et, «en leur apportant quelque chose à la bouche», c'était sa manière à lui de le faire.

Sven est atteint d'une maladie génétique qui affecte les muscles des membres inférieurs. Pour Alexandra, Sven a toujours été jaloux de son frère. «Ils n'avaient pas les mêmes copains, pas les mêmes loisirs.» Leur mère confirme: «Ils ont deux caractères très différents.» Sven, lui, ne dit rien de mal sur son frère Nordahl. À son sujet, il exprime simplement, au cours de l'instruction: «Il n'a aucun problème de santé, mis à part le dos. Sinon, c'est une bûche» ou encore «il est bâti comme une armoire». Il l'a cru «caractériel, peut-être même bipolaire» à l'adolescence, mais le trouve plus apaisé adulte.

Malgré ses six ans d'écart avec Nordahl, Alexandra confie: «C'était mon petit frère, mais c'était comme si c'était mon grand frère.» Il était là quand elle avait besoin de lui. Elle parle de leur complicité, de leur façon de se comprendre sans un mot, avec un seul regard. «On n'était pas du genre à parler pour ne rien dire.» De son père, Nordahl semble avoir pris le côté taiseux, de sa mère, le «sacré caractère».

«Viens me chercher»

En quatrième, Nordahl Lelandais s'inscrit au collège des Bauges au Chatelard, en sports-études, option baseball et basket. «Je voulais faire du biathlon», fait-il remarquer. L'établissement se situe au pied des montagnes et «au fin fond des bois», à une heure de route de Domessin. Sa mère l'amène en voiture le lundi matin pour une semaine d'internat. Souvent, trois ou quatre heures après, Nordahl l'appelle en pleurs: «Viens me chercher.» Elle lui répond que c'est impossible, elle travaille.

Parfois, Nordahl rend visite à son oncle Patrice qui a un chenil dans l'Ain. Plus jeune, Patrice a fait partie du 132e régiment d'infanterie cynotechnique à Suippes, dans la Marne. Il a créé la cellule d'achats des chiens pour l'armée. Chez lui, Nordahl s'habille en militaire ou joue au policier et au voleur avec les chiens.

Quand, en 2001, il entre dans l'armée, «là j'ai tout compris», assure sa mère. Tout petit, Nordahl aimait regarder le défilé du 14-Juillet à la télévision. Il avait toujours adoré l'uniforme et l'ordre: «J'avais jamais vu ça avant. Une porte, fallait que ce soit bien fermé, les deux chaussures bien rangées l'une à côté de l'autre.» À tout juste 18 ans, le jeune homme rejoint à son tour le 132e régiment d'infanterie cynotechnique à Suippes. On lui confie son premier berger malinois, Noc. Quelques mois plus tard, il obtient son certificat technique de conducteur de chien avec 15,6 de moyenne. Mention bien. Deux ans plus tard, il reçoit celui d'aide dresseur avec une moyenne identique. Il devient caporal et est envoyé en mission en Guyane, à Cayenne, dans la caserne de la Madeleine.

Pour Nazim, son ami, «mon impression, c'est qu'il n'avait pas des bons souvenirs de ce qu'il avait vu là-bas». Quand la cour l'informe des missions de Nordahl en Guyane, du fait qu'il n'a jamais participé à des opérations extérieures, Nazim plisse un peu les yeux: «Les histoires que j'ai eues, c'était pas “j'étais assis à regarder le soleil qui se couche dans un dépôt…”» Le témoin finit par souffler: «Après, peut-être qu'il m'a raconté quelque chose qu'il a vu dans un film.»

Sur ses fiches d'appréciation, ses supérieurs commencent tous par la même formule: «De tenue et présentation satisfaisantes, le caporal Lelandais est d'une endurance et d'une résistance physique élevées.» À chaque fois, il est fait état de son bon niveau en sport, de son esprit d'équipe, et de ses capacités en tant que maître-chien. Et, à chaque fois, le dernier paragraphe souligne son «comportement disciplinaire irrégulier».

«Il est réformé P4»

Un jour, avant la visite de la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, on leur demande de repeindre l'herbe en vert et les petits cailloux en blanc. Nordahl trouve l'ordre aberrant. À Suippes, narre-t-il, «les corbeaux tournent à l'envers». C'est un coin où «personne ne se sent bien». Peut-être est-ce dû aux plaines crayeuses à perte de vue, à sa faible densité, ou à son passé. Entre 1980 et 1987, le camp militaire voisin connut une histoire tragique, celle des disparus de Mourmelon. Dans les environs, sept militaires et un auto-stoppeur irlandais ont été séquestrés, violés et tués. Leurs disparitions ont été, en partie, imputées à l'adjudant-chef Pierre Chanal qui se suicida la veille de son procès en 2003.

Si la Marne était terne, la vie de caserne, «c'était top», distingue Nordahl. En 2004, l'un de ses chefs lui tire une flèche dans l'oeil gauche avec une sarbacane. Il doit subir une opération. Dans un bureau de la caserne, on le prévient de ne pas porter plainte: «Tu finiras dans une armoire et on te fera descendre du deuxième étage.» Nordahl Lelandais rappelle le surnom de l'armée, «la grande muette».

Cette même année, Nordahl met un terme à son contrat de cinq ans avec l'armée. Officiellement, il est réformé pour «infirmité». À la barre, le docteur-psychiatre Patrick Blachère qui a eu accès au dossier précise: «Ce n'est pas la raison. Il est réformé P4.» P4, pour troubles psychiques.

La mâchoire légèrement crispée, l'ancien chef de section de Nordahl Lelandais à Suippes estime que «s'il avait été un bon militaire, il serait toujours militaire». Face à la cour, il soutient: «Avec moi, il savait se tenir. Mais on sentait qu'à l'intérieur, c'était bouillonnant.» Face aux gendarmes qui l'auditionnaient, le militaire de carrière avait employé un autre terme, «c'était une boule puante».

Nordahl quitte alors l'armée sans Noc, son chien. «Le chien appartient à l'armée. Il est considéré comme un fusil. Il ne nous appartient pas, explique-t-il. Ca a été très dur pour moi.» Il s'installe chez ses parents, à Domessin, adopte un berger malinois, Tyron, puis une chienne, Câline.

Il a une nouvelle compagne, Sandra. «Très gentille», selon la mère de Nordahl. Sandra déménage dans le Sud de la France pour rejoindre sa soeur. Il part la retrouver mais, déjà, ils ne se comprennent plus. Nordahl multiplie les infidélités, comme souvent au cours de ses diverses histoires amoureuses. Elle lui pose un ultimatum, lui demande de choisir entre elle et Câline. Avant lui, Câline a eu cinq propriétaires. Elle était battue. «Il a choisi Câline», indique la psychologue.

«Un anorexique du travail»

Entre ses 21 et 35 ans, Nordahl Lelandais oscille entre petits boulots et longs arrêts maladie. Il est agent de sécurité, aide électricien, manutentionnaire. Il participe à des vendanges, conduit des ambulances, livre des colis. Il travaille chez un traiteur, puis comme cariste, avant d'être magasinier. Il met fin à des périodes d'essai, renonce à des CDI, démissionne, se plaint de maux de dos. Sur la seule année 2014, il comptabilise un total de 158 jours d'arrêt maladie. Un de ses anciens employeurs dira: «Il ne parlait pas trop, ce n'était pas un bavard, il pensait beaucoup, il ne disait pas grand-chose.»

Un soir, avec deux amis, Nordahl fait la fête au bord du lac Paladru. Vodka orange. L'un d'entre eux se met en tête de cambrioler le bar en bois. Nordahl y a travaillé un temps comme serveur. Dans l'effraction, son ami se blesse avec du verre. Alors, pour effacer les traces de sang, les trois hommes décident d'y mettre le feu. Nordahl Lelandais est condamné à une peine de quatre ans d'emprisonnement dont trois avec sursis et mise à l'épreuve. Il est placé sous bracelet électronique, et doit rembourser 3.500 euros de dommages et intérêts.

Nazim, son «super pote», tentera de le raisonner: «Si tu veux une femme, une famille, il faut un minimum de stabilité.» Nazim le reconnaît, Nordahl n'est «pas un foudre de guerre au travail». Un autre copain lâchera cette expression: «C'est un anorexique du travail.» Nazim encouragera souvent Nordahl. «Faut que tu trouves un truc qui te plaise, pas un job de merde.» La réalité, après tout, «c'est pas que les copains et les barbecues. C'est aussi assumer sa vie, la vie ça coûte cher.»

Nordahl ouvre son entreprise de dressage canin et, faute de clients, la ferme peu de temps après. Il poursuit les séances informelles, très ponctuellement. Un couple de Saint-Baldoph le contacte ainsi pour s'occuper de leur chienne. Chloé, leur fille, est en terminale. «Assez rapidement, il m'a écrit des messages qui dépassaient le stade canin», révèle-t-elle. Ils commencent à se fréquenter.

Les relations sexuelles ont lieu dans sa voiture. «Rien d'anormal, rien que je ne souhaitais pas», indique Chloé. Avec le recul, une chose toutefois la contrarie: «J'avais 17 ans, il en avait 29.» Elle reconnaît que Nordahl lui plaisait, qu'il la faisait rire, que c'était «une personne attachante». Elle n'a réalisé qu'au bout de deux années de relation en pointillé n'avoir été «qu'un plan cul».

