Société

«Vous vous levez le matin, vous voyez la photo de votre gamin et vous ne le trouvez pas»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] Arthur Noyer est un des meilleurs éléments du 13e bataillon de chasseurs alpins. Alors quand mercredi 12 avril 2017, il manque au rapport de 8h, tout le monde le sait déjà: ce n'est pas normal.

Quentin, Cécile et Didier Noyer à l'ouverture du procès de Nordahl Lelandais à la cour d'assises de la Savoie, le 3 mai 2021. | Élise Costa
Quentin, Cécile et Didier Noyer à l'ouverture du procès de Nordahl Lelandais à la cour d'assises de la Savoie, le 3 mai 2021. | Élise Costa

Arthur aurait dû être là. Son lit était vide. À sept kilomètres de Chambéry, dans le quartier Roc Noir de la commune de Barby, son camarade de chambre se réveillait sans lui. Théo faisait aussi partie du 13e bataillon de chasseurs alpins. La veille, mardi 11 avril 2017, il avait préféré regarder le match de la Ligue des champions à la caserne. La Juventus de Turin avait battu le FC Barcelone 3-0. Avec des copains du 13e BCA, Arthur était allé faire la tournée des bars de Chambéry: la brasserie du Mont-Blanc, le O'Pogues, le Mélody's, le RDC. Tous les militaires étaient rentrés. Seul Arthur Noyer manquait au rapport du mercredi matin à 8h.

Le chef de section et lieutenant Jean-Benoît Didier a entre trente et quarante hommes sous ses ordres. Chaque année, il les suit et les note. Le caporal Noyer est un de ses meilleurs éléments: depuis trois ans, il lui attribue la notation «Alpha 1». «C'est une notation exceptionnelle, précise-t-il. Le première classe Noyer est passé en deux ans et demi au grade de caporal. Il a fait une demande pour être sous-officier, ce qui montre qu'il voulait faire carrière. Cette demande avait été acceptée.»

Aujourd'hui capitaine, Jean-Benoît Didier connaît ses hommes. Ils sont jeunes, et comme n'importe quel jeune, ils font la fête. Lui n'y voit pas d'objection. La seule chose qui compte à ses yeux est d'être «digne et opérationnel». Au rapport du matin, à 8h, chacun doit être rasé et dans son uniforme. D'habitude, les militaires du 13e BCA sortent le jeudi soir. Le vendredi, il leur fait faire trente kilomètres de footing alpin à 700 mètres de dénivelé dans la montagne: «Ils avaient peut-être un peu mal à la tête, mais c'est pas grave. Ils étaient là.» Arthur se chargeait toujours «de réveiller celui qui avait un peu mal aux cheveux», se rappelle-t-il.

***

Arthur Noyer est né le 26 novembre 1993 à Bourges. Durant les neuf mois de grossesse, ses parents, Cécile et Didier, ne sachant s'ils attendaient une fille ou un garçon, le surnommaient «Lulu». À sa naissance, ce petit nom «indéterminé» lui fut apposé en troisième prénom à l'état civil, tel un heureux souvenir. Sa grand-mère, Monique, se souvient d'Arthur comme d'«un bébé bien sage et bien mignon». Deux ans plus tard, son petit frère Quentin venait compléter la famille.

Cécile, leur mère, travaillait en tant qu'infirmière. Didier, leur père, leur faisait à manger, préparait le bain et racontait l'histoire du soir. «Chez nous, y a jamais eu d'encéphalogramme plat», dit-il en référence à l'ébullition permanente qui régnait dans le foyer. Un de leurs amis l'assure: «On ne peut pas faire mieux que la famille Noyer.» Cécile et Didier dansent sur du rock dans le salon, la cuisine, tout le temps. Les petits garçons les regardent et suivent la chorégraphie.

