Société / Culture

Au fait, c'est quoi la «moula»?

Temps de lecture : 4 min

[L'Explication #66] Petit guide pour correctement utiliser ce mot en société.

Une chose est sûre: Booba doit faire de la moula. À moins qu'il ne la fume? On finit par s'y perdre. | Capture d'écran B20baOfficiel via YouTube
Une chose est sûre: Booba doit faire de la moula. À moins qu'il ne la fume? On finit par s'y perdre. | Capture d'écran B20baOfficiel via YouTube

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

«Je dois faire du biff, de la mula, du caramel», «La grosse moula tah Bogota», «J'suis une moula, t'es une moula»... Vous n'y comprenez rien? Rassurez-vous, vous n'êtes pas seul. Si vous côtoyez les jeunes générations, vous avez forcément été confronté à la «moula». Ce terme fleurit depuis plusieurs années dans les chansons des rappeurs français, qui en ont fait une expression emblématique. Depuis, la moula est partout. Au point de devenir un mot comme un autre pour tout un pan de la population.

Si la moula se répand à vitesse grand V, elle reste toujours difficilement définissable, même pour celles et ceux qui l'utilisent à temps plein. Pour certains, le terme signifie «argent», pour d'autres, du «shit» ou de la «beuh», voire une sorte de réprimande: «Je t'ai mis la grosse moula!».

La moula n'a, pour ainsi dire, pas vraiment de sens fixe et peut qualifier à peu près tout et n'importe quoi, pour qui sait y faire. Pas évident de s'y retrouver, surtout quand les variantes s'emmêlent, comme la moulaga, la moulax et le moula gang. L'occasion pour nous d'établir un petit guide de survie pour tout savoir de la moula et comprendre comment utiliser ce mot à bon escient en société.

De la mule à la moula

Si on l'utilise sans compter aujourd'hui, la moula ne date pourtant pas d'hier. Son origine remonterait même à près d'un siècle! L'étymologie du terme n'est pas tout à fait certaine, mais le mot aurait probablement été utilisé pour la première fois à la fin des années 1930 aux États-Unis sous la forme «moolaah», un terme d'argot alors utilisé dans la rue pour désigner le biff, le fric, le cash. Bref, l'argent.

En tirant un peu sur le fil, il semblerait que la notion d'argent rattachée à ce terme américain fasse en fait référence à un autre mot, espagnol cette fois-ci: «mula», c'est-à-dire «la mule», la femelle du mulet, celle qui transporte les richesses. L'expression «bájate de la mula», littéralement «descendre de la mule», signifie, par exemple, «payer», rapporte Le Rap en France. Tout est réuni pour faire de la moolah un mot-valise dans la street et sur la scène rap US.

Et ça n'a pas manqué. Après une brève apparition dans un titre de Chuck Brown en 1984, le mot fait son entrée dans le vocabulaire gangsta rap des années 1990. Le rappeur G-Len, mais aussi le célèbre Notorious B.I.G. et Tracey Lee n'hésitent alors pas à utiliser, dans leurs morceaux, le terme dans son sens monétaire. Si l'expression continue son petit bout de chemin outre-Atlantique, elle a surtout traversé les flots pour s'installer en France à la fin du siècle. Avec le succès qu'on lui connaît désormais.

Quand Booba impose la moula
dans l'Hexagone

Qui est le précurseur de la moula à la française? Il faut se replonger dans les classiques du rap français pour trouver la réponse. Le premier à utiliser ce drôle de mot n'est autre qu'Akhenaton, figure du groupe marseillais IAM. «J'suis dans la dance khouya, que pour la moula-ia», chante-t-il en 1995 dans son titre «J'ai pas de face», issu de la réédition de l'album Métèque et Mat. Le Marseillais ne le savait sûrement pas, mais il venait d'ouvrir la boîte de pandore de la moula.

L'expression ne connaît pourtant pas un franc succès à ses débuts. Akhenaton aura beau lancer un «pour une poignée de mula» («une poignée d'argent») dans «Sad Hill», une autre chanson de la fin du millénaire dernier, rien n'y fait: la moula ne prend pas. La France n'était pas prête? Sûrement. Du moins, jusqu'à ce que Booba la débride, non sans charme («Ma carrière est incroyable, si je vais en enfer je paie le voyage.»).

