Société / Culture

C'est quoi exactement un abruti?

Temps de lecture : 7 min

[L'explication #9] Cette insulte est utilisée à tout va, notamment sur Twitter avec #lalanneabruti, en référence au différend entre le chanteur Francis Lalanne et le médecin Jean-Paul Hamon.

Le chanteur français Francis Lalanne avec les «gilets jaunes» le 17 décembre 2018 à Paris, lors d'une conférence de presse sur la création d'une liste «gilets jaunes» pour les élections européennes de mai 2019. | Eric Feferberg / AFP
Le chanteur français Francis Lalanne avec les «gilets jaunes» le 17 décembre 2018 à Paris, lors d'une conférence de presse sur la création d'une liste «gilets jaunes» pour les élections européennes de mai 2019. | Eric Feferberg / AFP

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Il y a des «Abruti!» qui font plus de bruit que d'autres. L'insulte, lancée par le médecin Jean-Paul Hamon sur le plateau de CNews le 29 mars (vidéo ci-dessous), en fait partie.

Le président d'honneur de la Fédération des médecins de France fustigeait alors l'attitude de Francis Lalanne, figure des «gilets jaunes» qui, la veille, avait appelé la foule d'une manifestation «pro-liberté» à s'embrasser. «Je vous propose de commettre un délit, sous les yeux des forces de l'ordre qui ne diront rien. Je vous propose de vous embrasser les uns les autres et partagez, partagez», avait crié le chanteur. Le tout tandis que la troisième vague était à son apogée en France, avec plus de 37.000 nouveaux cas et 360 décès dus au Covid-19 par jour.

Invité à réagir face à ces images ahurissantes, Jean-Paul Hamon n'a pu mâcher ses mots: «C'est un abruti», a déclaré le médecin, avant d'enchaîner les interrogations («Pourquoi à celui-là on ne lui colle pas une vraie amende? Pourquoi on ne le colle pas au trou ce mec?») et les arguments. Le terme n'a visiblement pas plu au chanteur, qui a saisi le Conseil de l'Ordre des médecins afin de faire convoquer le généraliste. Sa requête a abouti: ce dernier est attendu le 2 juin devant le conseil départemental des Hauts-de-Seine.

Pourquoi s'étendre sur cette histoire, me direz-vous? Depuis cet événement, et plus particulièrement depuis le 18 mai, date de l'annonce de la convocation du médecin, le terme «abruti» n'a sûrement jamais été autant utilisé. Sur Twitter, le hashtag #lalanneabruti, en soutien au généraliste Jean-Paul Hamon, s'est même hissé dans le top des tendances, juste derrière #Benzema et #Deschamps.

Abruti par ci, abruti par là: soit. Mais sait-on vraiment ce qu'est un abruti? D'où vient ce terme? Qu'est-ce qui différencie un abruti d'un sot, par exemple? Ou d'un idiot? Bref, c'est quoi exactement un abruti?

Retour aux sources

«Abruti!» L'usage de ce mot est relativement récent dans les conversations et les disputes. Au Moyen Âge, on lui préférait le terme «chiabrena», littéralement «chiure de merde», un tantinet moins élégant, mais nettement plus imagé.

«Abruti est un adjectif utilisé depuis le XIXe siècle, formé sur le participe passé du verbe “abrutir”», relate Muriel Gilbert, correctrice au journal Le Monde, chroniqueuse et autrice de plusieurs livres sur les bizarreries de la langue française. «“Abrutir” lui-même est naturellement fondé sur “brute”, mot qui avait le sens d'“animal”, “dépourvu de raison”, à son arrivée en français au XVIe siècle, et il a donc commencé par s'appliquer aux hommes au sens figuré.»

D'après le Dictionnaire de l'Académie française, «s'abrutir» signifie «devenir stupide comme une bête brute», et c'est cette idée d'évolution qui différencie l'abruti d'un idiot ou d'un sot. On ne naît donc pas forcément abruti, mais on peut le devenir au fil du temps.

En outre, «abruti» ne représente pas seulement une insulte, bien qu'il soit souvent employé comme telle de nos jours. Pour Muriel Gilbert, l'utilisation contemporaine du terme a deux sens principaux. «Le premier est considéré comme d'un niveau de langue tout à fait correct: “dont les facultés intellectuelles sont temporairement amoindries par un agent extérieur”, selon le Robert.» «C'étaient des hommes abrutis par la servitude, aveuglés par l'idolâtrie», écrit ainsi en 1810 Chateaubriand dans Les Martyrs, ou le triomphe de la religion chrétienne. On peut donc tout à fait être abruti de fatigue ou de soleil, par exemple.

Mais en ce 28 mars de la discorde, le jour où Francis Lalanne a lancé cet appel aux accolades fortement critiqué, le soleil n'a semble-t-il pas été un élément abrutissant. Le «C'est un abruti» de Jean-Paul Hamon relève plutôt du sens familier du terme, défini par le Robert par «sans intelligence, synonyme de “demeuré”, “idiot”, “stupide”» et souvent utilisé en tant que nom comme injure, explique l'écrivaine, notamment dans l'exclamation «espèce d'abruti!».

L'abruti, c'est l'autre

Une fois l'étymologie du terme passée en revue, une question se pose: comment savoir si on est un abruti? Autant vous prévenir tout de suite, la tâche est ardue.

