Égalités / Société

Le djihadisme et les mafias ne pourraient pas exister sans les femmes

Temps de lecture : 8 min

Parce que pendant longtemps, la vie d’une femme ne pouvait se définir qu’à travers un homme, l’amour a été un bouclier qui protégeait les criminelles.

Lorsque les hommes manquaient, certaines femmes géraient trafic de drogue, racket, assassinats. | Andrey Zvyagintsev via Unsplash
Lorsque les hommes manquaient, certaines femmes géraient trafic de drogue, racket, assassinats. | Andrey Zvyagintsev via Unsplash

Cet article est le troisième d'une série de quatre épisodes, «Les femmes et le crime». Le deuxième est à retrouver ici.

Longtemps, on les a plaintes, voyant en elles les premières victimes des organisations criminelles auxquelles elles appartenaient. Pauvres femmes qui, en épousant tel homme, ont été piégées dans un univers meurtrier. Pauvres femmes qui, impuissantes, s’étaient vu ôter pères, maris et fils, tués dans des conflits pendant qu’elles restaient à la maison, condamnées à pleurer. Pauvres amoureuses dont les cœurs s’étaient mépris.

Que leur destin soit lié à la mafia italienne ou au djihadisme en Syrie, il est surprenant de voir comment, dans les deux cas, la même vision sexiste nous a induits en erreur. Et comment ces profils de femmes soi-disant passives présentent des similitudes. À moitié absoutes par cette appellation distanciée «femmes de», les mafieuses et djihadistes sont dans les deux cas des rouages déterminants des systèmes dont elles font partie. Dans les deux cas, la sphère domestique à laquelle elles sont assignées est à la fois leur terrain d’influence et le paravent qui les a soigneusement placées à l’ombre de la justice.

Statut, reconnaissance sociale et place au paradis

Pendant des décennies, les «femmes de mafieux» furent la vitrine respectable de la famille. Depuis leur foyer, ces mères dévouées et pieuses étaient pourtant les garantes des traditions et de l’omerta. «Pendant que l’homme était en cavale ou en prison, la femme transmettait aux enfants la culture de la mafia, elle perpétuait le cycle», explique Anne Véron, autrice du livre Des femmes dans la mafia et du documentaire éponyme. C’était elles, les gardiennes de la vendetta, qui venaient réclamer le prix du sang versé de leurs hommes. Ainsi, la légende veut que, dans les années 1970, Anna Mazza ait fait tuer le meurtrier de son mari par son fils... de 13 ans.

Mères, sœurs, épouses ou filles étaient aussi les seules personnes auxquelles on concédait quelques minutes au parloir avec les hommes écroués. «Elles étaient leur seul contact avec l’extérieur depuis la prison. Elles avaient une responsabilité énorme puisqu’elles passaient les informations et transmettaient les messages», raconte Anne Véron. Certaines iront même jusqu’à prendre les rênes du clan. Pendant la cavale de ses frères, Giusy Vitale, 26 ans, fut nommée cheffe de la région de Partinico, un bastion de la Cosa Nostra. Elle gérait ainsi trafic de drogue, racket, assassinats, sans avoir pourtant jamais prêté serment: les femmes intègrent la mafia par filiation, non de l’extérieur.

«Les femmes peuvent être plus dangereuses que les hommes car elles sont plus ancrées dans la doctrine»

Catherine Ménabé, maîtresse de conférences en droit privé et sciences criminelles

La mafia offrait aux femmes la protection du clan, de l’argent et de la reconnaissance. «À travers eux, elles gagnaient un statut», résume Anne Véron. Pour préserver leur condition –et éviter le risque de représailles sur leur famille–, mieux valait un mari condamné à perpétuité qu’un «infâme». Après les vagues d’arrestations à la suite des assassinats des juges Falcone et Borsellino, les clans, méfiants, se sont resserrés autour des familles historiques, et de ce qu’il en restait, à savoir: les femmes.

