Égalités / Société

Deux sœurs, trois ans et quarante-et-un jours: guide de survie à Auschwitz-Birkenau

Temps de lecture : 8 min

Rena et Danka sont au nombre des déportés ayant vécu le plus de temps dans le camp. Rena fut la première des «999 oubliées» à partager, soixante ans plus tard, son histoire inouïe.

Rena et Danka Kornreich, âgées de 17 et 15 ans à leur arrivée à Auschwitz-Birkenau, y ont survécu plus de trois ans. 1,1 million de personnes y ont été tuées. | Wikimedia Commons
Rena et Danka Kornreich, âgées de 17 et 15 ans à leur arrivée à Auschwitz-Birkenau, y ont survécu plus de trois ans. 1,1 million de personnes y ont été tuées. | Wikimedia Commons

«Vous avez intérêt à utiliser votre cerveau pour comprendre tout ce qui se passe, trouver des astuces pour vous débrouiller. Quel est l'endroit le plus chaud, qui sont les plus dangereux, qui sert un peu plus de soupe. Les nouvelles arrivantes ont à peine le temps de comprendre comment survivre avant de mourir.»
– Rena Kornreich Gelissen, en janvier 1994, dans un entretien avec l'autrice Heather Dune Macadam qui l'aidera à rédiger ses mémoires, publiées sous le titre Rena's Promise, «La Promesse de Rena».

Rena Kornreich (1920-2006) avait 17 ans quand elle est arrivée à Auschwitz, en cette fin du mois de mars 1942. Elle faisait partie des 1.000 premières femmes du camp, «celles qui s'en allèrent pour connaître la peur». Son bras a été tatoué du nombre 1716, signifiant qu'elle était la 716e femme à y pénétrer. Deux jours plus tard, sa sœur cadette Danka l'y a rejointe.

Qu'en dépit des tortures, des abus, des expériences médicales du docteur Mengele, du manque de sommeil, de nourriture et d'humanité, ces adolescentes y aient survécu trois années et quarante-et-un jours relève du miracle. Mais révèle également un formidable instinct de survie doublé d'une audace et d'une intelligence peu communes. Et probablement, en dépit de leur jeune âge, d'une fine connaissance de la nature humaine.

Nées en Pologne de parents juifs orthodoxes, Rena et Danka, plus jeune de deux ans, étaient les cadettes de quatre sœurs. Rena avait pris l'habitude de s'occuper de sa puînée, pour soulager l'inquiétude de leur mère Sara. Danka n'avait que quelques mois quand elle contracta une sévère bronchite.

Rena se souviendra de la toux incessante du bébé, des jours durant. Et du silence soudain, brisé par les sanglots de leur mère rabattant le drap sur le visage de l'enfant. Puis enfin du gémissement «de fantôme» sous le drap blanc, qui signalait son retour parmi les vivants. Aux yeux de sa mère, Danka sera toujours l'enfant fragile, celle qu'il faut protéger. Rena endossera cette responsabilité, en sachant au fond d'elle que sa sœur saurait ne pas flancher.

Chaïm et Sara étaient fermiers. C'est avec du lait, du beurre et des œufs que cette dernière soudoyait les professeurs du cheder, l'école d'hébreu, pour les convaincre de prendre ses filles après leur journée d'école. Ils finirent par céder à la pression: Rena fut autorisée à apprendre l'hébreu, seule fillette dans une salle emplie de garçons qui la regardaient avec curiosité.

Chez les Kornreich, la porte était ouverte aux visiteurs de toutes confessions, aux voyageurs qui avaient faim. À Noël, les fillettes allaient décorer l'arbre chez leurs voisins. Ces racines saines et solides, ces souvenirs joyeux allaient insuffler à Rena la force de survivre et de veiller sur sa sœur.

L'histoire dans sa tête

«Je touche la cicatrice sur mon avant-bras gauche. […] Tant de personnes dans l'ignorance et tellement de questions: “Que signifient les chiffres?”, “Est-ce votre adresse?”, “Est-ce votre numéro de téléphone?”
Qu'étais-je censée répondre? “Ça a été mon nom pour trois ans et quarante-et-un jours”?
Un jour, un gentil médecin a proposé une opération chirurgicale pour me l'enlever. J'ai donc choisi d'exciser la question de mon bras, mais pas de mon esprit –on ne pourra jamais l'effacer.»

– Rena Kornreich Gelissen, dans Rena's Promise.

Pendant cinquante ans, Rena a préféré raconter l'histoire dans sa tête, dit-elle. Puis un jour, elle a éprouvé le besoin de se confier. Pour ses petits-enfants, pour qu'ils sachent et n'oublient pas. Mais surtout pas pour qu'ils éprouvent de la haine envers ceux qui ont opéré le génocide juif, non –parce que «haïr, c'est laisser Hitler gagner».

Combien de fois a-t-elle dû ruser pour échapper à la mort?

Alors, dans une vie bien rangée aux États-Unis auprès de son époux John (Gelissen, l'homme qui dirigeait l'unité de la Croix-Rouge néerlandaise qui l'a recueillie en 1945 avec sa sœur), elle a dû à nouveau laisser entrer le chaos et l'horreur.

Revivre le trajet en train depuis la Slovaquie où elle était partie travailler, revoir ses morts (les premiers qu'elle ait jamais vus) et sentir à nouveau la terreur rampante. Le regard étrange, vide, des prisonniers à l'arrivée, qu'elle ne comprenait pas. La brutalité du rasage intégral (elle s'attendait à raser un jour sa chevelure, mais comme sa mère, sous sa perruque, une fois mariée). Et le réveil immédiat de son sens de la débrouille, dès le premier jour, changeant subrepticement de file pour échapper à un examen gynécologique tenant de la torture.

Quand Danka arrive deux jours après elle, Rena lui apprend immédiatement les ficelles. La «Solution finale» ne tarde pas à être mise en place et des milliers de femmes arrivent quotidiennement à Auschwitz-Birkenau. Ce ne sont plus une ou deux femmes qui disparaîtront chaque jour, mais des dizaines… Il y a encore moins de place sur les étagères qui font office de lit, il faut se serrer à quatre sous une mince couverture râpeuse et infectée de parasites.

La soupe devient bouillon clair, la tranche de pain est coupée en deux. La construction du camp a laissé des crevasses et cicatrices sur leurs mains, leurs jambes… Parfois, elles parviennent à se nourrir d'herbe et se délectent de la racine blanchâtre et sucrée des brins arrachés à la hâte, en cachette.

Danka, accusée à tort et battue pour avoir tenté d'obtenir une deuxième ration, décide de se laisser partir. Elle est physiquement faible, maigre –de toute façon, ils l'abattront. Rena lui fait une promesse: elles sortiront toutes deux du camp d'extermination, vivantes. Ou mourront ensemble, pense-t-elle, mais ne seront jamais séparées.

Petite araignée écrasée

Combien de fois a-t-elle dû ruser pour échapper à la mort? Celle-ci arrive souvent sans crier gare, sans raison. Sous ses yeux, un garde SS féminin a donné l'ordre à son chien d'attaquer une prisonnière. Ce n'est qu'après la mort de Rena que Heather Macadam retrouva la trace de cette femme: Juana Bormann fut pendue, à l'issue de son procès, en 1945.

Les gardes SS Irma Grese («la hyène d'Auschwitz» ou «l'ange blond d'Auschwitz») à gauche, et Juana Bormann, à droite, qui fit tuer par son chien une prisonnière devant une Rena terrifiée. | Wikimedia Commons – Montage Slate.fr

Rena est chargée de transporter la victime pour l'enterrer. Elle sent la tête de la malheureuse cogner contre son épaule à chaque pas et craint «de l'abîmer plus encore». Celle-ci «ressemble à une petite araignée que quelqu'un aurait écrasée du pied».

Pour ne pas devenir folle, elle entretient des dialogues imaginaires avec ses parents, qui l'attendent et l'enjoignent de résister. Jusqu'à quand? «Comme Sisyphe, dans le mythe grec, nous sommes punies, condamnées à pousser pour l'éternité ce rocher vers le sommet de la montagne.»

Chaque soir, les prisonnières sont comptées pour estimer les pertes journalières.

Un jour, elles sont choisies pour une mission. L'espoir pointe son nez: au Kanada, dans les entrepôts de tri des biens arrachés aux nouveaux arrivants, elles sont autorisées à se laisser pousser les cheveux, mettre des vêtements plus chauds et récupérer des rations de nourriture supplémentaires. On les fait se déshabiller, enfiler de nouvelles robes par-dessus lesquelles sont noués des tabliers d'un blanc immaculé. Rena est toujours à l'affût: du coin de l'œil, tandis qu'elles attendent en silence, elle voit une kapo biffer un nom d'une liste avant d'emmener une femme avec elle. L'adolescente devine que celle-ci vient de sauver une de ses proches.

Elle réalise soudain l'absence de numéro sur les robes et comprend qu'elles ont été sélectionnées par le docteur Mengele pour une expérience –de stérilisation, ce que la rumeur leur apprendra plus tard. Le seul moyen de s'en sortir, c'est de fuir, l'air de rien. Danka ne veut pas en entendre parler: trop dangereux! De toute façon, nous allons mourir, rétorque Rena. Te souviens-tu de ma promesse? Si tu refuses de me suivre, elle ne tient plus.

Rena a le cœur qui bat, espérant que son chantage fera fléchir sa sœur. Main dans la main, elles s'éloignent d'un pas affirmé, comme si on leur avait intimé l'ordre de retourner dans le «sauna» (les douches où les nouveaux arrivants étaient classés et tatoués), où elles s'étaient changées. Longeant la file longue de centaines de femmes en tablier, la marche leur paraît durer des heures.

Miraculeusement, personne ne les a hélées et la porte du sauna se referme derrière elles. Danka est pétrifiée de peur. Rena s'attèle à l'énorme pile d'uniformes, fouille frénétiquement pour trouver celui de sa sœur, matricule 2779. Puis le sien. Elle se rhabillent, sortent, et reprennent calmement, main dans la main et la peur aux tripes, vers leur baraquement. Chaque soir, les prisonnières sont comptées –pour estimer les pertes journalières. Dans la file, immobiles, elles évitent absolument le regard du SS qui les dénombre. Elles sont sauvées, mais jusqu'à quand?

Numéro 1716

Dans ce cauchemar insondable qui semblait sans fin, quelques gestes de solidarité leur permettaient parfois de reprendre leur souffle, pour quelques heures. Quand Rena flanchait, sa sœur prenait le relais pour la soutenir. À Birkenau, elles avaient retrouvé un petit groupe d'amies d'enfance. Inexplicable miracle, toutes survécurent à leur internement.

Himmler, obsédé par l'occultisme et la numérologie, avait exigé pour superviser les 999 premières déportées juives que soient envoyées du camp de concentration de Ravensbrück 999 prisonnières allemandes. Certaines kapos se montraient plus compatissantes (quand les nazis tournaient le dos) que d'autres.

L'une d'elles, une grande brune prénommée Emma, n'était jamais «cruelle par plaisir», notait Rena. Emma portait un triangle noir, réservé aux «socialement inadaptés» et aux «fainéants». La classification couvrait pêle-mêle les Roms, les alcooliques, les sans-abris, les handicapés mentaux légers, les lesbiennes et les prostituées.

Un jour que la jeune Polonaise avait commis une infraction, un SS se mit à la battre sans retenue et lui cracha sa sentence au visage: «Ton heure est venue!» Elle ne pourrait pas, cette fois, échapper à la chambre à gaz ni tenir sa promesse à Danka. À l'heure de l'appel quotidien, Emma se dirigea vers le bureau du nazi. Quand elle en sortit, elle siffla entre ses dents à une Rena stupéfaite un bref «Disparais!». Rena, qui devina dans quelle catégorie Emma devait se ranger, lui fut reconnaissante jusqu'à la fin de sa vie –qui intervint finalement bien plus tard que ce qu'elle avait envisagé ce jour-là.

«Je n'ai pas besoin de rappel. Je sais qui je suis. Je sais ce que j'étais.»
Rena Kornreich Gelissen

En janvier 1945, les troupes russes approchaient le camp pour le libérer. Rena, Danka –comme Edita Grosman et Helena Citrónová– allaient devoir parcourir 56 kilomètres dans la neige pour atteindre la gare de Wodzisław, d'où 58.000 prisonniers allaient être transférés vers Ravensbrück. 15.000 allaient périr en chemin.

Le 29 avril, Ravensbrück était à son tour libéré, soit trois ans et quarante-et-un jours après l'arrivée de Rena à Auschwitz. Évacuées aux Pays-Bas, les deux jeunes femmes retrouvent ensuite leur aînée aux États-Unis. Leurs parents et leur autre sœur ont sans doute été tués à Auschwitz. Tout ce qu'elles possèdent d'eux, ce sont des photos récupérées grâce à leur aînée. «Je n'avais pas de linge ancien, de trousseau hérité de ma mère. Alors j'en ai collectionné, restant debout jusqu'à 3h du matin pour frotter une tache que d'autres pensaient définitive.»

Mais Rena n'a pas cherché à remplacer, en accumulant ces objets-témoins de vies autres que la sienne, ses propres souvenirs. «Ce morceau de chair que le médecin a enlevé se trouve au fond d'un bocal, dans du formol qui a fini par conférer à la chair un ton vert irréel. Le tatouage s'est sans doute complètement estompé maintenant, je n'ai pas vérifié. Je n'ai pas besoin de rappel. Je sais qui je suis. Je sais ce que j'étais. J'étais dans le premier train pour Auschwitz. J'étais le numéro 1716.»

À découvrir dans l'épisode suivant de notre série «Les 999 oubliées d'Auschwitz», un regard différent sur la survie après le déportement: pour Libusha Reich, l'après-Auschwitz «était encore pire».

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