Santé / Culture

Les défauts de vision ont-ils influencé l'art des grands peintres?

Temps de lecture : 5 min

[L'Explication #27] Une sombre histoire de géants à l'allure rachitique, de trois dimensions et de cacahuètes.

Un membre du personnel pose avec l'œuvre Deux études pour un autoportrait de Francis Bacon, lors d'un aperçu pour une vente d'art de Sotheby's à New York, chez Sotheby's à Londres, le 8 avril 2016. | Ben Stansall / AFP
Un membre du personnel pose avec l'œuvre Deux études pour un autoportrait de Francis Bacon, lors d'un aperçu pour une vente d'art de Sotheby's à New York, chez Sotheby's à Londres, le 8 avril 2016. | Ben Stansall / AFP

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À l'instar des mains pour un sculpteur ou de l'ouïe pour un musicien, la vision est un élément essentiel de la pratique d'un peintre. Sa représentation artistique du monde est souvent le fruit de sa perception et, en cela, la vue reste l'un des premiers prismes.

Étrangement, une bonne vue n'est pas non plus un critère indispensable chez un peintre. Pas la peine de mettre «ne porte pas de lunettes» sur votre CV d'artiste: de nombreuses références dans le milieu ne voyaient pas aussi bien que le commun des mortels. Parfois, cela s'est même avéré être un avantage.

Qui sont ces peintres à la vision plus que douteuse? Comment cela a-t-il influencé leur pratique et leurs œuvres? Bref, les défauts de vision ont-ils influencé l'art des grands peintres?

Débats et Monet time

C'est un sujet qui fait débat chez les spécialistes. Les nombreuses théories spéculatives qui sortent sont souvent balayées d'un revers de main, faute de diagnostic clinique établi à l'époque. Comment différencier l'impact d'un défaut visuel sur une œuvre d'une véritable intention de son auteur?

Le cas de Domínikos Theotokópoulos, dit El Greco, est un exemple parfait illustrant toute la difficulté de cette recherche. Peintre mais aussi architecte et sculpteur de la Renaissance espagnole, El Greco (1541-1614), est connu pour ses personnages étirés, allongés, presque difformes. Une bizarrerie due à un problème de vue? Pendant un temps, beaucoup estimaient que le peintre avait souffert d'astigmatisme. Une théorie avançait qu'il aurait pu porter des lunettes qui auraient surcorrigé ce défaut optique, produisant des images complètement étirées verticalement, faisant de ses caractères des sortes de géants à l'allure rachitique.

Saint Jérôme as Scholar, par Domínikos Theotokópoulos, vers 1610. | MET via Wikicommons

Aujourd'hui, cette spéculation a été largement remise en question, explique The Conversation. Les scientifiques ont notamment remarqué que cet allongement vertical était aussi utilisé par le peintre sur les formes dessinées horizontalement, comme les mains de Saint Jérôme sur une toile de 1610. Si un tel défaut de vision existait chez le peintre, les mains auraient eu l'air boursouflé, seraient grossies vers le haut et non étirées vers l'horizontal. D'autre part, il semblerait qu'El Greco ait d'abord esquissé ses sujets avec des proportions standard, avant de les allonger dans un second temps dans ses peintures. Tout porte donc à croire que c'est ici un choix purement esthétique.

Vous l'aurez compris: voir à travers les yeux de peintres morts il y a des siècles n'est pas une chose aisée. Pour d'autres artistes heureusement, la tâche s'est avérée beaucoup plus facile, notamment parce que ces derniers étaient conscients de l'altération de leur vue et de l'influence de celle-ci sur leurs œuvres.

C'est le cas de Claude Monet, l'un des fondateurs de l'impressionnisme. En 1912, le peintre français est diagnostiqué atteint de cataracte, un trouble de la vision qui modifie progressivement sa perception des couleurs et la netteté de sa vue. Pour autant, l'artiste refuse de subir une intervention chirurgicale. Du moins, jusqu'à ce que cela ne devienne un trop gros fardeau.

En plus de dossiers médicaux, des écrits de Monet ont été retrouvés montrant sa lente mais certaine détérioration de la vue. «Les rouges avaient commencé à avoir l'air boueux, a-t-il notamment écrit en 1914, rapporte The Independent. Ma peinture s'assombrissait de plus en plus.»

Deux peintures d'une même scène, la passerelle japonaise au-dessus de l'étang aux nénuphars de son jardin, montrent clairement cette évolution: celle peinte une décennie avant son diagnostic est remplie de détails et de couleurs, tandis que l'autre, réalisée peu avant sa chirurgie, est sombre et bien moins précise, ajoute The Conversation. En 1923, Claude Monet décide finalement de se faire opérer. De cette période trouble, où la cataracte a considérablement influencé son travail, il ne reste pas grand-chose: le peintre a jeté une grande partie des œuvres réalisées à cette époque.

Deux tableaux du pont japonais de Monet, datant de 1899 et de 1922 . | Museum of Fine Arts / MET via Wikicommons

Degas s'adapte, Bacon déconne

Que Monet se rassure: il est loin d'être le seul artiste peintre à avoir souffert de problèmes de vue. Un autre impressionniste en a également pâti à la fin de sa vie, au point de se tourner progressivement vers la sculpture.

Il s'agit d'Edgar Degas, qui sur les trente dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort en 1917, a perdu progressivement la vue, rendant son style de moins en moins raffiné. À mesure que sa vision centrale faiblissait, ses coups de pinceau étaient en effet plus grossiers, sans peut-être même qu'il ne s'en aperçoive, note Scientific America. Pas de quoi entamer pour autant sa volonté de créer. Degas s'est finalement tourné vers la sculpture, laissant derrière lui d'autres œuvres magnifiques.

Georgia O'Keeffe, célèbre peintre américaine du XXe siècle, connut une fin similaire. Alors qu'une maladie rétinienne affectait progressivement sa vue, elle finit par engager un assistant qui sera ses mains. Georgia O'Keeffe finira sa vie, en 1986, presque totalement aveugle.

Avec Francis Bacon, nous avons affaire à un cas plus singulier. Le peintre britannique aurait souffert d'un trouble neurologique rare appelé dysmorphopsie, selon des scientifiques de l'université de Genève en Suisse. Sa vision partait en fait complètement en cacahuète: ce trouble déforme de manière continue les formes et les corps.

Bacon lui-même avait expliqué que sa perception des visages était en constante évolution, et que les têtes ne cessaient de faire des mouvements. Une caractéristique qui se reflète dans ses œuvres, dont on peut trouver des similitudes avec les dessins réalisés par des patients atteints de dysmorphose.

Avantage pour Rembrandt et Vinci?

Pour l'instant, on ne peut pas dire que les problèmes de vue ont été de véritables coups de pouce dans la carrière des artistes. Serait-ce pour autant toujours le cas? Un défaut de vision pourrait-il aussi être parfois une sorte de bénédiction pour un peintre? Le cas de Rembrandt, peintre figure du baroque, suggère que oui. En 2004, les neuroscientifiques Margaret S. Livingstone et Bevil R. Conway ont remarqué une étrangeté sur près de trente-six autoportraits de l'artiste du XVIIe siècle: ses yeux sont toujours mal alignés. L'un dit toujours merde à l'autre.

À supposé que le peintre se soit peint de manière la plus fidèle possible, Rembrandt pourrait avoir eu une mauvaise stéréovision, suggèrent les deux chercheurs. Autrement dit, il aurait été atteint de cécité stéréo, une déficience visuelle qui empêche le patient de bien voir en trois dimensions. L'image observée n'a en fait pas de profondeur.

En quoi cela peut présenter un avantage? Selon le média Scientific America, la cécité stéréo peut avoir aidé Rembrandt à peindre ses toiles en deux dimensions. Les étudiants en art apprennent notamment à exploiter cette caractéristique en fermant un œil, pour reproduire sur un support plat un monde en trois dimensions avec une meilleure précision.

Rembrandt n'est pas le seul à avoir su profiter de sa singularité visuelle: Léonard de Vinci a lui aussi su exploiter ses troubles de la vue. Selon une analyse du visage du peintre de la Renaissance à partir de peintures, de dessins et de sculptures, des scientifiques ont montré que Vinci souffrait certainement de strabisme. Plus spécifiquement d'exotropie intermittente, c'est-à-dire qu'un de ses yeux se tournait par intermittence vers l'extérieur, généralement lorsqu'il regardait au loin.

L'avantage? Cela lui aurait permis de passer en vision monoculaire (où chacun des deux yeux est utilisé séparément), de mieux se concentrer sur des surfaces planes rapprochées et de particulièrement réussir à obtenir une scène géométriquement parfaite, explique The Independent. Un sérieux avantage.

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