Sciences

Les oiseaux migrateurs dorment-ils en volant?

Temps de lecture : 5 min

[L'explication #10] Ou finissent-ils avec des cernes jusqu'au bec à chacun de leurs périples?

La réponse a souvent échappé aux scientifiques, faute d'études. | Jan-Niclas Aberle via Unsplash
La réponse a souvent échappé aux scientifiques, faute d'études. | Jan-Niclas Aberle via Unsplash

Pourquoi envions-nous l'orgasme des cochons? Les gauchers sont-ils davantage intelligents? Quand il pleut, est-ce que les insectes meurent ou résistent? Vous vous êtes sans doute déjà posé ce genre de questions sans queue ni tête au détour d'une balade, sous la douche ou au cours d'une nuit sans sommeil. Chaque semaine, L'Explication répond à vos interrogations, des plus existentielles aux plus farfelues. Une question? Écrivez à [email protected]

Sur des milliers de kilomètres, ils traversent des océans, sillonnent des continents, volent des heures, des jours et des mois. Les oiseaux migrateurs sont impressionnants et leur capacité à se déplacer sur de longues distances a toujours intrigué les scientifiques.

Il faut dire que les mystères sur ces déplacements massifs sont nombreux. Il suffit de se mettre à la place de ces oiseaux cinq minutes pour que les questions croulent par milliers: imaginez marcher sans vous arrêter un seul instant, même pour admirer la vue, sur plus de 12.000 kilomètres, soit environ la distance qui sépare Paris et Vladivostok, au fin fond de la Russie, tout proche de la Corée du Nord. Cette distance, une barge rousse –une espèce d'oiseaux limicoles– l'a parcourue sans interruption en onze jours, lors de sa migration de l'Alaska à la Nouvelle-Zélande.

Si l'on pousse un peu plus loin ce jeu de comparaison avec la barge rousse, et en mettant de côté les problèmes apparents que mettraient nos jambes à parcourir de telles distances, on voit mal comment un être humain arriverait à s'alimenter sans s'arrêter de marcher, en ramassant uniquement ce qu'il trouve sur sa route, ou même, plus inimaginable encore, comment il arriverait à dormir, alors que ses jambes continueraient inlassablement leur chemin. Même le plus expérimenté des somnambules ferait pâle figure face à ce défi.

Pour la question de la nourriture, la réponse est toute trouvée en ce qui concerne les oiseaux migrateurs: les océans qu'ils survolent sont comme un immense drive de supermarché, sans file d'attente, où ils peuvent se fournir en poisson sans s'arrêter un seul instant. Mais pour ce qui est du sommeil, qu'en est-il? Les oiseaux migrateurs sont-ils des sortes de somnambules à plumes? Sont-ils capables de se déplacer sur ces distances ahurissantes sans dormir? Ou, plus incroyable encore, sont-ils capables de dormir en volant?

Micro-siestes

Avant d'entamer le vif du sujet, il est intéressant de noter que plusieurs espèces d'oiseaux font des petites pauses de temps à autre durant leur migration, comme c'est le cas de la bernache nonnette (Branta leucopsis), une sorte de petite oie qui hiverne dans les pays riverains de la mer du Nord jusqu'en baie de Somme en France. Tous les volatiles n'ont pas l'endurance de la barge rousse!

Revenons à l'essentiel: les oiseaux migrateurs dorment-ils oui ou non en volant? La réponse a souvent échappé aux scientifiques faute d'études. Depuis peu, une recherche effectuée sur les frégates du Pacifique (Fregata minor) révèle que cette espèce d'oiseaux fait des sortes de micro-siestes pendant sa migration. C'est la première preuve directe que les oiseaux peuvent dormir pendant leur période prolongée de vol.

Les frégates du Pacifique sont connues pour leur capacité à voler des semaines sans se poser. Malignes, elles planent sur des milliers de kilomètres en minimisant les battements d'ailes pour économiser leur énergie, ce qui leur permet de tenir plus de deux mois sans s'arrêter une seconde lors de leurs migrations transocéaniques. Deux mois sans dormir? Les scientifiques voulaient en avoir le cœur net.