À la cour d'assises, tout est préambule au désastre. Il est difficile de livrer des souvenirs sans égard envers celui qui les demande. Un instant, Chloé regarde le président de la cour et les jurés, puis hausse légèrement les épaules: «Qu'est-ce que j'en attendais? Est-ce que ça me flattait? J'étais une adolescente qui se cherchait. Qui voulait attirer l'attention de ses parents. Ça n'a jamais fonctionné…» Elle aurait voulu une relation plus amoureuse, plus tendre, peut-être. Elle ne saura jamais s'il l'a manipulée. En 2016, Nordahl la contactera pour la revoir. Chloé lui écrira: «Ça allait quand j'avais 17 ans pour faire ado rebelle mais là, ça va, j'ai passé le cap.»

«Moi, lui, et mon fils»

À la maison de Domessin, le père de Nordahl a déclaré une fibromyalgie. Christiane assure qu'il n'était pas violent, que ce n'était pas ça, mais «il ne pouvait pas parler gentiment». Son père a l'agressivité des douleurs perpétuelles et lancinantes, il se renferme devant son ordinateur. Christiane lui répète: «Tu es présent, mais ton absence est plus présente encore.» C'est vrai, note-t-elle, qu'il avait toujours mis cette distance entre lui et les autres, mais elle avait toujours attribué ça à l'amour qu'il n'avait pas reçu enfant, «sa mère lui reprochait d'être né neuf mois et cinq jours après leur mariage. À 2 ans, elle l'a confié à sa grand-mère maternelle jusqu'à ses 10 ans.»

Nordahl vit chez ses parents de façon indépendante. Il paye ses courses, se prépare ses repas, et prévient quand il ne rentre pas. Un jour, en mission de travail dans un tunnel, Nordahl est pris d'une violente crise d'angoisse. Il faut qu'il sorte. Son coeur se serre, il a des palpitations, des sueurs sur la peau. Il se transporte jusqu'à l'extérieur pour prendre l'air. Après cet incident, il verra une infirmière-psychologue deux ou trois fois, avant d'arrêter. Il se met à prendre de la cocaïne.

Vanessa est elle aussi passionnée par les bergers malinois. «Elle prenait la maison pour un hôtel», signale la mère de Nordahl. La jeune femme a un petit garçon de 3 ans. Nordahl va le chercher à la sortie de l'école. À la Saint-Valentin, il offre à la jeune femme une bague avec trois anneaux: «Moi, lui, et mon fils», rapporte-t-elle. Elle tombe enceinte, et décide d'avorter. «C'était trop tôt, je ne voulais pas le garder.»

Vanessa décrit une libido importante chez Nordahl Lelandais. Dans les toilettes d'un restaurant, sur le capot de la voiture, dans un champ en promenade. Vanessa reconnaît aimer cette intensité. Ce n'est pas le problème. Le problème, c'est la jalousie et la possessivité de son compagnon. Les disputes sont de plus en plus fréquentes, les mots de plus en plus durs. Un soir, il lui serre le bras si fort qu'elle en a une tendinite. Elle ne le quitte pas.

«Tout est parti» d'un autre soir, où Nordahl avait préparé le repas. Du riz et des poissons panés. Le fils de Vanessa pousse son assiette. Il n'a pas faim. Nordahl se fâche, crie, l'envoie dans sa chambre. Il lâche: «Y a des enfants qui meurent de faim.» Vanessa s'agace, quelle conscience un enfant de 3 ans peut-il bien avoir de la famine dans le monde? Le ton monte. Les insultes fusent au-dessus du petit garçon, caché sous la table. Deux jours plus tard, Vanessa a pris sa décision. C'est fini. À l'annonce, Nordahl se met en colère. Alors, comme avec un petit en crise, Vanessa le serre dans ses bras. Il tombe en larmes. Plus tard, elle découvrira qu'il l'a filmée pendant leurs ébats sexuels, et a mis les vidéos en ligne.

«L'impression qu'il y avait deux Nordahl»

À la salle de musculation, Nordahl rencontre Céline. «On avait beaucoup de points communs, se souvient-elle. L'amour des animaux, la spiritualité… C'est quelqu'un de très ouvert.» Elle atteste: «Je l'ai fait patienter. Ce qu'il a fait gentiment.» Leur relation est un anéantissement. Il relate son «caractère très difficile», ses moments «hystériques», et les chewing-gums collés sur son pare-brise; elle raconte ses menaces, ses chantages au suicide, son sourire absent. Elle insiste. «Il était menteur, menteur! Même quand je le prenais la main dans le sac, avec les preuves, il mentait.»