Le djihadisme, lui non plus, ne pourrait exister sans elles. C’est par leur entremise que, d’un groupe de combattants, Daech prend l’étoffe d’une «société», avec des écoles, hôpitaux et autres structures étatiques. Dans la doctrine djihadiste, femmes et hommes sont complémentaires: eux combattent, elles héritent de la mission d’engendrer et élever les «lionceaux du califat». «Ce sont elles qui éduquent les enfants dans le respect de l’idéologie et qui ont vocation à pérenniser le mouvement, expose Géraldine Casutt, doctorante spécialiste des femmes djihadistes. Les femmes ont un pouvoir de soutien psychologique et logistique, elles pouvaient encourager la violence.» Être femme de martyr présente aussi ses avantages: en tuant au nom de Dieu, l’époux assurerait, à lui et ses proches, des places au paradis.

Si Hayat Boumeddiene et Amedy Coulibaly se «montent la tête» ensemble, c’est bien elle qui poussera son mari et futur auteur de la tuerie de l’Hyper Cacher à prendre des cours auprès de son mentor Djamel Beghal, comme le rapporte Matthieu Suc dans son livre Femmes de djihadistes. Imène Belhoucine, de son côté, embrigade d’autres femmes sur internet, aide à l’organisation de rendez-vous quand les hommes sont surveillés, parle en code avec son époux Mohamed, lequel aurait aidé Hayat Boumeddiene à fuir en Syrie quelques jours avant les attentats de janvier 2015. «Même si les faits qui leur sont reprochés sont moins graves, les femmes peuvent être plus dangereuses que les hommes car elles sont plus ancrées dans la doctrine», estime Catherine Ménabé, maîtresse de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université de Lorraine, à l’origine du colloque sur Les femmes, les mineurs et le terrorisme.

D’inoffensives femmes au foyer

Parce que la répartition des rôles confine les femmes à la sphère domestique, elles ont pu rester ainsi longtemps dans l’angle mort de la justice. De l’autre côté de la porte d’entrée, vous n’êtes ni responsable, ni dangereuse, tant l’image de la femme au foyer est synonyme de soumission et docilité. «On les a réduites au fait d’être épouse ou victime, analyse Géraldine Casutt. Avec l’émergence de la problématique des femmes yézidies réduites en esclavage sexuel, on a cru que toutes les femmes l’étaient. Leur action est moins ostentatoire que celle des hommes, elles ont donc longtemps été sous-estimées. On a pensé, à tort, que si elles étaient vraiment pénétrées idéologiquement, elles passeraient à l’action, confondant l’inoffensivité de leur rôle avec la puissance de leur motivation.»

Si l’épais brouillard de l’omerta a protégé la mafia jusqu’à la fin des années 1980, les femmes ont bénéficié d’une décennie de plus à l’abri de la justice. «Dans les années 1990, elles n’étaient jamais poursuivies, puisqu’elles étaient perçues comme des victimes», rappelle Anne Véron.

Si les hommes sont inquiétés, les femmes plaident l’amour ou la naïveté pour se dédouaner. Aimer n’est pas un crime. Être un peu idiote non plus, du moins, c’est toujours plus stratégique que de clamer son adhésion idéologique. Quand Ninetta Bagarella, la femme et meilleure conseillère de Toto Riina, l’un des parrains les plus sanguinaires de la mafia est interviewée par la presse en 1971, elle déclare: «Moi mafieuse? Je suis juste une femme amoureuse!». Bien qu’elle détienne le secret des millions d’euros du trésor du clan que la justice cherche encore, «La Pupetta» est libre aujourd’hui.

«Cette radicalisation est souvent appréhendée comme une forme de pathologie psychiatrique»

David Thomson, journaliste spécialiste du djihadisme

Les djihadistes, elles, ont longtemps été décrites comme de jeunes femmes qui «ne savaient pas ce qu’elles faisaient» en rejoignant les territoires du groupe État islamique. On le voit d’ailleurs à travers les messages de la campagne de déradicalisation orchestrée par l’État français: si elles partent vers la Syrie, c’est pour sauver le peuple syrien ou par fantasme romantique, non par conviction idéologique. De retour en France, les femmes djihadistes étaient bien moins inquiétées que les hommes.

La faute à «un préjugé sexiste qui pousse les autorités françaises à envisager l’engagement djihadiste féminin avec plus de clémence, le considérant davantage comme le résultat d’une soumission victimaire à la domination masculine», écrit dans son ouvrage Les Revenants, le journaliste spécialiste du djihadisme David Thomson. «Dans les cercles institutionnels, cette radicalisation est souvent appréhendée comme une forme de pathologie psychiatrique, étrangère à tout choix rationnel», venant rappeler le traitement condescendant des juges au XIXe siècle vis-à-vis des femmes criminelles.

Dans son livre, David Thomson rapporte qu’en août 2016, seules trois sur la vingtaine de femmes connues revenues de Syrie ont été placées en détention. Ainsi, raconte le journaliste, après quatre-vingt-seize heures de garde à vue à la DGSI, Safya, tout juste revenue de Syrie et encore favorable à l’EI, sort libre, sans contrainte ni suivi ni poursuite judiciaires. «J’étais super contente, j’étais choquée, mais je me suis dit c’est cool», déclare la jeune femme citée dans Les Revenants.

Distinguer les vraies repenties des stratèges

En septembre 2016, tout change. On trouve une voiture piégée avec des bonbonnes de gaz à deux pas de Notre-Dame de Paris. Trois femmes sont à l’origine du projet. «Il y a eu un avant et après. Les femmes ont commencé à être prises au sérieux à partir du moment où elles sont sorties de leur rôle premier dans le djihadisme», relate Géraldine Casutt. François Molins, alors procureur de Paris, déclarera dans la foulée au Monde: «On a peut-être été trop scrupuleux au début en se disant que les femmes suivaient leur mari et se cantonnaient à des tâches ménagères en Syrie. Aujourd’hui, elles sont systématiquement interpellées à leur retour et placées en garde à vue».

«Sur place, certaines ont fait partie de milices de répression, ont aidé au recrutement»

Catherine Ménabé, maîtresse de conférences en droit privé et sciences criminelles

La justice a commencé à se méfier des mafieuses quand ces dernières venaient intimider leurs hommes, à deux doigts de collaborer. «Ce n’est pas mon mari! Ce n’est pas mon frère!», hurlaient certaines femmes depuis les balcons du tribunal lors des audiences du maxi-procès en 1986 initié par le juge Falcone. «Certains changeaient d’avis après avoir vu leur femme, retrace Anne Véron. La justice s’est rendu compte que les femmes étaient tout aussi –si ce n’est plus– avides de pouvoir, qu’elles voulaient ce statut et en étaient en partie responsables. Pour casser le cycle et le réseau, il fallait aussi passer par les femmes. Aujourd’hui, peu de vagues d’arrestations se font sans femme.» Cibles de choix pour affaiblir le clan, l’épreuve est d’autant plus humiliante pour les hommes qui n’ont pas su les en préserver.

Mais encore faut-il les juger. Le défi est de taille. La justice ne juge pas la pensée mais les actions. Et, en l’occurrence, une femme au foyer ne fait pas grand-chose. Sa mission est invisible, indicible, insaisissable. «Entre la femme qui a apporté un soutien moral à l’État islamique et l’homme qui a fait exploser sa ceinture, la peine sera évidemment différente car la qualification pénale est différente, explique Catherine Menabé. Ensuite, il y a une gradation de la gravité des faits: certaines ont suivi leur conjoint –mais ce n’est pas la majorité–, certaines plus naïves ont été recrutées sur les réseaux sociaux, d’autres sont parties de leur plein gré, sans leur conjoint, parfois en emmenant les enfants avec elles. Sur place, certaines ont fait partie de milices de répression, ont aidé au recrutement.»

Dans le vaste champ de ruines laissé par Daech, il faut arriver à discerner lesquelles de ces naïves qui se déclarent «victimes de propagande», à l’instar des deux femmes qui ont adressé une lettre à Emmanuel Macron, sont de vraies repenties. «Certaines savent qu’elles peuvent jouer sur cette corde, résume Géraldine Casutt. Il y a eu du changement au niveau judiciaire mais, en règle générale, une femme peut plus bénéficier du statut de victime qu’un homme. Il faut pourtant garder en tête que celles qui sont aujourd’hui dans les camps en Irak ne voulaient pas quitter l’EI. Sans sa chute, il n’y aurait pas de discours de repentance.»

Lucile Quillet

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