Société

«Vous voulez que je vous parle de Nordahl, je n'ai à vous raconter que des moments sympas»

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 1] Face à la cour d'assises de la Savoie, Nazim assure comprendre ce qu'il se passe. Intellectuellement, il conçoit. Mais il n'arrive pas à associer son ami Nordahl Lelandais aux meurtres de la petite Maëlys de Araujo et du caporal Arthur Noyer.

Des gendarmes barrent l'accès à la route menant à la forêt où est recherché le corps de la petite Maëlys, le 15 février 2018, à Attignat-Oncin (Savoie). | Philippe Desmazes / AFP
Des gendarmes barrent l'accès à la route menant à la forêt où est recherché le corps de la petite Maëlys, le 15 février 2018, à Attignat-Oncin (Savoie). | Philippe Desmazes / AFP

À la façon dont un témoin arrive à la barre, tout le monde sait la nuit qu'il a passée. Certains, trop encombrés par leur sac, leur écharpe et leur manteau, balayent la salle d'audience d'un regard pressé à la recherche d'un endroit où s'en débarrasser. D'autres esquissent un sourire et se tordent les doigts en énonçant leurs nom, prénom et date de naissance. Nazim, lui, enlève sa veste, la plie doucement, et la pose à la barre. Puis il relève la tête et plante ses yeux dans ceux du président de la cour d'assises.

«Nordahl était un ami très proche. Quelqu'un qui est entré dans ma vie et que j'ai appris à aimer comme il était. Un ami. Et aujourd'hui, ce n'est plus le cas.»

***

La nouvelle est arrivée par la télévision. Du samedi 26 au dimanche 27 août 2017, vers 3h du matin, la musique de la salle des fêtes de Pont-de-Beauvoisin s'était brusquement arrêtée. Dans la nuit, les convives du mariage appelaient une enfant. Au nord de l'Isère, les montagnes elles-mêmes avaient disparu dans l'obscurité. La salle polyvalente était encadrée par un lycée vide, la route départementale D82 et la rivière du Guiers marquant la frontière avec la Savoie. Après une heure de recherches vaines, à 3h57, l'alerte avait été donnée à la gendarmerie.

Dix-huit heures plus tard, l'enfant n'avait pas été retrouvée. À la demande du procureur de Bourgoin-Jallieu, un appel à témoins était alors diffusé: «Disparition inquiétante d'une personne mineure: 1m30, 28 kilos, cheveux châtains et robe blanche.» Sur les chaînes d'informations, un prénom défilait en gros sous le portrait d'une petite fille: Maëlys, 8 ans.

C'était une première irruption dans la réalité de Nazim. D'habitude, ce genre d'événement se produit dans un autre monde. Dans un programme de fiction ou aux États-Unis, assez loin de soi pour que l'on zappe pendant les coupures publicitaires. «Et là, ça se passe ici», raconte Nazim.

Des escadrons de gendarmes, des hélicoptères, des spéléologues et des plongeurs sont déployés sur la commune de Pont-de-Beauvoisin et aux alentours. Des gens viennent de la France entière pour participer aux battues citoyennes. Les maîtres-chiens de la gendarmerie se rendent sur les lieux, accompagnés de leur Saint-Hubert –race réputée pour son flair exceptionnel. Tous les chiens marquent l'arrêt sur le parking de la salle des fêtes. Une enquête préliminaire pour «enlèvement» est ouverte. Les 180 invités du mariage sont entendus un à un par les autorités.

«Et d'un coup, y a le nom de votre pote qui apparaît», se remémore Nazim.

Le 3 septembre 2017, Nordahl Lelandais, 34 ans, est mis en examen et placé en détention provisoire par les juges d'instruction de Grenoble. Sur le tableau de bord de son Audi A3 grise, les enquêteurs ont retrouvé l'ADN de la petite Maëlys. Invité à la dernière minute au mariage de Pont-de-Beauvoisin, l'homme reconnaît que la fillette est montée à bord de son véhicule lors de la soirée, brièvement, pour voir si ses chiens n'y étaient pas.

«Y a Nono qui vient»

Après recherches, les journalistes retrouvent Nazim, vite désigné comme «le meilleur ami de Nordahl Lelandais», l'appellent sur son lieu de travail, frappent à la porte et contactent ses employés pour leur poser des questions.

Nazim appelle immédiatement Christiane, la mère de Nordahl: il veut lui apporter son soutien, lui dire que «tout ça est une erreur», qu'il sait son ami innocent. Dans sa tête, une pensée tourne en boucle: «C'est impossible que ce soit lui.» Nordahl est une personne attentionnée, au «contact très agréable», toujours «le mot sympa», prêt à donner un coup de main pour mettre la table et la débarrasser, ou se porter volontaire pour aider aux travaux de la maison. Il fait attention aux enfants, à ce qu'ils ne jouent pas trop près de la route.

«De tout le groupe de potes qu'on était, je suis le seul à avoir tenu. Tous les autres l'ont lâché. Et m'ont lâché après», indique Nazim.

