Égalités / Société

Pour Libusha Reich Breder, l'après-Auschwitz était «encore pire»

Temps de lecture : 9 min

Cette survivante qui figurait parmi les 999 premières déportées d'Auschwitz voulait «vivre 120 ans pour en parler le plus longtemps possible».

Cette photo a longtemps hanté Libusha Reich (au centre). Prise par un SS qui enjoignait aux jeunes femmes «de sourire», il en émane une fausse réalité de normalité qui lui donnait l'impression «qu'on avait volé son âme». | United States Holocaust Memorial Museum via Wikimedia Commons
Cette photo a longtemps hanté Libusha Reich (au centre). Prise par un SS qui enjoignait aux jeunes femmes «de sourire», il en émane une fausse réalité de normalité qui lui donnait l'impression «qu'on avait volé son âme». | United States Holocaust Memorial Museum via Wikimedia Commons

«Dieu? Il n'y avait pas de Dieu à Auschwitz», répond d'un ton sec Libusha Reich à la personne qui l'interroge hors champ. «Les conditions étaient si atroces que Dieu a préféré ne pas s'y rendre.»

Digne et calme face à la caméra, le visage auréolé d'épais cheveux blancs, elle confie une fois de plus les détails de son calvaire. La University of Southern California Shoah Foundation, financée par Steven Spielberg, possède des heures d'interview de Libusha Reich Breder. Elle s'y exprime dans un anglais teinté d'un fort accent d'Europe de l'Est. La Libération, explique-t-elle, ne lui a pas apporté l'apaisement dont elle rêvait. Loin de là.

Pendant l'été 1945, Libusha parcourt à pied les 318 kilomètres qui séparent Berlin de Prague. Elle y prendra un train qui la ramènera chez elle, en Slovaquie. La jeune femme sait que personne ne l'y attend. Sa famille a été exterminée. Mais quand on lui a tendu le sésame officiel qui lui donnait la possibilité de se déplacer n'importe où dans le monde, elle ne voulait rien d'autre que «rentrer chez elle». Avec un petit groupe d'amies et compagnes d'horreur, elles embarquent à bord d'un train bondé. Les réfugiés s'y entassent; impossible de ne pas penser à celui qui les avait emmenées de force en Pologne en mars 1942.

Les jeunes femmes décident alors de monter sur le toit du train. «Pourquoi pas? Nous étions libres.» Elles avaient échappé au camp, à la marche de la mort et aux dangers inattendus de la Libération. Libusha se remémore le paysage, les montagnes qui succèdent aux champs à perte de vue, une nature verdoyante et fleurie, les villageois qui sourient et rendent leur salut à ces joyeuses voyageuses.

À Auschwitz-Birkenau, le ciel était obscurci par la fumée âcre du crématorium, l'horizon bordé de barbelés et de miradors. Sur le toit, elles laissent le soleil estival réchauffer leur peau, leurs jeunes os usés. Elles redécouvrent les odeurs du monde libre, leurs lèvres et leurs doigts encore tachés du jus des cerises bien mûres dont elles se sont gorgées. Libusha ignore que le sentiment jubilatoire qui l'anime sera de courte durée.

Comme un fantôme qui retourne dans sa tombe

Elle peine à croire qu'elle a enfin retrouvé Stropkov, sa ville natale. En se dirigeant vers la maison de ses parents, son cœur bat à tout rompre. Elle avait 18 ans à son départ. Aujourd'hui, elle n'a plus d'âge. Son poing tremble quand il s'abat sur la porte d'entrée. Libusha ignore qui elle trouvera derrière; un cousin, peut-être?