«Jamais l'abruti ne se reconnaît comme tel, il ignore toujours son abrutissement», expose Hélène Soumet, professeure de philosophie et autrice de nombreux livres sur cette discipline, dont Platon à la plage. En outre, l'abruti est persuadé que son discours, ses pensées et ses actes n'émanent que de lui, en omettant le fait que nous «sommes nécessairement intégrés dans une culture, dans une histoire, soumis à nos parents, à nos maîtres et profondément influencés par les discours, les modes, les manipulateurs.» Ainsi, l'abruti est d'abord celui qui croit naïvement penser par lui-même et, en ce sens, il «redevient brut, c'est-à-dire que toute la civilisation, les raffinements des arts et des sciences (entre autres)[...] lui échappent et sa nature rude, brute et non polie ressurgit», ajoute-t-elle.

L'abruti est comparable au prisonnier de la caverne chez Platon, selon la professeure. Le prisonnier enchaîné ne voit que l'ombre des objets qu'il prend pour la réalité: «C'est l'ignorance qui s'ignore, qui est bardée de certitudes, sûre d'elle, qui a réponse à tout, sans que jamais le doute ne l'effleure.»

«Reconnaître son abrutissement est le seul moyen de n'être pas trop abruti.»
Hélène Soumet, autrice et professeure de philosophie

En ce sens, l'abruti perd donc la capacité de s'interroger, de dialoguer et de questionner le monde. Il se retrouve victime de la force qui l'asservit, comme la propagande et l'idéologie sclérosée qui rendent la pensée figée, précise Hélène Soumet. Cette pensée monolithique devient alors une doctrine rigide, «une simple mécanique étrangère à l'intelligence» qui «revient toujours aux mêmes évidences, prend toujours les mêmes chemins». En outre, l'abruti est celui qui ne pense pas et qui ne doute pas, «qu'il soit ignorant et brut de décoffrage ou bien cultivé récitant son dogme bien appris».

Comment faire dès lors pour sortir des chemins dans lesquels on peut s'être perdu? Ces routes toutes tracées que l'on emprunte sans réfléchir? Autrement dit: comment faire quand on sent que l'on dérive vers un comportement d'abruti? Pour la professeure de philosophie, ce n'est pas une fatalité: «Reconnaître son abrutissement est le seul moyen de n'être pas trop abruti.»

D'accord, mais en ce qui concerne les autres? Qui est un abruti et qui ne l'est pas? Tout de même, entre nous, il arrive parfois de se retrouver en face de quelqu'un à qui l'on a fortement envie de crier: «Tu es un abruti!» Rangez vos couteaux, personne ne sera ici visé. Du moins, si nous partageons les mêmes opinions.

«Aujourd'hui comme hier, les abrutis, c'est les autres –à savoir, ceux qui ne partagent pas nos opinions, ceux avec qui nous ne sommes pas d'accord», selon Laurent Cordonier, docteur en sciences sociales et chercheur à l'Université Paris-Diderot.

Plusieurs études montrent en effet que la plupart des gens se considèrent plus intelligents que la moyenne. «Nous avons aussi tendance à nous voir comme peu influençables, tandis que nous imaginons que les autres peuvent facilement être manipulés par des messages de propagande politique ou publicitaire.» Partant du constat que nos opinions sont fondées et intelligentes, «comment dès lors ne pas céder à la conclusion que ceux qui ne pensent pas comme nous sont des abrutis?», questionne Laurent Cordonier. «Mais rassurez-vous, ces derniers n'en pensent pas moins de nous!» Un point partout, la balle au centre.

L'utilité des cons

Si l'on résume, lorsque l'on traite quelqu'un d'abruti ou d'imbécile, la personne concernée nous voit potentiellement également comme un con. Pour Maxime Rovere, philosophe et auteur du livre Que faire des cons? – Pour ne pas en rester un soi-même, on peut aller encore plus loin dans la description de ce phénomène: «Il y a toujours deux “cons”, l'un qui est en face de vous, et celui que vous devenez lorsque vous jugez les gens de cette façon.» C'est pourquoi il estime qu'un abruti isolé n'existe pas dans la nature.

À regarder de plus près, il faudrait presque remercier les imbéciles: «Les cons sont très utiles, car c'est seulement grâce à leur existence que chacun peut observer en lui-même ses propres failles, ajoute Maxime Rovere. La connerie est un défi, une occasion de montrer notre valeur, un obstacle sans lequel la notion même d'intelligence intellectuelle et émotionnelle n'aurait aucun sens!»

«Il y a toujours deux “cons”, l'un qui est en face de vous, et celui que vous devenez lorsque vous jugez les gens de cette façon.»
Maxime Rovere, philosophe et écrivain

Parfois, ne pas sombrer dans la bassesse face à la connerie semble être une épreuve digne des travaux d'Hercule. Pour autant, le jeu en vaudrait la chandelle. «On peut difficilement dire intelligent quelqu'un qui ne saurait résoudre que des additions à deux chiffres; de la même manière, on n'est pas totalement humain tant qu'on n'est pas capable de pardonner aux “cons” en acceptant que la connerie est toujours partagée, et qu'on doit et peut en sortir ensemble», conclut le philosophe.

Voilà du grain à moudre pour Francis Lalanne et Jean-Paul Hamon, si tant est qu'une conciliation soit possible devant l'Ordre des médecins. Pas sûr qu'un tel rapprochement soit dans les tuyaux pour l'instant: le médecin a notamment dit au Parisien vouloir «porter plainte pour procédure abusive».

Sur Twitter, l'on imagine déjà la défense du généraliste en citant Le Dîner de cons (1998) de Francis Veber: «Il n'y a pas de mal à se moquer des abrutis. Ils sont là pour ça, non?»

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