Sciences / Société

Pourquoi est-il interdit de se baigner dans la Seine?

Temps de lecture : 6 min

[L'Explication #13] Et pourquoi ça pourrait bientôt changer.

Un arrêté préfectoral interdit définitivement la baignade dans la Seine en 1923. | J Shim via Unsplash
Un arrêté préfectoral interdit définitivement la baignade dans la Seine en 1923. | J Shim via Unsplash

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Quoi de plus frustrant quand, sous un soleil de plomb, on ne peut qu'observer une étendue d'eau fraîche sans pouvoir s'y jeter? Nos amis parisiens et habitants des bords de Seine connaissent bien ce désagrément, eux qui vivent près de l'un des plus grands fleuves de France et où, même sous la chaleur la plus étouffante, il est strictement interdit de se baigner.

La Seine n'est certes pas très ragoûtante à première vue. Sa couleur trouble ne donne pas forcément envie de piquer une tête, sans compter qu'on ne sait pas vraiment sur quoi on peut tomber dans ses bas-fonds. Coffres-forts, vieilles télévisions, scooters? Près de 360 tonnes de déchets sont récoltés dans le fleuve chaque année, ce qui, clairement, n'invite pas à y faire trempette.

Pourtant, certains irréductibles n'hésitent pas à s'y baigner chaque été, au risque d'écoper d'une amende de 15 euros. Des nostalgiques d'antan peut-être, car si aujourd'hui la baignade dans la Seine est interdite, il n'en fut pas toujours ainsi. Parisiens et Parisiennes s'aventuraient avec joie dans les eaux du fleuve de la capitale jusqu'en... 1923! Date à laquelle un arrêté préfectoral, toujours en vigueur aujourd'hui, a interdit cette pratique.

Qu'est ce qui a motivé cette interdiction au début du XXe siècle? Que risque-t-on aujourd'hui à aller barboter dans le fleuve? Pourrons-nous un jour nous baigner à nouveau dans la Seine? La date de 2024 a été avancée, qu'en est-il aujourd'hui? L'Explication fait le point.

Pollution, bactéries et phoque

Si on remonte un peu en arrière, se baigner dans la Seine faisait partie intégrante de la vie des habitants de ses berges. On y nettoyait son linge, on se lavait et on s'y prélassait volontiers. Puis vint le temps des réglementations pour les Parisiens. En 1716, une ordonnance oblige les baigneurs à être suffisamment vêtus lors de leur escapade dans le fleuve, ce qui met un terme à des siècles de trempettes bien souvent fesses à l'air. Pour des raisons de décence, la réglementation est encore durcie en 1783, et la baignade libre en Seine intra-muros est finalement interdite.

Pour pallier cette dernière réglementation, une nouvelle mode voit le jour au XIXe siècle: les Parisiens se ruent vers les bains froids, des sortes de piscines installées sur la Seine et alimentées par les eaux du fleuve. Les habitants de la capitale sont aux anges.

Mais alors que les foules batifolent dans le fleuve, sa pollution commence sérieusement à inquiéter les autorités. Les instruments de mesure de pollution sont perfectionnés, notamment après la découverte en 1885 par le biologiste allemand Theodor Escherich d'une bactérie, baptisée en 1919 Escherichia coli, qui devient un indicateur de pollution fécale des eaux et de danger sanitaire.

Une chronique dans le Figaro du 16 juin 1889 dresse un portrait édifiant de la qualité des eaux du fleuve qui traverse la ville Lumière. «Pouah! C'est une macération de choses mortes que cette rivière immonde où s'abreuve inconsciemment la race la plus raffinée de l'univers», écrit alors le journaliste Émile Gautier, avant d'enchaîner sur une énumération morbide des déchets organiques qui ont été retrouvés dans la Seine en une année: «2.021 chiens, 977 chats, 2.257 rats, 507 poulets et canards, 3.066 kilogrammes d'abats de viande, 210 lapins ou lièvres...» La liste est longue, et mentionne même trois singes, deux paons et... un phoque.

En outre, les baigneurs s'exposent à différents risques pour la santé, qui sont toujours d'actualité aujourd'hui, allant de la simple infection cutanée à la gastroentérite, en passant par une infection urinaire. Dans le pire des cas, c'est la leptospirose, une maladie d'origine bactérienne appelée aussi maladie du rat, qui se transmet via les cadavres ou l'urine de ces rongeurs. Si elle n'est pas prise en charge, on peut en mourir. Les travaux que connaît la capitale au milieu et à la fin XIXe n'y changent rien, ou presque, la Seine est un véritable nid à bactéries en tous genres et l'eau est hautement contaminée.

Des efforts d'assainissement temporaire sont entrepris dans le fleuve, notamment pour y permettre la tenue des épreuves de natation des Jeux olympiques de 1900. Mais la pollution est toujours bel et bien là, ce qui pousse notamment les chercheurs du laboratoire du Val-de-Grâce à alerter les baigneurs en 1921: fermez la bouche en nageant et lavez-vous soigneusement après chaque bain. Il est également recommandé d'être vacciné contre la typhoïde si on veut faire ce fameux plouf dans le fleuve. Ambiance.

