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Pourquoi se faire tatouer à New York était-il interdit jusqu'en 1997?

Temps de lecture : 4 min

[L'Explication #34] Une histoire d'amour, d'hépatite B et de prohibition.

De 1961 à 1997, il était illégal pour quiconque de tatouer un être humain dans la ville du nord-est des États-Unis. | Lucas Guimarães via Pexels
De 1961 à 1997, il était illégal pour quiconque de tatouer un être humain dans la ville du nord-est des États-Unis. | Lucas Guimarães via Pexels

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

New York, la ville de tous les possibles. Enfin, sauf des tatouages! Voilà le drôle de surnom qui aurait pu accompagner pendant plus de trente ans cette célèbre ville du nord-est des États-Unis.

New York, l'un des lieux phares de la culture underground depuis des années, autrefois escale de marins tatoués jusqu'aux dents, aurait fait interdire sur son sol toute séance de tatouage? Difficile à croire, mais pourtant vrai: de 1961 à 1997, il était illégal pour quiconque de tatouer un être humain dans la ville. Une sorte de prohibition version tattoo, dont seul ce pays a le secret.

De l'histoire d'amour à l'hépatite B

Autant vous prévenir tout de suite: vous ne trouverez pas ici une seule et unique explication à cette étrange anecdote. Certes, il y a bien une raison officielle avancée au début des sixties pour justifier cette interdiction. Mais celle-ci n'a pas convaincu tous les tatoueurs de l'époque, qui soupçonnaient alors que cette décision était en fait motivée par des desseins bien plus sombres.

Reprenons du début. En 1961, John Fitzgerald Kennedy est à la Maison-Blanche. Les tensions avec Cuba font trembler le monde et le mur de Berlin commence tranquillement à se construire. Aucun rapport avec notre sujet du jour, mais c'est pour vous situer un peu l'ambiance de l'époque. Une ambiance où il ne valait mieux pas s'être gravé sur la peau le dessin d'une faucille et d'un marteau.

C'est également lors de cette année tourmentée que le département de la Santé de New York décide, à la stupeur générale, de rendre illégale toute réalisation de tatouage sur son sol. L'objectif annoncé? Endiguer une épidémie d’hépatite B qui s'abat sur la ville. Les aiguilles des salons de tatouage étaient alors perçues comme de potentiels vecteurs de transmission du virus, et les autorités ont préféré tout simplement interdire leur utilisation.

Une argumentation peu convaincante pour les tatoueurs new-yorkais de cette période, explique au Smithsonian Cristian Petru Panaite, conservateur adjoint du New York Historical Society Museum and Library, qui a consacré en 2017 une exposition sur l'histoire de cet art épidermique dans la ville. «D'après les recherches que j'ai faites et les tatoueurs que j'ai rencontrés à cette époque, il y a diverses raisons [derrière] cette interdiction. [...] Certains soupçonnaient que c'était pour nettoyer la ville avant l'Exposition universelle de 1964.» Pas de place pour tous ces voyous tatoués, vus d'un mauvais œil à l'époque. Une drôle d'approche pour une exposition universelle placée alors sous le signe de «la paix à travers la compréhension».

Ce n'est pas tout. Une autre explication aurait également circulé à ce moment-là. Une explication qui ferait un bon scénario de film, baigné dans l'atmosphère vaporeuse des bouches d'égout fumantes de New York. Selon le conservateur, une histoire d'amour faite de vengeance et de jalousie se cacherait derrière cette étrange interdiction. Un haut fonctionnaire de la ville éperdument amoureux de la femme d'un tatoueur aurait transformé sa passion en une vendetta personnelle. Et tous les tatoueurs auraient fini par en subir les conséquences.

Prohibition et salons clandestins

Quelle qu'en soit la vraie raison, cette interdiction a bien été promulguée, et, à partir de là, il a fallu choisir: fermer boutique ou rentrer dans la clandestinité. Bercés par les récits de la grande Prohibition, cette période allant de 1920 à 1933 où la fabrication, la vente et l'achat de boissons alcoolisées étaient interdits aux États-Unis, le choix fut vite fait pour certains. Désormais, le tatouage se fera dans l'illégalité.

L'autre surnom de New York, «la ville qui ne dort jamais», a alors pris tout son sens pour les tatoueurs. Ces derniers ont continué leur activité tard le soir, avec une clientèle réduite, qu'ils recevaient directement dans des appartements ou dans des salons clandestins.

Une situation somme toute similaire au bon vieux temps où leurs aïeux s'enfilaient à la chaîne des verres de whisky en douce. Avec une différence de taille tout de même: les tatoueurs n'avaient pas tellement de sang d'encre à se faire. Pas de gangs sanguinaires, de descentes de police qui se terminent en bain de sang ou de peines de prison à l'arrivée. La loi, qui a finalement été abrogée en 1997, n’a jamais été vraiment appliquée et aucun salon clandestin n'a été fermé pendant ces trente-six ans d'interdiction.

Il faut dire que la ville pouvait difficilement se passer de ces dessins décoratifs tant à la mode aujourd'hui: New York et les tatouages sont intimement liés depuis des siècles. La tribu amérindienne des Haudenosaunee («peuple des maisons longues», plus communément appelés «Iroquois»), qui vivaient à l'exact emplacement où se dressent aujourd'hui les gratte-ciel de la ville, en étaient adepte. Ses membres les utilisaient comme signes d'identification, tout en leur prêtant des vertus de guérison et de protection contre le mal. En revanche, oubliez les aiguilles et l'hygiène: les tatouages se faisaient en coupant la peau et en saupoudrant la plaie de suie ou de minéraux broyés, ajoute le Smithsonian Magazine.

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New York, c'est aussi la ville où la première machine à tatouer électrique a été inventée. S'inspirant du stylo électrique créé quelques années plus tôt par Thomas Edison, l'Américain Samuel O'Reilly y breveta en effet en 1891 le premier de ces outils, ancêtres des instruments de travail des tatoueurs d'aujourd'hui. Cette ville a décidément le tatouage dans la peau.

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