Nordahl passait souvent chez lui, «même quand c'était pas prévu. Et c'était souvent pas prévu.» Ça ne dérangeait pas Nazim; au contraire, ça lui faisait plaisir. Il téléphonait à sa femme pour lui demander de mettre une assiette de plus sur la table, prévenant: «Y a Nono qui vient.»

Nazim est de confession musulmane. Sa femme, chrétienne, tenait beaucoup à organiser un baptême pour leur fille. Nordahl était présent. Quand Nazim repense à ce jour-là, il le décrit comme «un des plus beaux jours de [sa] vie».

Il dit que c'était ça, sa vie. Qu'il avait juste un ami, et que maintenant il se retrouve devant une assemblée à devoir parler «du sujet le plus grave qui puisse exister». Face à la cour d'assises de Chambéry, Nazim a la voix blanche des nuits trop courtes. Il croise ses mains devant lui.

«Vous voulez que je vous parle de Nordahl, mais je n'ai à vous raconter que des moments sympas. Des partages, des fous rires, des vacances, des barbecues, des bonnes tables avec des bons verres. Comme vous avez tous ici aujourd'hui.»

Il n'a jamais rendu visite à son ami en détention. Même au début. Il ne sait pas bien pourquoi. Il sait que ce n'est pas par manque de temps, que ça, c'est toujours une fausse excuse. À la réflexion, il pense avoir manqué de courage. Peut-être a-t-il eu «peur d'être confronté à toute cette merde humaine». À moins qu'il n'ait craint «de voir quelque chose dans son regard».

«Je peux décider de ne plus être son ami»

Nazim explique avoir tenu sa parole. Dès le premier appel à Christiane, la mère de Nordahl, il lui avait promis tout son soutien «tant qu'il n'y avait pas de preuve et tant qu'il n'y avait pas d'aveu».

Le lendemain de la disparition de l'enfant, Nordahl Lelandais apparaissait sur les caméras d'une station-service. Les bandes de vidéosurveillance le montraient astiquant et récurant de fond en comble l'intérieur et l'extérieur de sa voiture durant près de deux heures. Lui arguait devant les enquêteurs que l'Audi A3 devait être vendue quelques jours plus tard. Renseignement pris, c'était exact. Mais les juges d'instruction de Grenoble avaient tout de même demandé le désossage et une analyse pièce par pièce du véhicule. Sous le tapis du coffre de l'Audi A3, difficile d'accès pour quiconque voudrait le nettoyer, une infime trace de sang appartenant à Maëlys de Araujo était retrouvée.

Le 14 février 2018, alors qu'il est incarcéré depuis cinq mois à la maison d'arrêt de Saint-Quentin-Fallavier, Nordahl Lelandais avoue aux juges d'instruction avoir tué «involontairement» la petite fille de 8 ans, avant de se débarrasser du corps.

Immédiatement, il est emmené sur secteur. Une conférence de presse est organisée dès la fin de l'après-midi. Dans la forêt enneigée du massif de la Chartreuse, au fond d'un petit ravin, dans «un endroit extrêmement reculé», les enquêteurs, les juges d'instruction et son avocat Me Alain Jakubowicz découvrent, en suivant les indications de Nordahl Lelandais, des ossements et le crâne d'un enfant.

Toute cette journée-là, Nazim avait tenté de faire «bonne figure» devant ses employés. Entre deux rendez-vous, il s'était enfermé dans son bureau pour «pleurer en silence».

Il avait appelé une dernière fois Christiane, la mère de Nordahl. «Je lui ai dit que je ne pouvais plus le soutenir. Elle, c'est sa maman. Elle n'a pas le choix. Moi, c'est mon ami. Je peux décider de ne plus l'être. Même si c'est dur...» À la barre, Nazim étouffe un sanglot. Il se redresse, les mains toujours jointes le long de son corps, et termine: «... C'est le choix que j'ai fait.»

«On fait comment pour mettre notre famille à l'abri?»

Nazim assure comprendre ce qu'il se passe aujourd'hui, au sein de la cour d'assises. Intellectuellement, c'est quelque chose qu'il conçoit. Mais il n'arrive pas à associer Nordahl à tout ça. «Comment une personne peut faire ce grand écart?», demande-t-il.

Nul ne lui répond. Alors, il raconte la suite du jour où Nordahl Lelandais est passé aux aveux pour le meurtre de la petite Maëlys. «Je suis rentré chez moi. Ma femme était en haut des escaliers, les yeux gonflés et rougis par les larmes de la journée. Elle tenait notre fille dans les bras.»

Sa femme l'a regardé un instant et l'a supplié: «Et sinon... On fait comment pour mettre notre famille à l'abri?» Nazim l'a prise dans ses bras.

Pour la première fois depuis le début de sa déposition à la barre, il se met à pleurer. Il n'avait pas eu de réponse à donner à sa femme. Il ne savait pas. «Parce que c'était vraiment un ami.»

À côté de lui, le grand portrait d'un jeune homme de 23 ans posé aux pieds des parties civiles semble l'observer. Le 29 mars 2018, un mois et demi après les aveux dans l'enquête Maëlys de Araujo, Nordahl Lelandais a avoué l'homicide du caporal Arthur Noyer.

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