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Au Creux, lieu-dit entouré d'étangs au sud de Bourges, Arthur apprend à faire du vélo «autour des pelouses» chez ses grands-parents maternels. Son frère Quentin le voit comme «son meilleur pote». Ensemble, ils apprennent à pêcher sur le lac avec leur grand-père. Ils chevauchent leur vélo après le déjeuner dominical avec leurs cousines. Arthur fait du cirque, du parapente, du ski, et surtout du skate. Au fil des années, de nombreux amis se joignent aux frères Noyer. La bande se baptise «Les pirates». Arthur est leur capitaine. L'été, les pirates partent à Capbreton. Un jour, rit Quentin, ils venaient à peine d'arriver qu'Arthur avait couru sur le sable. Impossible de remettre la main sur lui. Ils avaient fini par prendre un mégaphone et crier sur la plage: «Arthur! T'es où?» Arthur était revenu, tout sourire: «Je me suis fait plein de potes! Venez, je vous les présente!»

La nuit, parfois tard, il arrive à Arthur d'appeler Quentin aux premières notes d'un morceau de rock: «Danse avec moi!» Et Quentin, seul dans sa chambre, sort de sous les draps et danse avec lui. Le jour où il décroche son bac, Arthur descend au Creux pour l'annoncer à sa grand-mère. En récompense, elle lui prépare son plat préféré, des nouilles au beurre. Arthur l'appelle «du beurre aux nouilles» parce que sa mère, Cécile, n'en met pas autant. Quand il l'emmène faire un tour de mobylette, elle s'asseoit sur le porte-bagage et Arthur la rassure: «Tout va bien, mémé!»

Son frère Quentin conclut: «Arthur avait la banane et savait la transmettre.»

Jean-Baptiste, son meilleur ami depuis le collège, déclare pudiquement: «À l'âge de l'adolescence, on a tous des hauts et des bas.» Arthur Noyer a pu se montrer «impulsif», «pas très scolaire» ou «foufou» selon les termes de ses amis, puis l'armée l'a canalisé. «Le jour où il a intégré l'armée, je l'ai jamais vu aussi bien», raconte Jean-Baptiste.

«Je n'imaginais pas repartir de Chambéry sans le retrouver»

Ce jeudi 13 avril 2017, Cécile reçoit un appel du 13e BCA. À l'autre bout du fil, un haut gradé s'enquiert: «Est-ce que Arthur est chez vous?» Ils ont prévenu la gendarmerie, vérifié auprès des hôpitaux et arpenté les environs. Arthur Noyer a disparu. Sa mère répond par la négative. Elle dit: «C'est pas normal.» Le haut gradé acquiesce.

Dans quelques semaines, il doit partir au Tchad. Son chef de section, Jean-Benoît Didier, a demandé à ce qu'Arthur soit «référent humain» pour cette mission à l'étranger: «Quand on part quatre mois, c'est pas toujours évident. Il faut quelqu'un à l'écoute, quelqu'un qui sait remonter le moral des hommes. C'est indépendant de toute hiérarchie, mais très important. Arthur avait l'adhésion des gars. Il était pas ce qu'on peut appeler un “militaire pomme de terre”.»

Cécile tente de joindre son fils, tombe directement sur la messagerie. Elle appelle son mari, elle appelle Quentin. Lors de sa dernière soirée, Arthur a entendu du rock passer. Il a appelé son frère. Tout allait bien.

Après sa tournée de patients, Cécile prépare son sac. Didier et elle partent avec «le minimum vital», direction Chambéry. Ils prennent une petite chambre d'hôtel. «On va le retrouver», pense Cécile. Dans la salle du petit déjeuner, Le Dauphiné libéré trône sur le kiosque à journaux. La photo d'Arthur est en première page. «Quand vous vous levez le matin, que vous voyez la photo de votre gamin et que vous ne le trouvez pas...» Cécile laisse sa phrase en suspens. Au-dessus du café, ils ont fondu en larmes.

Quentin est à Cauterets, dans les Pyrénées. Il prend le volant et la route de Chambéry. À la radio, il entend les flashs info en boucle: «Un militaire a disparu.» Il ne s'aperçoit pas de la jauge d'essence vide et tombe en panne. Au même moment, Jean-Baptiste, le meilleur ami d'Arthur, quitte son logement à Clermont-Ferrand pour se rendre également en Savoie. Il se remémore les soirées où pour rentrer, Arthur et lui marchaient cent mètres, puis couraient cent mètres, et ce sur des kilomètres jusqu'à destination. «On appelait ça la marche du chasseur», raconte-t-il. Jean-Baptiste ne peut se résoudre à laisser la famille de son ami battre seule la montagne. «Je n'imaginais pas repartir de Chambéry sans le retrouver», indique-t-il.