C'en est trop. Face au risque sanitaire, un arrêté préfectoral interdit définitivement la baignade dans la Seine en 1923. C'est ce même texte qui vous empêche aujourd'hui, près de cent ans après, de plonger à corps perdu dans le fleuve. Pour l'instant.

Reconquête en cours

Une Seine saine. Un rêve que plusieurs politiciens ont exprimé, à commencer par Jacques Chirac en 1990 qui, alors qu'il était maire de Paris, avait promis de s'y baigner trois ans plus tard pour montrer que le fleuve était devenu propre. Il n'y plongera même pas un orteil.

Ce vieux serpent de mer est désormais récupéré par Anne Hidalgo, actuelle maire de la capitale. Son objectif: rendre la baignade possible dans la Seine d'ici 2025, à la suite des Jeux olympiques de 2024, dont certaines épreuves pourraient être organisées directement dans le fleuve.

De grands aménagements et programmes ont été entrepris, à l'instar de ce qui s'est passé pour le bassin de la Villette quelques années plus tôt, désormais ouvert à la baignade. Mais le chemin est long et périlleux. Pour que la baignade soit autorisée dans la Seine, il faut que le taux de bactéries E. coli et entérocoques, les marqueurs des matières fécales, passent en dessous d'un certain seuil. Sans compter que les autorités doivent faire face aux problèmes de pollution engendrés par les eaux sales, provenant notamment de l'engorgement des égouts lors de fortes pluies, qui se déversent dans la Seine. En outre, les pesticides, les nitrates ou l'azote, polluent actuellement le fleuve.

Si le pari est difficile à atteindre, la ville semble sur la bonne voie, explique Célia Blauel, adjointe à la maire de Paris chargée de la Seine et de la prospective, lors d'une interview accordée au Parisien, le 9 mars 2021. «La tendance est extrêmement positive pour tenir l'objectif des JO de 2024», a-t-elle déclaré. Les derniers relevés de pollution d'eau seraient prometteurs, avec une nette diminution des Escherichias coli (E. coli) et un passage sous le seuil empêchant la baignade concernant les entérocoques. Un réservoir d'eaux pluviales est notamment en construction à Austerlitz pour dépolluer le fleuve et la mairie de Paris travaille en coopération avec toutes les communes en amont, explique Célia Blauel.

La reconquête est en cours donc, et est presque devenue une affaire familiale. Arthur Germain, 19 ans, jeune sportif et également fils de la maire de Paris Anne Hidalgo, s'est donné pour objectif de parcourir les 784 kilomètres de la Seine en 52 jours, à la nage et en autonomie. Ce parcours du combattant, entamé le 6 juin dernier, a pour but d'attirer l'attention du grand public sur la pollution de ce fleuve.

Le jeune homme n'a en revanche pas reçu toutes les autorisations pour se baigner partout le long de ce périple, notamment dans le département de l'Eure et à... Paris. Il devra donc faire une partie à pied, en longeant les berges. Pour Arthur comme pour les Parisiens, il faudra donc attendre encore pour nager dans la Seine au niveau de la capitale, sans prendre une prune ou craindre pour sa santé.

Loire, Rhône, Rhin...

Pollutions, bactéries, matières fécales, 15 euros d'amende: voilà qui devrait refroidir, alors même que les températures montent en flèche, les ardeurs des baigneurs les plus fous, tentés par un plongeon dans la Seine. Si, on l'a dit, les Parisiens peuvent désormais se rafraîchir dans le bassin de la Villette, qu'en est-il des autres grands fleuves de France? La baignade y est-elle, à l'instar de la Seine, interdite?

Commençons par la Loire, un des derniers grands fleuves sauvages d'Europe. La baignade y est interdite, tant pour la dangerosité de son courant que pour la qualité de l'eau elle-même, soumise à peu de contrôles. Les accidents sont nombreux et en 1969, date de l'interdiction, dix-neuf enfants y sont morts noyés. Quelques communes peuvent cependant avoir des autorisations temporaires, tandis que des piscines naturelles aménagées sur le bord de la Loire permettent aux habitants de s'y prélasser en toute sécurité.


Ce n'est guère mieux côté Garonne, bien que Toulouse Métropole ait récemment déterminé que la qualité de l'eau du fleuve s'était nettement améliorée, laissant présager des coins de baignade au cœur de la ville à l'avenir. Une décision qui viendrait mettre fin à plus de quarante ans d'interdiction de baignade dans ce fleuve du sud de la France, à la suite d'un arrêté pris en 1976.

Dans le Rhône, fleuve également dangereux, la baignade reste interdite dans la plupart des communes, notamment celle de Lyon. En revanche, si on traverse la frontière pour entrer en Suisse, les réglementations y sont bien plus souples. Même son de cloche pour le Rhin, où la baignade est fortement réglementée côté France, contrairement à l'Allemagne et la Suisse.

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