La porte s'ouvre avec force et un inconnu lui fait face. Doté d'un accent russe ou ukrainien que Libusha ne peut tout à fait cerner, visage fermé, il lui demande ce qu'elle veut. «Rentrer chez moi, il s'agit de ma maison.» «Elle est à moi, rétorque-t-il. Je l'ai achetée pour un dollar.» L'homme sait pertinemment qui elle est et devine sans aucun doute le sort qui a dû être réservé à la chétive jeune femme. La cruauté de ses derniers mots avant de lui claquer la porte au nez achève Libusha: «Retournez d'où vous venez!»

Contrairement à beaucoup d'autres, elle osera raconter le calvaire de la Libération.

Comme Rena Kornreich, qui projettera ses propres histoires à travers le linge d'autres familles, patiemment collectionné, Libusha est terrassée par la brusque prise de conscience qu'elle a tout perdu. Elle a tenu bon et traversé les années de torture, côtoyé l'indicible au quotidien pendant 333 jours, portée par l'espoir de retrouver quelques membres de sa famille, leur modeste maison et la possibilité, peut-être, de réparer sa vie effilochée. Mais elle ne retrouvera pas les photos des membres de sa famille disparus, ni leurs meubles ou leurs menus souvenirs, qu'elle aurait à son tour légués à ses futurs enfants. Cette réalité la fait vaciller au bord de la folie.

«Ce retour a été ma pire expérience, un sentiment catastrophique», confie-t-elle à la BBC dans la série documentaire Auschwitz: The Nazis and the Final Solution. Elle ère «comme un fantôme retournant vers sa tombe» dans la ville restée intacte, et prend conscience que toutes les maisons appartenant à d'autres membres de l'importante communauté juive de la petite ville ont été réquisitionnées.

«Quand je regardais à travers les vitres, j'avais le sentiment que leurs regards étaient tous braqués sur moi. Ils se tenaient à distance, comme si je risquais de les empoisonner. Le lendemain, je suis partie et ne suis jamais revenue.» Libusha ne baissera cependant jamais les bras: il lui faudra vingt ans pour y parvenir, mais elle récupérera la maison familiale.

Des millions de viols

À Bratislava, elle retrouve certaines de ses amies et apprend que sa sœur a survécu en se faisant passer pour catholique. Mariée à un footballeur professionnel, c'est elle qui obtiendra la première un visa pour l'Amérique. Libusha, quant à elle, épouse Friedrich («Fred») Breder en 1946. Avec son mari, lui aussi ancien déporté, ou ses amies, elle évite d'évoquer le douloureux passé. Il lui faudra des années pour enfin partager l'horreur d'Auschwitz-Birkenau.

Contrairement à beaucoup d'autres, elle osera aussi raconter le calvaire de la Libération. Les soldats russes qui les ont accueillies et nourries en exigeant en retour une récompense en nature. La fuite perpétuelle, aussitôt quelques forces reprises, pour leur échapper. Ceux qui les ont cachées (juives et femmes, on n'aurait guère de scrupules à les violer, à les dépouiller –voire pire).

La libération de Ravensbrück par l'armée soviétique n'apporte pas l'apaisement tant attendu.

Libusha a survécu à la marche de la mort aux côtés d'Édith, d'Helena, de Rena [auxquelles les trois premiers épisodes de cette série ont été consacrés, ndlr]. Elles ont léché la neige sur laquelle les nazis avaient renversé de la soupe. Leurs vêtements mouillés par la neige ne pouvaient sécher, et celles qui se tenaient debout contre le métal glacé du train qui les amenait à Ravensbrück gelaient. «Le trajet de Wodzisław à Ravensbrück était la pire chose qui me soit arrivée jusque-là: j'étais en train de mourir de froid et je devais jeter mes camarades mortes depuis le train en route, elles qui avaient survécu trois ans à Auschwitz.»

Mais la libération de Ravensbrück par l'armée soviétique n'apporte pas l'apaisement tant attendu. Elles sont «maigres comme des nouilles» selon la description d'Édith Grosman, couvertes de plaies, les orteils gelés au point d'être amputés, leurs têtes rasées. À bout de vie. Pourtant, certains soldats russes n'hésitent pas à profiter d'elles. S'il n'existe pas de chiffres précis des viols perpétrés par l'armée russe en 1945, c'est parce que les femmes se sont tues pendant des décennies. Mais ceux-ci se compteraient par millions.

Libusha fait partie des «chanceuses»: elle est parvenue à leur échapper à plusieurs reprises. Un jour, en route vers Prague, des soldats russes s'arrêtent à la hauteur du petit groupe qu'elle forme avec ses amies. Ils leur proposent de monter à bord de leur véhicule. Elles hésitent mais, épuisées, finissent par céder. Après quelques kilomètres, les militaires s'arrêtent dans une clairière à l'abri des regards. Libusha sait que le voyage se termine là: ils vont les violer, et sans doute les tuer.

La réalité est aussi pleutre mais moins définitive: ils se contentent de les dépouiller. Leurs maigres possessions se résument à des vêtements donnés par la Croix-Rouge, un peu d'argent, de nourriture. Ils les laissent stupéfaites sur le bord de la route, une fois de plus sans rien d'autre que la vie sauve.

Retournés à leur belle vie

Libusha sait qu'elle doit s'accrocher, pour parler un jour à ce monde qui refusait d'entendre. «En 1944, les Américains survolaient le camp, prenaient des photos.» Mais la libération qu'elles attendent toutes n'arrivait pas. «Nous priions pour qu'ils bombardent le camp, et qu'enfin ce soit terminé.» Elle livrera parmi les témoignages les plus fournis et détaillés, comme ceux enregistrés et consignés par la Shoah Foundation.

«Si je ne raconte pas, qui racontera? Qui se souviendra?» En 1946, la jeune mariée savait que personne ne l'écouterait. Le monde entier savait, mais personne ne faisait rien, dit-elle. Elle se concentre sur son avenir: happée quand elle avait à peine 18 ans, elle ne sait que si peu des choses du quotidien. «Il me fallait tout apprendre. À me comporter avec les autres. À cuisiner, aussi.» Les conditions sont difficiles. En tant que citoyens et habitants d'un pays communiste, Libusha et Fred n'auront droit à aucune indemnisation.

Linda tiendra parole: elle témoignera au cours de plusieurs procès.

Ils économisent et attendent leur visa pour les États-Unis –pendant vingt ans. Ils y arrivent en 1966, «avec deux enfants, quatre valises et 40 dollars». «J'en ris aujourd'hui, ajoute-t-elle, mais à l'époque, sans comprendre un mot d'anglais, la victoire était amère.»

Libusha (devenue Linda) Reich Breder cumule bientôt plusieurs emplois. Fred et elle achètent, grâce à un prêt que lui consent sa sœur, une grande maison dont ils louent les chambres. Elle cuisine pour leurs locataires, désormais fort bien. En Californie, à San Francisco, ils retrouvent des amis, un cercle de soutien, construisent doucement la vie qu'ils rêvaient d'avoir. «J'apprécie le capitalisme», déclare malicieusement la vieille dame. Leurs enfants feront des études universitaires. Et Linda tiendra parole: elle témoignera au cours de plusieurs procès.

Le premier sera celui de Franz Wunsch, en 1969, à Vienne. L'épouse de l'officier nazi a contacté Helena Citrónová, la déportée d'Auschwitz dont il était éperdument amoureux: «À votre tour de lui sauver la vie.» Helena et sa sœur témoignent en faveur de Wunsch, qui est acquitté. «Otto Graf [l'autre officier nazi accusé] et lui étaient des sadiques. Je leur ai dit, d'autres témoins l'ont dit. Mais ils ont été libérés», relate Linda.

À Auschwitz, elle a travaillé au Kanada, l'entrepôt de tri des possessions des déportés. Parlant allemand, elle parvenait à suivre toutes les conversations des SS venus se servir avant que les biens saisis soient envoyés au Reich: «Avec tous les millions qu'ils ont volés, ils ont pu se payer dix avocats. Et ils sont ressortis libres, ils sont retournés à leur belle vie.»

Soixante-et-une vies pour une bouteille d'eau

La colère n'a fait que nourrir son envie de continuer à témoigner. Un autre procès s'est tenu vingt ans plus tard, qui revêtait plus d'importance encore à ses yeux. L'accusé, Gottfried Weise, avait gagné le surnom de Guillaume Tell à Auschwitz. Contrairement au héros de la légende, il n'utilisait pas d'arbalète, mais son arme à feu, pour tirer sur la boîte de conserve placée sur la tête d'un enfant. Il s'enorgueillissait d'être bon tireur et ne ratait presque jamais sa cible. Puis, pour célébrer sa victoire, il logeait une autre balle dans le front de l'enfant.

Le nom et le visage de Weise étaient pour Linda liés à l'un des épisodes qui l'ont le plus marquée, un épisode fondateur de sa volonté de livrer sa vérité.

Elle est embrassée par des lycéens allemands, bouleversés, qui lui promettent: «Ne vous inquiétez pas, cela n'arrivera plus jamais!»

Un été, de nouveaux arrivants à peine débarqués du train qui faisaient la queue pour être «triés» hélèrent les jeunes femmes du Kanada. La chaleur était assommante et ils leur réclamaient un peu d'eau. Une employée de l'entrepôt avait cédé à leurs supplications. Un enfant s'était précipité pour attraper la bouteille d'eau que cette dernière avait jetée par-dessus la barrière.

Un garde nazi qui avait été témoin d'une partie de la scène avait vivement attrapé l'enfant, pour le projeter en l'air et l'embrocher sur sa baïonnette. Le désengageant aussitôt, il lui avait enfin fracassé la tête contre un mur. Les employées du Kanada avaient été alignées et la responsable sommée de se rendre. Elles étaient restées muettes. En représailles, Gottfried Weise en avait alors abattu soixante.

Inimaginable

La fille de Linda, Dasha, a confié à l'autrice Heather Dune Macadam: «L'accusé ressemblait à un riche industriel. On n'aurait jamais pu imaginer que c'était un assassin.» Linda craignait que l'histoire se répète et que Weise ressorte libre. Une autre épreuve l'attendait: «Avant de pouvoir témoigner, j'ai été interrogée pendant quatre heures. Ils voulaient s'assurer que j'y étais. Et je me souvenais de tout; j'ai même corrigé leur plan du camp

À la fin de son témoignage, le juge demande à Linda si elle souhaite dire autre chose à la cour. Elle se lève, et sa petite silhouette couronnée de blanc s'approche de Weise et des autres SS jugés. Le doigt tendu vers leurs visages, elle déclare: «Oui, j'ai quelque chose à vous dire, à vous tous. J'ai attendu ce moment. Me retrouver en face de vous et vous montrer du doigt. Et aucun d'entre vous ne peut plus faire quoi que ce soit contre!»

À sa sortie du tribunal, elle est embrassée par des lycéens allemands, bouleversés, qui lui promettent: «Ne vous inquiétez pas, cela n'arrivera plus jamais!» Weise a été libéré de prison une dizaine d'années plus tard en raison d'une santé défaillante. Il est mort cinq ans après.

Infatigable, Linda a participé à des documentaires et émissions de télévision, de nombreux livres ou projets scolaires, trouvant le courage de retourner à Auschwitz avec des écoliers. Elle qui comptait «vivre jusqu'à 120 ans pour continuer à raconter» en avait 86 quand elle s'est éteinte en 2010. Parmi les vingt-deux survivantes ayant appartenu au premier convoi, seule une poignée a accepté de partager ses souvenirs. Sans Édith Grosman, Helena Citrónová, Rena Kornreich ou Linda Reich Breder, ce pan de l'histoire de la Shoah serait demeuré dans l'ombre.

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