Le bataillon de chasseurs alpins envoie tous ses hommes disponibles pour inspecter les communes, forêts et chemins aux alentours de Chambéry, de Saint-Baldoph au lac Saint-André. Cécile et Didier impriment des affiches avec la photo de leur fils et les distribuent aux passants et dans les commerces de la ville. Mais Arthur Noyer ne réapparaît pas. Il est considéré comme déserteur auprès de l'armée. Une marche blanche a lieu quelques semaines plus tard. Une information judiciaire est ouverte. On leur conseille de prendre un avocat. À chaque fois qu'elle quitte Chambéry, confie Cécile, son cœur se rétrécit: «J'avais l'impression qu'Arthur était là.»

«Maman, viens me sauver»

Les mois qui suivent ressemblent à une nuit sans fin. Cécile dort par intermittence, la main sur son téléphone allumé. Parfois, elle se lève dans l'obscurité, son corps refusant le moindre repos. Alors elle implore son fils: «Arthur, il faut que je dorme Arthur.» Son doigt presse l'interrupteur de la lampe de chevet: «Je laisse la lumière pour que tu me retrouves.»

Une nuit, enfin, Cécile est plongée dans un sommeil profond. Elle entend son téléphone sonner. Elle décroche. À l'autre bout du fil, la voix de son fils parvient jusqu'à elle: «Maman, viens me sauver. Je ne sais pas où je suis. J'ai froid. Viens.» Cécile se réveille en sursaut. Elle attrape son téléphone: «Et j'avais... j'avais pas d'appel d'Arthur.» À l'évocation de son cauchemar, elle peine à trouver ses mots. Elle soupire: «C'est terrible.»

Cinq mois plus tard, le 6 septembre 2017, des militaires effectuent une opération d'entretien sur le terrain de la brigade de gendarmerie de Challes-les-Eaux. Au milieu des herbes, un gendarme trouve un téléphone Huawei P9. Parce qu'il a pris part à l'enquête concernant la disparition d'Arthur Noyer, il sait que le jeune caporal possédait le même modèle de portable. Mais le téléphone, probablement abîmé par la taille des espaces verts du terrain, est inexploitable.

Le lendemain, un promeneur aborde le col de Marocaz, à vingt kilomètres du centre de Chambéry. Sur le chemin forestier longeant la route départementale 911, il découvre un morceau de crâne. Un prélèvement ADN est effectué. Le crâne est rangé sur les étagères de l'Institut national de police scientifique à Lyon en attendant les résultats. Quelques semaines après, le colonel et chef de corps du 13e BCA informe les parents d'Arthur: l'administration militaire ne considère plus leur fils comme déserteur.

«Là, encore heureux que j'étais assise»

Le 18 décembre, la gendarmerie appelle Didier Noyer. Un homme est en garde à vue. Il est interrogé à propos de la disparition de son fils Arthur. Didier raccroche. Il attend le retour de sa femme. Il sait qu'une fois avertie, Cécile ne parviendra plus à se concentrer sur son travail.

Dans la poche de Cécile, son portable sonne. Le journaliste du Dauphiné libéré se présente, puis enchaîne: «Madame Noyer, est-ce que vous savez ce qui se passe à Chambéry?» Il lui demande plusieurs fois si elle est bien assise. Cécile s'agace. Oui, elle est bien assise.

«C'est Nordahl Lelandais», lâche le journaliste.

Cécile met quelques secondes à réagir. Qui est Nordahl Lelandais? Le journaliste lui rafraîchit la mémoire: «C'est l'individu qui a été mis en examen pour l'affaire Maëlys.» Cécile dit: «Et là, encore heureux que j'étais assise.»

Quand elle rentre à la maison, Didier l'attend derrière la porte. Cécile tombe alors dans ses bras: «Arthur, on ne le reverra pas.»

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