Une équipe de recherche allemande, dirigée par Niels Rattenborg de l'Institut Max Planck d'ornithologie à Seeweisen, s'est rendue sur les îles Galápagos, où fourmillent les fameuses Fregata minor. L'objectif des scientifiques était d'enregistrer l'activité cérébrale ainsi que les mouvements de ces frégates pendant qu'elles survolaient l'océan Pacifique, afin d'observer si elles piquaient un petit roupillon lors de la traversée. Ils ont donc équipé quinze femelles adultes d'un accéléromètre ainsi que de capteurs électroencéphalogrammes miniatures posés sur leur tête.

Après plusieurs voyages de plus de 3.000 km à chaque fois s'étalant sur une dizaine de jours, les oiseaux ont rapporté de précieuses informations. Les scientifiques ont notamment observé une tendance: la nuit, tout en volant, les frégates arrivent à s'endormir pendant de brefs instants.

Somnolant, elles n'activent alors qu'un seul hémisphère cérébral pour laisser l'autre au repos. Mais les frégates ont aussi présenté un sommeil bihémisphérique, dans lequel les deux hémisphères du cerveau sont endormis en même temps. Dans ce cas précis, l'oiseau vole à l'aveugle, les deux yeux fermés. Et ce n'est pas tout: ces volatiles connaissent également de temps en temps de brefs épisodes de sommeil paradoxal, de quelques secondes seulement.

C'est cette succession de micro-siestes en plein vol qui permettent à la frégate de tenir son rythme marathonien. Pour autant, ce dernier n'en reste pas moins difficile et, si l'on met bout à bout tous ces petits sommes, l'oiseau cumule tout juste quarante-deux minutes de micro-siestes par jour. Loin des douze heures de sommeil quotidien qui l'attendent une fois sur la terre ferme.

Dormir moins pour copuler plus

À l'instar des frégates du Pacifique, les scientifiques soupçonnent également les martinets d'être capables de dormir en volant. Sinon, comment feraient-ils pour tenir parfois jusqu'à dix mois à voler sans jamais se poser? Micro-siestes ou pas, les oiseaux migrateurs accumulent une sacrée dette de sommeil pendant leur traversée.

Ils ne sont pas les seuls à réduire leur sommeil pour augmenter leur performance. Les bécasseaux à poitrine cendrée mâles polygames adoptent une stratégie similaire, avec une toute autre finalité cependant.

Ces oiseaux réduisent volontairement leur temps passé à dormir pendant les trois semaines qui marquent la saison d'accouplement, rapporte le Guardian. La raison? Les mâles sont au coude à coude 24 heures sur 24 pour séduire le plus de femelles possible. Conséquence, celui qui roupille, ne serait-ce qu'un instant, pourrait se voir passer sous le bec une potentielle progéniture en plus. Pour résumer, qui dort le moins copule le plus chez les bécasseaux à poitrine cendrée.

Chez l'être humain, ne pas dormir sur une très longue période est dévastateur. Sur le plan physique, mais aussi mental. Les premiers dysfonctionnements apparaîtraient au bout de vingt-quatre heures sans sommeil, rapporte le Figaro santé. Irritabilité, dépression, fatigue oculaire, trouble de la mémoire: le cerveau tourne alors au ralenti, sans compter que les défenses immunitaires baissent et que le risque de maladies cardiovasculaires augmente. Autant de raisons de ne pas négliger son sommeil.

Si on a longuement parlé des capacités exceptionnelles de la barge rousse, des frégates du Pacifique, des martinets et même des bécasseaux à poitrine cendrée, on ne peut pas passer à côté de la performance d'un homme, qui n'aurait pas dormi pendant... quarante ans. Ce record, Paul Kern, un soldat hongrois blessé lors de la Première Guerre mondiale, s'en serait volontiers passé. Après avoir reçu une balle dans la tête, en plein dans le lobe frontal droit, le malheureux n'a plus jamais réussi à dormir, jusqu'à ce qu'il s'éteigne pour de bon, en 1955. Ce drôle de phénomène n'a jamais été expliqué par les scientifiques qui l'ont étudié à l'époque, dont le psychanalyste Sigmun Freud faisait partie. Un mystère que l'on réserve, peut-être, pour un autre épisode de L'Explication.

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