Le timbre de sa voix, soudain, se radoucit: «Après, il s'adaptait beaucoup à moi.» Céline cherche à déposer plainte, quatre fois, auprès de la gendarmerie. Personne ne la prend au sérieux, s'agace-t-elle. Plus tard, elle a appris qu'il avait diffusé sur YouPorn les vidéos de leurs rapports sexuels. Elle n'avait aucune idée qu'il avait pu la filmer dans ces moments-là. En décembre 2016, ils se quittent pour de bon. Il lui écrit une lettre d'amour de sept pages. Elle jure ne jamais l'avoir lue.

À la fin 2016, le malaise prend de l'ampleur. Nordahl consomme quotidiennement de la cocaïne. Il boit de plus en plus. «C'est là où j'ai été surprise, s'exclame sa mère. À la maison, on lui servait un apéritif mais ça restait sur la table. Dans sa chambre, il avait des bacs d'eau et des bouteilles de sirop.» Une amie avait «l'impression qu'il y avait deux Nordahl, côté Chambéry, un ange; côté Pont-de-Beauvoisin, un démon, drogues et mauvaises fréquentations».

Sur un site de rencontres, il contacte Richard. Nordahl l'enregistre dans son téléphone portable sous le nom «Tania Tétine». Dans sa veste bleu gris, Richard a une voix assurée: «J'ai rencontré monsieur Lelandais en 2016. On s'est vus quelques fois par le lac d'Aiguebelette. Il n'y a pas eu de choses déplacées avec lesquelles je n'étais pas d'accord.» Ensemble, les deux hommes ont mis au point un scénario: Nordahl viendrait en militaire jusqu'au péage, où il enlèverait Richard, habillé en latex, en le mettant dans le coffre dans sa voiture.

Richard répète, par deux fois: «J'étais consentant.» C'était son idée. «Je voulais qu'il joue son rôle de militaire, qu'il me donne des ordres, me commande.» Il se rappelle du froid dehors, et des mouvements écourtés. De la cocaïne prise par Nordahl avant, et pendant l'acte. Mais à la cour d'assises, les questions d'ordre sexuel prennent vite une tournure clinique. Quelle type de pénétration y a-t-il eu? Combien de fois? Avec quels accessoires? Qui était le dominant, le dominé? La tête baissée, Richard souffle et déglutit: pénétration anale, pas de fellation, mais des laisses, des menottes, et probablement un gag. Il confie que c'était pour la première fois, que «monsieur Lelandais voulait surtout le doigter». Quand les gendarmes sont venus voir Richard, pour Maëlys, il leur a répondu: «Vous devez vous tromper.»

«C'est quelqu'un qui a besoin de se sentir vivant»

À la barre, le psychiatre François Danet répond aux questions. Il est presque 15h, la cour en a oublié l'heure du déjeuner. Le Dr Danet voudrait souligner quelque chose, chez Nordahl Lelandais: «Il n'a aucune réticence à parler aux experts. Certains détenus peuvent refuser de parler d'une certaine période de leur vie. Mais, en fait, il ne dit rien. Qu'est-ce que ça lui a fait, que son frère ait la maladie de Creutzfeldt-Jakob? Rien sur ses parents. Rien sur la maladie invalidante de son père. Son discours est lisse. Ce n'est qu'une succession d'évènements.» Le président interrompt l'expert psychiatre avec un sourire: Sven Lelandais n'a jamais eu la maladie de Creutzfeldt-Jakob. François Danet ne l'a pas inventé: «J'ai noté ce qu'il m'avait dit.»

Aux côtés de la psychologue Hélène Dubost, sa collègue Magali Ravit dépose à la barre. Elle aussi a passé plusieurs heures dans le petit bureau de l'UHSA face à Nordahl Lelandais. Devant les jurés, elle explique: «C'est quelqu'un qui a besoin de se sentir vivant. Il est dans une excitation permanente, la cocaïne, l'alcool, les femmes, les hommes, les enfants –c'est avéré– pour éviter de s'effondrer psychiquement.» Elle passe un doigt sur son menton. «Quand on est expert, c'est une démarche qui est personnelle. Celle de donner du sens à des actes qui créent le chaos social. Dans les affaires médiatisées, il y a une contrainte supplémentaire à essayer de trouver du sens.»

«Moi, ce qui m'interroge, au niveau clinique, rebondit Hélène Dubost, c'est qu'est-ce qui se passe fin 2016 pour qu'il y ait une montée… une surenchère de l'excitation?»

Newsletters

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anne, qui aimerait clarifier la nature de sa relation avec un homme affirmant ne pas vouloir s'engager.

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Le parcours des six membres de l'OAS, dont le procès s'ouvre ce 21 septembre, témoigne d'une radicalisation violente symptomatique de ces groupes racistes.

Cliniquement morte pendant 45 minutes, une américaine ressuscite près de sa fille qui accouche

Cliniquement morte pendant 45 minutes, une américaine ressuscite près de sa fille qui accouche

La femme s'est réveillée sans séquelles ni dommages au cerveau.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio