Société

Pourquoi certaines personnes se plaignent-elles tout le temps?

Temps de lecture : 5 min

[L'Explication #14] Cinq minutes pour tout savoir sur les jérémiades.

Il arrive à tout le monde de se plaindre. | Hello I'm Nik via Unsplash
Il arrive à tout le monde de se plaindre. | Hello I'm Nik via Unsplash

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

On a tous un Calimero dans notre entourage. Un roi de la jérémiade ou une reine de la plainte qui, à chaque petite contrariété de la vie, en profite pour déverser un flot incessant de lamentations, que ceux qui ont le malheur d'écouter se prennent en pleine poire sans crier gare.

Ce Calimero, ce peut être un ami, un membre de votre famille voire un collègue de bureau. Ce peut également être vous, sans que vous ne vous en rendiez vraiment compte. Bref, les Calimero sont partout et se lamentent dès qu'ils le peuvent, c'est même à ça qu'on les reconnaît.

Une plainte est-elle pour autant toujours négative? Comment bien se plaindre? Et, bien sûr, pourquoi certaines personnes se plaignent-elles tout le temps?

Différents types de plaintes

Soyons francs: il arrive à tout le monde de se plaindre. Parfois, quand rien ne se passe comme prévu, quand on a eu une journée pour ainsi dire merdique, se lamenter un bon coup, pour n'importe quelle raison, même la plus insignifiante, soulage et libère des tensions. Cela ne veut pas forcément dire que nous sommes tous des chouinards compulsifs.

Selon Saverio Tomasella, docteur en psychologie et auteur du livre Le syndrome de Calimero, aux Éditions Albin Michel, il y aurait trois tendances de plaintes distinctes. La première, c'est celle qui résulte d'un véritable besoin, qui est exprimé avec plus ou moins de maladresse. La lamentation commune, ponctuelle est répandue en quelque sorte. La seconde relève plutôt de l'habitude, par exemple «parce que les parents avaient déjà ce pli ou que l'environnement est très critique», explique Saverio. Enfin, certains individus expriment par leur plainte «une forme de destructivité, voire de haine, à l'égard du monde et des autres».

Une plainte cache donc parfois quelque chose de beaucoup plus enfoui. Un bon moyen pour l'analyser et la comprendre est de regarder l'intention derrière cette jérémiade. Exprime-t-elle une émotion sincère, comme de la colère ou de la tristesse? Est-ce un appel à l'aide? Un moyen d'attirer l'attention? De discréditer une personne? Ou bien est-ce simplement une plainte pour soulager une angoisse?

En outre, une plainte saine et claire «énonce un dommage ou une injustice que l'on a réellement subi et permet de poser une limite à un comportement abusif ou irrespectueux», explique le psychologue. Elle permet de faire évoluer la situation, de passer au-dessus d'un problème que l'on rencontre et peut donc être considérée comme positive. Mais il n'en est pas de même pour toutes les plaintes. «Il arrive souvent que la tendance à se plaindre exprime une insatisfaction, une lassitude, un chagrin, une souffrance existentielle, voire un malheur profond.»

Se plaindre apparaît alors comme un appel au secours, que certaines personnes utilisent à longueur de journée. Le symbole d'un Calimero perdu dans un cercle vicieux, où la plainte apparaît comme l'un des seuls remèdes.

Pire, parfois certains individus n'arrivent pas à communiquer autrement que sous la forme de la critique, de la réprobation, du mécontentement ou des jérémiades, précise Saverio. «Ils sont enfermés dans ce mode relationnel qui les limite énormément.»

«Je me plains trop quand je n'arrive plus à faire autrement, quand je me sens enfermé dans ce mode de communication.»
Saverio Tomasella

Il y a donc de multiples types de plaintes et autant de profils différents chez celui ou celle qui manie cette expression un peu trop souvent. Justement, à partir de quand peut-on dire que quelqu'un, ou bien soi-même, se plaint trop?

«Je me plains trop quand je n'arrive plus à faire autrement, quand je me sens enfermé dans ce mode de communication et cette façon d'entrer en relation avec les autres, ajoute le docteur en psychologie. D'un autre côté, on peut estimer que l'autre se plaint trop quand elle ou il casse nos élans, entame notre bonne humeur, nous rend pessimistes ou grincheux à notre tour, nous plombe, nous envahit.»

Si, face à quelqu'un qui se plaint, il est important de faire preuve d'empathie, «en prenant le temps de lui demander, seul à seul, ce qui la fait tant souffrir, ce qu'elle a besoin de confier, comment il serait possible de l'aider», il faut également savoir dire stop quand cela nous impacte trop, assure Saverio. Quand une personne se plaint de façon excessive et que cela pèse sur notre vie, il faut pouvoir s'extirper de toute cette négativité. Mieux vaut alors dire clairement à cette personne que vous n'êtes plus disponible pour écouter toutes ses lamentations d'un seul coup et que l'épaule sur qui elle se repose ne peut supporter tous les malheurs du monde. Une plainte de la plainte, en quelque sorte.

Bien se plaindre, mode d'emploi

Comprenons-nous bien: ici, nous ne partons pas en croisade contre ce type d'expression. Se lamenter est important et peut soulager dans bien des situations. Vider son sac permet de se sentir plus léger, de passer outre ce qui nous a contrariés.

«Si la plainte produit à la fois prise de conscience, désir de changement et mise en œuvre d'une évolution favorable, elle est bénéfique, pour soi, pour les autres, pour le groupe ou la communauté, ajoute le psychologue. Il est crucial de pouvoir se plaindre à bon escient, car beaucoup de choses peuvent être améliorées dans nos existences.»

Bien se plaindre est essentiel et permet de ne pas tomber dans un système de lamentation répétitif, énergivore et, à la longue, démoralisant. Mais alors, qu'est-ce qu'une bonne plainte? Comment être sûr qu'on fait ça bien? Le docteur en psychologie Saverio Tomasella dresse cinq critères indicatifs qui fondent une plainte saine et bénéfique.

  • Elle doit être honnête; rester factuelle.
  • Respectueuse; ne pas attaquer quelqu'un.
  • Constructive ou coopérative; proposer une solution.
  • Facilitatrice; tout le monde doit en sortir gagnant.
  • Assertive, sans idéologie, sans sous-entendu désobligeant; loin de toute rancune ou envie de vengeance.

Un cocktail qui semble bien difficile à réaliser à première vue, d'autant que notre environnement ne nous facilite souvent pas la tâche, souligne le docteur. «Nous avons encore, toutes et tous, un long chemin à parcourir ensemble à ce niveau-là, tant notre culture est bête et méchante, violente, fondée sur la lutte, la compétition, la domination, et la loi du talion.»

Prenons maintenant un dernier et tout nouvel angle d'attaque: celui d'un cliché qui colle à la peau des Français. Oui, dans l'Hexagone, nous sommes perçus par-delà les frontières comme étant d'infatigables râleurs. D'éternels insatisfaits.

La journaliste de la BBC Émily Monaco, qui vit depuis dix ans en France, essaye depuis plusieurs années de comprendre pourquoi, diable, les Français se plaignent-ils si souvent. Ses conclusions sont pour le moins intéressantes.

Râler, c'est aussi être exigeant. C'est faire valoir son intelligence dans une discussion, que l'article compare à des sortes de duels, des joutes verbales où chacun y va de sa plainte. Ainsi, râler démontre que l'on est critique, ce qui est perçu en France comme une vertu, un signe de clairvoyance. Ce n'est pas si mal de râler, finalement. Selon elle, râler à la française est un art délicat, qui permet en fait, dans bien des cas, de lancer une conversation. C'est une façon d'inviter l'autre à avoir une opinion, à débuter une discussion. On se plaint donc volontiers dans une file d'attente, en cherchant l'approbation de la personne derrière soi.

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