Société

Le téléphone fixe, relique d'un temps où la voix était d'or

Temps de lecture : 8 min

Rejeté à son apparition à cause de sa technicité puis délaissé à l'avènement du mobile, le fixe est aujourd'hui un objet recherché par les nostalgiques et les esthètes.

L'aspect esthétique des téléphones à cadran en fait des objets convoités dans les brocantes. | Wesley Hilario via Unsplash
L'aspect esthétique des téléphones à cadran en fait des objets convoités dans les brocantes. | Wesley Hilario via Unsplash

«Allô? Attends ça va couper!»

Elles étaient au moins cinq. Manue, Maureen, Sarah, Flo et Ingrid. Cinq régulières à qui je consacrais entre trente minutes et trois heures de téléphone quotidien –après avoir déjà passé une bonne partie de la journée ensemble, sans me soucier de la facture France Télécom de mes parents. Avant 2001, pas de forfait illimité et encore moins de Snapchat. Alors, on s'appelait.

Entre 13 et 16 ans, j'ai accaparé le 04 familial pour évoquer en vrac les profs, les fêtes où on s'incrusterait bien même si c'était chez Julie qu'on détestait, les garçons, l'option maths à laisser tomber, l'étroitesse de l'univers, Courtney a-t-elle fait tuer Kurt?, changer le monde, devenir quelqu'un de bien, sécher les cours (ou pas)... Bref, la vie.

Vingt et quelques années plus tard, grâce au même outil et ses envolées technologiques (coucou la 5G), je peux passer ma vie à constituer des playlists –et finalement écouter toujours la même chose–, télécharger quarante films par heure, trouver un mec sur une app' ou bien des sushis, apprendre à démonter un vélo, mater une vidéo de black metal tamoul et même, en toute hypocrisie, féliciter sur Linkedin Julie l'ex-babos promue directrice commerciale chez Airbnb. Le tout, en même temps. Par contre, je ne connais plus qu'un seul numéro de téléphone fixe, celui de mes parents. Comment en est-on arrivé là?

L'outil jugé le moins utile

Comme 95% des Français selon le dernier baromètre du numérique du Crédoc (2019), je possède un téléphone portable. Et j'appartiens aux quelque 68% de la population qui explorent internet via leur téléphone ou encore aux 62% qui utilisent la messagerie instantanée. Alors que près d'une personne sur deux utilise désormais des applications pour passer des appels, le fixe disparaît des foyers. Seuls 40% de la population considèrent qu'il est «très utile ou assez utile» (-9 points par rapport à 2017), ce qui en fait, parmi différents équipements analysés par l'institut, l'outil de communication jugé le «moins utile» par les usagers interrogés.

Ainsi, au vu de l'utilisation massive des nouvelles technologies, le réseau Orange (ex-France Télécom) s'emploie depuis 2019 à démanteler son réseau téléphonique commuté (RTC), réseau historique, soit les lignes branchées aux fameuses prises «T» qui disparaissent elles aussi. Ce qui n'empêche pourtant pas quelques passionnés de résister.

Sébastien est ainsi tombé amoureux d'un vieux téléphone fixe en 2011, lors d'une brocante. Depuis, il ne cesse d'en repérer et de les réparer, et les vend sur Le Bon Coin ou sur son propre site, Le téléphone vintage.

Faites-vous partie des adeptes du téléphone à cadran? | Louis Hansel @shotsoflouis via Unsplash

«J'aime bien cette idée de pouvoir se réapproprier des objets du passé et du quotidien. Pour moi, à 47 ans, tourner un cadran [certains téléphones fixes étaient dotés d'un cadran qu'il fallait tourner pour composer un numéro, ndlr], c'est un retour en enfance», confie celui qui affirme vendre très régulièrement ces machines d'un autre temps. Qui sont ces adeptes? «Il y a ceux qui sont électrosensibles, ceux qui veulent consommer plus raisonnablement. Plus généralement l'aspect esthétique plaît beaucoup, mais aussi l'idée de faire une pause, de prendre le temps d'appeler et ne faire que cela, surtout dans cette période où se déplacer est moins évident», observe Sébastien, par ailleurs salarié dans le privé.

Objet refuge, objet d'imaginaire

L'œil désormais aguerri, le Parisien écume brocantes et salons à la recherche de raretés qui se vendent entre 60 et 120 euros, voire plus selon les époques et les styles. Fabriqués en masse à la fin des années 1970, de nombreux téléphones noirs en bakélite dorment encore dans les caves et les greniers. «Je pense que pour beaucoup, le téléphone fixe représente encore quelque chose de fort. Il rassure face à la peur de l'avenir, c'est un objet-refuge», suggère Sébastien.

Le téléphone noir en bakélite, un classique. | Alexas_Fotos via Pixabay

Mais refuge de quoi exactement?

«Le téléphone est un fait social total, comme le téléphone portable aujourd'hui. C'est un instrument technique unique car porteur d'imaginaire, de discours et de poétique», analyse l'historien Patrice Carré qui a participé à l'élaboration d'un MOOC de la Fondation Orange consacré à l'histoire du téléphone. Pourtant, les Français ont longtemps boudé cet appareil.

Pour quoi faire? Les domestiques font le même travail

En 1878, le téléphone de l'américain Graham Bell (brevet déposé en 1876) fait son petit effet lors de l'exposition universelle en France. L'ingénieur français Clément Ader s'en empare et participe à la création des premières sociétés de téléphonie privée. «À l'époque, la fabrication d'un appareil nécessitait le travail de plusieurs dizaines d'ouvriers, sans compter le coût des lignes. Elles étaient privées, réservées aux plus riches de la population, et fonctionnaient d'ailleurs sur le modèle du télégraphe, de point à point», rappelle Patrice Carré.

En plus du prix, l'usage social nourrit les réticences. Pourquoi se téléphoner pour convenir d'un rendez-vous quand les domestiques font ce travail?

Clément Ader perçoit cependant une véritable fortune en devenir. Pour émerveiller les foules, il conçoit son théâtrophone, permettant de se relier à l'opéra de Paris et d'écouter ainsi la musique en direct depuis chez soi. «Déjà une idée de divertissement accompagnait l'outil avec les dimensions de joie, de bonheur, de plaisir qu'elle englobe», souligne Patrice Carré.

Le théâtrophone de Clément Ader. | via Wikimedia Commons

Le télégraphe, austère, fonctionnel et rapide ne permet pas autant de poésie. Mais il est très étendu, couvrant tout le territoire et permettant des liaisons internationales. Néanmoins, une combinaison d'événements économiques et sociaux suscitée lors de la fusion de deux entreprises aux cultures très différentes, la Poste et le Télégraphe –qui deviendront les PTT– vont favoriser le développement du téléphone.

Bon an mal an, les réfractaires cèdent aux sirènes de la Société générale des téléphones dans les années 1880. Avec le concours de l'État et des collectivités, elle réussit à implanter des lignes dans les grandes villes françaises. Réservé aux élites économiques, le téléphone accompagne le développement industriel de la France. «On observe une véritable carte en peau de panthère, avec des régions viticoles comme le Bordelais ou la Champagne équipées, de même que les villes commerçantes et portuaires et les grandes régions touristiques que sont alors la Côte d'Azur ou la Normandie», relate Patrice Carré.

La planchette magique

Au tournant de l'entre-deux-guerres et sous l'impulsion américaine, «la planchette magique» (comme la décrivait Marcel Proust dans ses chroniques pour Le Figaro) se développe dans de nombreux foyers aisés. En France, «le modèle type en 1924 était le PTT 24 noir style art déco. Il s'agissait du premier poste à cadran rotatif avec un petit extra propre au style français: l'écouteur de la belle-mère», note Sébastien à propos de ce combiné sur le côté qui permettait à une tierce personne d'écouter la conversation.

L'appareil s'immisce lentement dans les foyers. En 1938 (un peu moins de 40 millions d'habitants en France), on compte 1 million de raccordés au réseau de transmission de la voix. Mais, si les grandes demeures disposent de leur propre standard téléphonique et que l'objet trône sur le bureau du maître de maison, l'objet ne touche pas encore les classes moyennes et populaires.

«La plupart des gens en avaient aussi un peu peur», remarque Patrice Carré citant À la recherche du temps perdu. Proust y décrit sa domestique Françoise et sa réticence à utiliser le téléphone:

«Elle trouvait le moyen de s'enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme d'autres au moment d'être vaccinés. Aussi le téléphone était-il placé dans ma chambre, et, pour qu'il ne gênât pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple bruit de tourniquet.»

Apprendre à parler

La technicité de l'objet et sa sonnerie souvent stridente effraient et dérangent. On doit aussi réapprendre à parler. Patrice Carré explique comment émergent d'autres codes de politesse, de civilité, de diction, le fameux «Allô», le sourire qu'on ne voit pas et le fait de prendre des nouvelles de l'autre. «Les PTT avaient même publié un petit ouvrage à l'époque pour mieux se faire comprendre, bien employer certains mots, chiffres ou lettres. Parfois, les liaisons avec les opératrices [les fameuses “demoiselles du téléphone”, ndlr] ou avec l'interlocuteur étaient mauvaises. C'est un instrument qui bouleversait les voix et le quotidien mais aussi l'intimité.»

Se développe tout au long de la seconde moitié du XXe siècle «une culture de l'interlocution à maîtriser pour réussir lors de ces actes d'échanges dont les règles changent», écrivait en 2002 la sociologue Laurence Bardin à ce propos.

Peu à peu, le fixe envahit les maisons sous le regard des mères «garantes de la sociabilité du foyer», raconte la chercheuse Corinne Martin de l'Université de Lorraine.

Plan de rattrapage

En 1974, représentant d'une France ridiculisée pour son manque d'équipement en téléphonie (seul un Français sur sept en dispose chez lui), Valéry Giscard d'Estaing transforme cet objet en accessoire indispensable avec son «plan de rattrapage».

Le téléphone accompagne tant et si bien le quotidien que les productions littéraires, théâtrales ou cinématographiques en font un personnage à part entière.

Au tournant des années 2000 cependant, le fixe commence à perdre de vitesse: l'émergence du portable révolutionne le quotidien adolescent.

«Le téléphone portable offre une nouvelle liberté aux jeunes, expose Corinne Martin qui a travaillé sur le sujet au début des années 2000. C'est un objet incorporé, individualisé, réceptacle de la mémoire cognitive. Et en novembre 2007, avec l'avènement du smartphone, on voit un nouveau basculement.» Celui du verbe. Paradoxalement, plus la téléphonie se modernise, moins on se parle.

«On assiste à l'émergence d'un double mouvement de retour à des formes écrites par le biais des messages électroniques et, au-delà de la fascination pour la nouveauté du portable, à des usages de distanciation et de multimédiation», soulignait déjà la chercheuse Laurence Bardin il y a vingt ans.

Ainsi, la sonnerie intempestive et intrusive honnie a été remplacée par un objet nous mobilisant 24h/24.

L'angoisse de se parler

Basile a grandi dans cette France adepte du smartphone. Il n'est pas «angoissé» à l'idée d'appeler mais juste «peu habitué». «J'appelle plutôt pour fixer des rendez-vous, sinon j'utilise principalement les apps pour communiquer, surtout sous la forme de messages», témoigne cet étudiant de 19 ans qui se décrit comme peu bavard mais plus prompt «à voir les gens en vrai quand c'est important».

D'autres exprimeraient une forme d'angoisse à l'idée de parler au téléphone, et même une forme de prise en otage, rapportaient L'Express en 2017 et plus récemment un long reportage du Monde Campus consacré au sujet. Comme au tournant du XIXe siècle, on voit apparaître des cours pour apprendre à parler au téléphone.

Pour Lucas Gallé, cofondateur de l'entreprise La Vie Mobile dans le Cotentin (département de la Manche), les principales victimes de ce phénomène sont les personnes âgées: «Beaucoup n'ont pas l'habitude du portable et de ses apps, et le téléphone fixe demeure leur seul moyen de communication.» Constatant un décalage à la fois culturel et technique, aggravé en ces temps de crise sanitaire, le jeune homme décide de proposer un «smartphone fixe» dont l'abonnement comprend aussi le paramétrage et la maintenance. Il installe ainsi des portables reconfigurés avec l'application WhatsApp, ce qui permet à la fois l'usage de la vidéo et du téléphone sans «trop changer les habitudes» de ses clients, principalement des personnes âgées ayant au moins 80 ans. L'entrepreneur, qui a d'abord fait un test avec sa propre grand-mère, affirme recevoir aujourd'hui des demandes de toute la France face à l'isolement.

Car, hélas, comme le chantait Nino Ferrer en 1967, «Gaston y a l'téléfon qui son et y a jamais person qui y répond... P'têt bien qu'c'est important».

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