C'est en effet ce célèbre rappeur qui fait entrer la moula en force dans l'Hexagone, près de quinze ans après sa timide arrivée. «Je dois faire du biff, de la mula, du caramel», (autrement dit, faire de l'argent) chante le natif de Boulogne-Billancourt. Ça y est, la moula est là, et va y rester.

Booba brouille pourtant les pistes. Que ce soit avec cette punchline mythique, issue de son titre «Caramel» en 2012, ou dans ses multiples autres sons, celui que l'on appelle aussi B2O commence à utiliser plusieurs des diverses significations du mot «moula», quitte à nous perdre.

Pour parler d'argent, bien sûr, (même s'il dit: «Ma question préférée: qu'est-ce que je vais faire de toute cette oseille», et non «Qu'est-ce que je vais faire de toute cette moula»). Mais aussi comme synonyme de «cannabis» ou de «shit», que l'on vend pour se faire à nouveau de la «moula» (cette fois-ci, comprenez «de l'argent») ou que l'on consomme. Vous suivez? Accrochez-vous, le labyrinthe sémantique de la moula n'en est pourtant qu'à ses balbutiements.

L'histoire d'un succès démentiel

Comme tous les rappeurs envient le D.U.C, («Les rappeurs m'envient, sont tous en galère. Un jour de mon salaire c'est leur assurance-vie»), le terme «moula» ne tarde pas à être repris un peu partout sur la scène rap française, adoptant au passage l'orthographe made in France «moula», qui remplace définitivement «mula».

La suite est l'histoire d'un succès démentiel. Le mot est partout. Chez MHD («T'as fumé la moula t'as toussé!»), avec Gradur et Hamza qui reprennent le terme, mais aussi chez Siboy («Faut qu'on fe-ta fe-ta pour cette mula mula»), chez Soprano («La gloire, la moula c'est maintenant»), chez Jul, chez Damso («Ici-bas, je n'fais que moula-la-la-la-la-la-la-la-la-la-la»), chez Niska, chez Ninho, chez PNL («Deux-trois millions, cette moula juste pour quitter la Terre»), chez Guizmo («J'ai d'la moula qui rend bête»), sans oublier, évidemment, chez Gradur et Heuss l'enfoiré. Leur célèbre «Oui, c'est nous les grosses moulas» participe d'ailleurs sans aucun doute à brouiller un petit peu plus le sens du mot.

La sonorité atypique du mot fait sa force. Il marque les esprits, en plus d'être modulable et pratique pour enchaîner les rimes. La moula devient le terrain de jeu de celui qui l'utilise, adaptant sa signification au contexte. Quitte à perdre peu à peu son sens premier d'«argent». Qu'importe.

La moulaga prend le relais, la moulax débarque, suivie de près par le moula gang, véritable état d'esprit. Désormais, on fabrique de la moula, on est des moulas, on gagne de la moula et on peut même mettre la moula à quelqu'un. Une moula de perdue, dix de retrouvées.

L'Explication
Pourquoi n'existe-t-il pas de nourriture pour chat au goût de souris?

Épisode 65

Pourquoi n'existe-t-il pas de nourriture pour chat au goût de souris?

Qui sont les chefs les plus impitoyables de l'histoire ancienne?

Épisode 67

Qui sont les chefs les plus impitoyables de l'histoire ancienne?

Newsletters

Retours difficiles

Retours difficiles

Pourquoi tant de vélos finissent-ils au fond de l'eau?

Pourquoi tant de vélos finissent-ils au fond de l'eau?

Accidents ou vandalisme: les fleuves deviennent des cimetières aquatiques pour bicyclettes.

Chaleur et libido, un cocktail trop hot

Chaleur et libido, un cocktail trop hot

Pas toujours évident de s'amuser par plus de 40 degrés... Mais ce serait tout de même dommage de s'en passer. 

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio