Médias / Politique

Est-il possible de ne pas savoir qui sera notre nouveau président ce soir à 20h?

Temps de lecture : 5 min

[L'Explication #55] Un «scénario catastrophe» aux multiples acteurs qui, soyons honnêtes, a infiniment peu de chances d'arriver.

Une fraction avant le résultat de l'élection présidentielle 2017, sur France 2, le 7 mai 2017. | Capture d'écran franceinfo viaYouTube
Une fraction avant le résultat de l'élection présidentielle 2017, sur France 2, le 7 mai 2017. | Capture d'écran franceinfo viaYouTube

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

«Dimanche, 20h.» Heure sacro-sainte qui sonnera l'annonce des premières estimations du second tour de la présidentielle, et qui dans le même temps, définira la trajectoire que prendra la France pour les cinq prochaines années. Ce moment de suspense –aussi bref soit-il– restera sans doute marqué dans la mémoire collective française, à l'image du visage pixelisé de François Mitterrand le soir du 10 mai 1981, ou encore du tapis rouge finissant sa course folle sur le perron de l'Élysée en 2012.

Si des millions d'yeux seront rivés sur les écrans à 20 heures tapantes, c'est parce que cet instant brise alors le silence imposé par la loi dans le cadre d'une élection présidentielle. Car rappelons-le, l'article L52-2 du Code électoral prévoit qu'«en cas d'élections générales, aucun résultat d'élection, partiel ou définitif, ne peut être communiqué au public […] avant la fermeture du dernier bureau de vote sur le territoire métropolitain», c'est-à-dire 20h dans les grandes villes.

Mais hormis un incident technique d'envergure, est-il possible qu'il existe un cas de figure dans lequel des estimations ne seraient pas communiquées par les médias à 20h? Une question qui pourra sembler farfelue, mais qui nous permet d'analyser l'acheminent des votes, des premières estimations jusqu'à la déclaration des résultats officiels par le Conseil constitutionnel.

Résultats versus estimations

Avant de rentrer dans le vif du sujet, une petite précision s'impose. Ce ne sont pas les résultats que nous attendons à 20h, mais bien les estimations des instituts de sondages. Ces dernières sont également différentes des sondages d'opinion que nous avons l'habitude de voir un peu partout en amont d'une élection. Car rappelons-le, à l'inverse de nos voisins belges et suisses qui s'en donnent à cœur joie le jour du scrutin, les sondages «sorties des urnes» ne font plus partie du paysage politique français.

«La première estimation solide sur laquelle on peut s'appuyer, on ne l'a qu'à 19h40.»
Olivier Tessier, BFMTV

Les estimations sont en fait basées sur une partie des résultats de bureaux de vote dits «témoins». En suivant un principe similaire à celui d'un échantillon représentatif, les différents instituts de sondages sélectionnent un nombre de bureaux témoins qu'ils estiment suffisant. Les enquêteurs participent ensuite à une partie du dépouillement et font remonter leurs chiffres aux instituts, qui procéderont aux calculs des estimations –un processus décrypté en détails par France Info. Puis, un peu avant 20h, direction les rédactions des médias.

«Même si dans l'après-midi il y a évidemment des bruits qui commencent à circuler, cela reste quand même assez nébuleux», explique Olivier Tessier, rédacteur en chef de la tranche 20h - minuit (vendredi, samedi, dimanche) sur BFMTV. «La première estimation solide sur laquelle on peut s'appuyer, on ne l'a qu'à 19h40.»

Si ces estimations sont de plus en plus fiables d'année en année, et que le fossé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron s'est creusé de sondage en sondage en faveur du président sortant, existe-t-il un cas de figure dans lequel les instituts de sondage seraient dans l'incapacité de communiquer des estimations aux médias le dimanche soir à 20h?

L'hypothèse du «too close to call»

«Les instituts auront toujours des estimations à nous donner», explique Olivier Tessier. «En revanche, que ce soit “too close to call”, c'est-à-dire trop serré, et qu'on soit vraiment dans la marge d'erreur infime pour pouvoir donner un gagnant, c'est un scénario qui ne s'est jamais produit. Mais si ça devait se passer, on afficherait les deux scores et les têtes [des deux candidats en tête selon les estimations].»

«Il faut attendre les chiffres affinés donnés par le ministère de l'Intérieur, mais le Conseil constitutionnel est le seul compétent pour proclamer les résultats.»
Julien Boudon, professeur de droit public

C'est un scénario qui peut rappeler, dans une certaine mesure, celui du soir du premier tour lors duquel, pendant quelques instants, les estimations entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen s'étaient quelque peu resserrées dans la soirée. Mais dans le cas où, le soir du second tour, l'écart serait infime, «il n'y a pas de dispositif particulier» prévu, indique Olivier Tessier.

Le rédacteur en chef nous explique par ailleurs qu'en cas de «too close to call», des équipes seraient présentes dans les QG des deux candidats pour attendre le dénouement. Surtout, et nous en revenons à la différence entre les résultats et les estimations, ce serait au Conseil constitutionnel d'annoncer les résultats officiels.

La proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel

«Il faut attendre les chiffres affinés donnés par le ministère de l'Intérieur, mais le Conseil constitutionnel est le seul compétent pour proclamer les résultats», explique Julien Boudon, professeur de droit public à l'université Paris-Saclay et auteur de Manuel de droit constitutionnel – La Ve République.

Ces résultats officiels arrivent par ailleurs quelques jours après la date du scrutin. Par exemple, à l'issue du premier tour du 10 avril dernier, il a fallu attendre le 13 avril pour l'annonce des résultats officiels par Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel, après «examination de l'ensemble des procès-verbaux de recensement». Et là encore, le cas d'une non-proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel est infiniment peu probable.

Pas d'inquiétude à avoir quant à la proclamation des résultats officiels.

«Dès lors que le scrutin est parcellisé entre des centaines et des centaines de bureaux de vote, l'annulation des opérations dans un seul bureau ne permettra jamais de remettre en cause le résultat final, même si c'est un bureau de vote avec beaucoup d'électeurs inscrits», commente Julien Boudon.

Par exemple, toujours selon l'annonce du Conseil constitutionnel du 13 avril dernier: sur exactement 35.923.707 votants au premier tour, «au total, 10.216 suffrages ont été annulés». Pour Julien Boudon, ces chiffres sont «un signe de bonne santé démocratique».

Ainsi, mis à part des scénarios du pire de type «une révolte d'une collectivité territoriale», la «mise à sac» de centaines de bureaux de vote, ou encore une grande catastrophe sur le territoire français qui engendrerait l'interruption du processus électoral, pas d'inquiétude à avoir quant à la proclamation des résultats officiels. Surtout, comme le conclut Julien Boudon, «la Constitution demande toujours que l'élection ait lieu vingt jours au moins et trente-cinq jours au plus avant l'expiration des fonctions de l'actuel président de la République, justement pour nous laisser l'opportunité de faire face».

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

Pour conclure, est-il donc possible de ne pas voir apparaître le visage du nouveau président ce soir à 20h? La réponse est... non. Ou du moins, c'est infiniment peu probable. Et même si c'est le cas, le Conseil constitutionnel ferait alors office de dernier rempart.

L'Explication
Que se passerait-il en cas de décès de Macron ou Le Pen avant le 24 avril?

Épisode 54

Que se passerait-il en cas de décès de Macron ou Le Pen avant le 24 avril?

Comment était puni le viol au Moyen Âge?

Épisode 56

Comment était puni le viol au Moyen Âge?

Newsletters

Ne jamais s'habituer à ce qui se passe en Ukraine

Ne jamais s'habituer à ce qui se passe en Ukraine

[BLOG You Will Never Hate Alone] La plus grande victoire de la barbarie est toujours le silence qui l'accompagne.

À quoi ressemble le monde vu par la presse chinoise?

À quoi ressemble le monde vu par la presse chinoise?

En Chine, le contrôle rigoureux de l'information redessine un monde qui suit la ligne politique de Xi Jinping. Que l'actualité soit nationale ou internationale, elle s'insère toujours très bien dans la ligne du Parti communiste chinois.

En Algérie, caricature et satire sont des disciplines à haut risque

En Algérie, caricature et satire sont des disciplines à haut risque

Convoqué par la justice pour des dessins considérés comme diffamants, le dessinateur Ghilas Aïnouche, ancien collaborateur de Charlie Hebdo, se trouve dans une situation délicate.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio