Sciences

La pluie provoque-t-elle une hécatombe chez les insectes?

Temps de lecture : 5 min

[L'Explication #3] La nature fait (plutôt) bien les choses.

Aux dernières nouvelles, il n'existe pas de parapluie pour fourmis. | Boris Smokrovic via Unsplash
Aux dernières nouvelles, il n'existe pas de parapluie pour fourmis. | Boris Smokrovic via Unsplash

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Quand une pluie diluvienne s'abat sur une ville, nous avons souvent le même réflexe: on met sa capuche, on sort son parapluie ou on cherche désespérément un abri, le temps que la tempête calme ses ardeurs. Les insectes, eux, n'ont pas ce luxe.

Aux dernières nouvelles, il n'existe pas de parapluie pour fourmis. Ni de capuche qui sied aux moustiques. Pourtant, vu leur petite taille, les insectes qui peuplent la Terre semblent exposés à de nombreux risques quand le temps se gâte. Les gouttes de pluie leur sont-elles pour autant fatales? À chaque averse, déplore-t-on des millions, voire des milliards de morts et blessés dans leurs rangs? La pluie provoque-t-elle une véritable hécatombe chez les insectes?

Tous aux abris

Pour Anne Freitag, conservatrice au Musée de zoologie de Lausanne, il existe trois principaux risques pour un petit insecte lorsqu'il pleut: qu'il se noie dans l'eau qui ruisselle au sol, qu'il entre en collision avec une goutte ou, le plus grand de tous les dangers, qu'il se retrouve piégé dedans. «La goutte “avale” en quelque sorte l'insecte, et il risque fort de périr noyé, ne parvenant plus à en ressortir à cause de la tension superficielle du liquide qui forme comme une paroi à la goutte», explique-t-elle.

Pour sauver leur peau, les insectes ont donc plutôt intérêt à faire attention. Quand le ciel s'obscurcit et qu'un nuage pluvieux pointe le bout de son nez, la plupart d'entre eux ressentent le changement de pression atmosphérique et anticipent l'arrivée d'une tempête. À ce moment-là, leur comportement n'est pas si différent du nôtre. Un seul mot d'ordre prime: sauve qui peut, tous aux abris! (Les femelles et bébés insectes d'abord?)

«Les insectes volants se posent, s'abritant sous la végétation ou dans n'importe quel abri disponible», explique Anne Freitag. Dans un rondin, sous terre, à l'ombre d'une feuille ou bien dans les avant-toits des bâtiments, les cachettes ne manquent pas.

«Dans la plupart des cas, les insectes peuvent cesser de respirer très longtemps sans mourir.»
Sylvain Hugel, entomologiste

«Ceux qui possèdent un “nid” s'y abritent, comme les abeilles, les fourmis ou encore les guêpes. Les fourmis des bois par exemple, qui construisent un nid en forme de grand dôme constitué de matériels végétaux, ferment toutes les entrées du dôme», ajoute la conservatrice. Face à la pluie, cette épaisse couche d'aiguilles de conifères fonctionne comme un toit de chaume, permettant à ses pensionnaires de rester bien au sec.

Malgré ces précautions, quand la pluie commence à cribler le sol, tous les insectes ne passent pas entre les gouttes. Et lorsqu'ils se prennent l'une d'entre elles en plein dans les mandibules, ils misent sur leurs caractéristiques surprenantes pour s'en sortir.

«Leur exosquelette est une bonne protection»

Heureusement, la nature fait bien les choses. Prenons le risque de noyade en cas de pluie par exemple. Les insectes respirent en fait par de nombreuses trachées qui débouchent au niveau de petits orifices localisés le long de leur corps, explique le docteur Sylvain Hugel, entomologiste et chercheur au CNRS, à l'Institut des neurosciences cellulaires et intégratives à Strasbourg. «L'ouverture de ces trachées est très petite, et bordée de poils hydrophobes (enduits d'une substance “déperlante”), ce qui empêche l'eau liquide d'y pénétrer, même par capillarité.» La tension superficielle et la substance déperlante qui recouvre leur exosquelette leur permettent également de flotter.

Comment font-ils pour s'en sortir une fois emprisonnés dans une grosse goutte? Si cela semble être le danger majeur, là encore les insectes ne manquent pas de ressources. «Dans la plupart des cas, les insectes peuvent cesser de respirer très longtemps sans mourir; au bout d'un moment ils n'auront plus assez d'oxygène et trop de dioxyde de carbone pour être actifs et sembleront morts, mais dès qu'ils seront hors de l'eau, l'oxygénation reprendra et ils redeviendront actifs», ajoute Sylvain Hugel.

Quant au choc dû à la collision avec une gouttelette, on est loin d'une frappe de missile comme on peut l'imaginer. Le moustique en est un bon exemple.

Les fourmis de feu se regroupent en boule lors de fortes pluies pour constituer un radeau en cas d'inondation.

Selon une étude, quand il pleut, un moustique est touché par une goutte toutes les vingt-cinq secondes de vol en moyenne. Cette goutte de pluie a, qui plus est, une masse deux à cinquante fois supérieure à celle du petit insecte volant. Pourtant, les moustiques survivent au déluge. L'explication? La faible masse de l'insecte additionnée à la robustesse de son exosquelette lui permettent de se débarrasser de la goutte en un dixième de seconde, après avoir perdu quelques centimètres d'altitude.

«D'une façon générale, l'exosquelette des insectes est une très bonne protection contre les chocs», ajoute Anne Freitag. Celui du moustique en l'occurrence lui permet de supporter l'équivalent du poids de 1.000 autres moustiques sur sa tête. Robuste et fiable, l'exosquelette est l'une des clés de voûte de survie des insectes en cas de pluie, qu'ils soient dans les airs ou au sol.

D'ingénieuses techniques de survie

Alors, les insectes meurent-ils quand il pleut? Si la pluie n'est sans aucun doute jamais un événement anodin pour tout insecte, on est loin de l'hécatombe que l'on peut imaginer. Leurs caractéristiques surprenantes, dont certaines ont été évoquées ici, leur permettent bien souvent de sortir de cette situation périlleuse. Les sauterelles par exemple se mettent dans des positions permettant un bon égouttage de l'eau tandis que les fourmis de feu se regroupent en boule lors de fortes pluies pour constituer un radeau en cas d'inondation. Des techniques de survie parmi tant d'autres.

«Comme la pluie est un événement tout ce qu'il y a de plus naturel depuis toujours, auquel les insectes ont pu s'adapter depuis des millions d'années, je doute que ce soit un facteur de mortalité particulièrement important», conclut Anne Freitag. «Il n'y a donc pas à proprement parler d'hécatombe d'insectes à cause de la pluie», ajoute pour sa part Sylvain Hugel.

La pluie ne les laisse pour autant pas totalement indifférents. Cela se voit notamment à leur désir sexuel. En baissant la pression atmosphérique pour recréer des conditions proches de tempêtes, des scientifiques ont observé en laboratoire le comportement sexuel de plusieurs insectes. Si les papillons de nuit et les pucerons avaient tendance à moins avoir envie de copuler dans ces conditions, sûrement par peur d'être emportés par les intempéries pendant l'acte, les coléoptères, quant à eux, adoptaient une tout autre approche.

Au lieu de prendre le temps d'impressionner les femelles vierges, de leur faire la cour en entrelaçant par exemple leurs antennes –comme il est d'usage dans des conditions atmosphériques habituelles–, les coléoptères mâles se sont empressés de copuler au plus vite. Un comportement que les scientifiques ont traduit par: «C'est la fin du monde, alors faisons-le avant d'y passer.» Ils ne perdent pas le nord, ces coléoptères!

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