Société

Comment était puni le viol au Moyen Âge?

Temps de lecture : 7 min

[L'Explication #56] Encore fallait-il qu'il soit puni, et ça, ce n'était pas une mince affaire pour la victime.

Malgré les importantes peines envisageables, il reste rare qu'un homme soit pendu pour viol à l'époque. | Capture d'écran Youtube Nota Bene
Malgré les importantes peines envisageables, il reste rare qu'un homme soit pendu pour viol à l'époque. | Capture d'écran Youtube Nota Bene

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Braveheart (1995), Vikings (2013) ou encore Le Dernier Duel (2021): au cinéma, le Moyen Âge est souvent associé à une période sombre de notre histoire, où les viols étaient monnaie courante.

Qu'elles soient nobles ou simples paysannes, beaucoup n'échappent pas, dans les films, au désir impulsif de quelques soldats malfaisants, bandits voire même de puissants seigneurs impunis. Une époque bien loin de l'esprit chevaleresque parfois dépeint. Qu'en était-il réellement? Et comment ces actes odieux étaient-ils punis au Moyen Âge?

«Tout dépend de l'identité de la victime»

Si au haut Moyen Âge du Ve au XIe siècle les viols étaient vraisemblablement très répandus, il reste difficile d'avoir une réelle appréhension du phénomène sur cette période. «On possède très peu de sources pour le haut Moyen Âge, et on se base surtout sur des chroniques ou des récits, mais [il y a] peu de sources judiciaires», explique Julie Pilorget, docteure en histoire médiévale. «Les quelques récits que l'on a de cette période concernent uniquement les femmes de la haute société. Pour les femmes du peuple, c'est inexistant.»

À l'époque, le viol n'est pas encore un crime à part entière. Il est bien souvent considéré comme une circonstance aggravante du «rapt», le fait d'enlever une femme contre la volonté de la personne qui a autorité sur elle. C'est donc l'honneur de la famille tout entière qui est également remis en cause par un tel acte. Un jugement tout-puissant déterminait alors le sort dudit suspect.

«Au haut Moyen âge, on a souvent recours aux ordalies. On fait appel au Jugement de dieu, pour sauver ou condamner le coupable», ajoute la médiéviste. Le suspect est alors soumis à une épreuve potentiellement mortelle, dont l'issue supposément déterminée par Dieu permettait de conclure à son innocence ou sa culpabilité.

​On trouve bien plus de traces et d'indications sur les viols dans la seconde moitié du Moyen Âge. Grâce à la révolution de l'écrit à partir du XIIe et XIIIe siècles, les sources, notamment judiciaires, se multiplient, et montrent comment la perception et la condamnation de cet acte odieux ont évolué dans la société tout au long de cette période. ​

«Il ne peut y avoir de viol que sur les “bonnes” et “preudes” femmes.»
Julie Pilorget, docteure en histoire médiévale

Alors qu'au début du Moyen Âge, le viol était principalement dénoncé quand il concernait des femmes de la haute société, un événement va, entre autres, tout chambouler: la guerre de Cent Ans. «Tout le long du conflit (de 1337 à 1453), de nombreux soldats se retrouvaient démobilisés entre deux batailles, sans occupation. On les surnommait alors les “écorcheurs”, parce qu'ils commettaient souvent des exactions en ville et notamment de nombreux viols de pucelles», précise Julie Pilorget. «La question du milieu social de la victime d'un viol laissera ainsi progressivement place à un autre cas de figure: celui de la virginité de la jeune fille, qui englobe alors tous les milieux confondus.»

Au Moyen Âge, la virginité d'une fille est sacrée: sans elle, il ne peut plus y avoir de mariage. La famille, en plus de voir son honneur terni, devait également faire une croix sur le sérieux atout financier que peut représenter une union. La virginité de la femme victime de viol est donc devenue un élément central de la législation condamnant ce crime, tout comme l'âge. «On estimait qu'à 15 ans, la victime était par exemple suffisamment avisée pour refuser les avances d'un garçon.»

Si les cas de viols traités le plus sérieusement (et dont les sources nous sont parvenues) concernaient ceux commis sur les enfants et les vierges, toutes les victimes sorties de ce cadre étaient bien souvent délaissées. «Tout dépend en fait de l'identité de la victime: il ne peut y avoir de viol que sur les “bonnes” et “preudes” femmes. Il ne peut pas y avoir de viol sur une femme qui vivait en concubinage par exemple, ajoute l'historienne. C'est la réputation qui compte, la “fama”, étroitement liée aux mœurs sexuelles de la femme.» Et le châtiment était bien loin d'être le même pour un viol sur une pucelle que sur une épouse, une veuve ou une prostituée. Du moins, quand l'affaire était portée en justice et que la voix de la femme n'était pas remise en cause.

Du mariage à la potence

Les viols avérés sont punis de plusieurs façons au Moyen Âge. «Dans le cas d'un viol sur une vierge, considéré comme un crime impardonnable, c'est bien souvent la peine capitale qui est prononcée», précise la spécialiste du Moyen Âge. ​À l'époque, cela signifie la pendaison, direction la potence. D'autres châtiments existent aussi, comme le bannissement ou, quand l'affaire est réglée en privé, un arrangement suivant la loi du talion: œil pour œil dent pour dent. En Angleterre, avec les lois Bracton du XIIIe siècle, cela voulait souvent dire que le coupable devait passer par la case castration. ​

Malgré les importantes peines envisageables, il reste rare qu'un homme soit réellement pendu pour viol à l'époque. Des peines plus légères s'appliquaient la plupart du temps. «Si le violeur était déjà marié et s'il est issu d'un milieu social différent, il pouvait par exemple y avoir un dédommagement pécuniaire. On a l'exemple d'un père qui a reçu quasiment un an de salaires par l'agresseur de sa fille, ce qui est énorme pour l'époque.»

Pour autant, la grande majorité des viols du Moyen Âge, même sur les pucelles, sont passés sous silence et ne sont pas dénoncés devant la justice, explique Julie Pilorget. Pourquoi? Demander réparation c'est aussi attirer l'attention de toute la société sur le déshonneur qu'a subi sa famille. «On va donc souvent préférer étouffer l'affaire et faire en sorte d'arranger rapidement un mariage, surtout si la victime tombe enceinte.» La victime n'étant plus vierge, il est désormais impossible pour elle de trouver un bon parti. Le mariage entre le violeur et sa victime était donc privilégié si les deux concernés étaient alors célibataires. Une pratique considérée comme une juste réparation.

«Il faut que la victime [...] ait crié, que ses vêtements aient été déchirés, qu'elle présente des traces de coups et que le crime a été pris en flagrant délit.»
Julie Pilorget, docteure en histoire médiévale

Cette criante impunité des violences sexuelles à cette période de notre histoire s'explique aussi par deux autres caractéristiques: d'un côté il était particulièrement difficile aux victimes de prouver leur agression; de l'autre, l'idée qu'une femme aimerait être violée était largement répandu.

Un ouvrage en particulier montre bien à quel point dénoncer un viol était un chemin de croix: Les coutumes de Beauvaisis, écrit à la fin du XIIIe par Philippe de Beaumanoir, un bailli (officier qui rendait la justice au nom du roi) du nord de la France. Cette sorte de registre qui sert de base à la jurisprudence des règles du pays avance que, pour qu'il y ait viol, «il faut que la victime soit de bonne réputation, qu'elle ait crié, que ses vêtements aient été déchirés, qu'elle présente des traces de coups et que le crime ait été pris en flagrant délit. Autrement, on estime bien souvent qu'elle était consentante», rapporte Julie Pilorget. Parfois, il est aussi demandé de mimer la scène devant la justice.

Bien prouver qu'elles ont été violées et que l'acte n'était pas consenti: voilà qui résume à peu près l'attitude générale de la société médiévale face aux femmes. Devant la justice, mais aussi aux yeux de la société patriarcale, la femme était d'emblée considérée comme de moralité douteuse, propice à la débauche, aux désirs changeants et aux mensonges. Et quand bien même le crime eut été prouvé, on soupçonne la femme d'y avoir pris plaisir. Une idée que la littérature médiévale n'a cessé de relayer, comme le montre les textes d'André le Chapelain, écrivain français, célèbre pour son ouvrage De amore, ou Tractatus de amore, qui présente les principes de l'amour courtois au dernier quart du XIIe siècle.

«Si par hasard vous tombez amoureux de quelques femmes [paysannes], ayez soin de les couvrir de beaucoup d'éloges, puis, quand vous trouverez un endroit commode, n'hésitez pas à prendre ce que vous cherchez et à les embrasser de force. Car vous ne pouvez guère adoucir leur inflexibilité extérieure au point qu'elles vous accordent tranquillement leurs embrassements ou vous permettent d'avoir les consolations que vous désirez, si vous n'employez d'abord un peu de contrainte comme remède commode à leur timidité.» Capellanus, Andreas, The Art of Courtly Love, traduction John Jay Parry (New York 1941), p.150

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Cette érotisation du rapt et du viol dans les contes médiévaux a façonné une image de la femme incapable de contrôler ses désirs et qui, si elle est rejetée, cherche à tout prix à se venger, notamment à travers des accusations de viol. Pires encore, la culpabilité et le mensonge de la femme pouvaient même être visibles au grand jour. Si cette dernière avait le malheur de tomber enceinte après un tel crime, cela trahissait le fait qu'elle avait pris plaisir à être violée. Comme le montre un cas datant de 1313 où, face à la justice, une femme de 30 ans nommée Joan accuse un homme de l'avoir enfantée après un viol. Pour le jury de l'époque, pas de doute possible: «un enfant ne pouvait être engendré sans le consentement des deux parties». La femme finira en prison.

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