Société

Les lettres et les cartes postales connaissent un regain d'intérêt

Temps de lecture : 6 min

Loin de tomber en désuétude, la correspondance par écriture manuscrite se réinvente.

«Les jeunes reçoivent aujourd'hui une belle feuille de papier comme un cadeau», selon Françoise Cahen, professeure de lettres. | Green Chameleon via Unsplash
«Les jeunes reçoivent aujourd'hui une belle feuille de papier comme un cadeau», selon Françoise Cahen, professeure de lettres. | Green Chameleon via Unsplash

Il y a quelques semaines, ma mère a décidé de me renvoyer les lettres que j'avais écrites à ma grand-mère, décédée en 2011. Je me revois choisissant avec soin les cartes postales de vacances (un âne grec à lunettes de soleil, un champ de lavande banal) ou fabriquant une carte de vœux –souvent une vieille feuille morte peinte et collée avec un bout de scotch– relatant sur un papier, à en-tête de renard, mes aventures interminables avec mes copines, mes exploits ou mes déceptions scolaires enrobées de quelques futilités sur la vie. Ces mots, souvent malhabiles malgré l'attention toute particulière que j'y portais, reflétaient aussi leur époque: gommettes, feutres à paillettes, lettrines épaisses ou dessins moches de poneys venaient agrémenter mes missives, qui, je n'en doutais pas à l'âge de 8 ans, faisaient toujours plaisir à leur destinataire. Qui ne manquait jamais de me répondre.

Trente ans plus tard, les seules cartes que je reçois sont plus souvent envoyées en fonction du rythme de reproduction de mes copines –et rarement manuscrites– que pour s'enquérir de mon bien-être.

Normal, internet est passé par là. Et, après l'expérience de premiers longs mails d'amoureux reçus au tournant des années 2000, mes communications épistolaires se résument souvent à quelques envois saccadés sur diverses applications. Pire: je n'écris plus à personne puisque la vie de tout le monde s'affiche désormais partout.

Et pourtant. «Les jeunes reçoivent aujourd'hui une belle feuille de papier comme un cadeau», raconte Françoise Cahen, professeure de lettres au lycée d'Alfortville et doctorante à l'université Sorbonne Nouvelle.

Depuis une dizaine d'années environ, la lettre et la carte connaissent un regain d'intérêt auprès du grand public, toutes classes sociales et d'âges confondues, remarquent Sophie et Valentine Bastide. La première a fondé L'Écritoire en 1975, une modeste papeterie tout en bois et joliment agencée dans un ancien café rue Saint-Martin à Paris. La seconde reprend progressivement la boutique, et poursuit ainsi une tradition familiale née au XIXe siècle, lorsque l'arrière-grand-père fabriquait des godets scolaires.

Effet Harry Potter

Mère et fille tiennent à la dimension artisanale de leurs produits dont elles peuvent pour chacun raconter l'histoire: papier, carte, stylos, cahiers sont sélectionnés avec soin. «Dans les années 1980, écrire tenait de la tradition, on ne se posait pas vraiment la question. Entre 1990 et 2010, ça a été le déclin. Je n'ai plus commandé de papier à lettres car la demande s'essoufflait. Puis c'est revenu, avec une particularité: une forte envie de se démarquer chez les jeunes. Je me suis interrogée sur un effet Harry Potter qui a peut-être permis de poser un autre regard sur les objets d'écriture», raconte Sophie Bastide. Chez L'Écritoire, les sceaux en cire ont par exemple retrouvé la cote chez les agences de communication et les artisans, note Valentine Bastide. «L'idée qui émerge c'est une envie de faire différemment, d'être exclusif.»

Le sceau en cire sert désormais à se distinguer. | Post of Russia via Wikimedia

Même constat pour Maxime Brenon, cofondateur de Papier Tigre, maison branchée de la papeterie française depuis 2012, plumes d'oie et sceaux à cacheter en moins.

«Quand nous nous sommes lancés, ça a été un pari un peu fou. Ceci dit, on avait remarqué que la papeterie restait forte dans d'autres pays, alors pourquoi pas en France?» Le jeune entrepreneur mise sur un savoir-faire étroitement lié au monde de la communication et des agences de graphisme. Très vite, le produit phare est le «pli postal», un kit de correspondance prêt à poster composé de bloc de lettres aux motifs originaux à plier et... d'un mode d'emploi.

Liaisons de papier

Mais a-t-on vraiment besoin d'apprendre à écrire? Pour Françoise Cahen, la pratique n'est pas si évidente auprès de jeunes n'ayant pas été habitués à correspondre et surtout à s'épancher de cette manière. «Je me souviens d'une classe de garçons de Seconde technologique qui avait des difficultés. Pourtant, ils ont adoré l'exercice d'écriture de lettres d'amour, car cela leur permettait d'exprimer leurs sentiments différemment. Ces exercices nous montrent aussi l'importance de leur apprendre à bien rédiger et à être attentif à la forme comme au fond, notamment pour l'envoi d'e-mail, ce qui n'est d'ailleurs pas au programme.»

Si Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos reste un best-seller au programme, c'est aussi la matérialité de la lettre qui motive, note la chercheuse. «Ils découvrent une autre liberté avec ce support et déploient des trésors de créativité pour l'embellir. Certains m'ont rendu leurs lettres enroulées d'un beau ruban par exemple.»

La lettre et la carte permettent aussi un rapport beaucoup plus intime à l'écriture. «Il s'agit vraiment d'une énonciation d'un individu à l'autre, il y a moins de médiation par l'interface. Cette forme d'écriture permet aussi d'échapper aux architectes de formats que sont les Instagram, Snapchap et autres Twitter», souligne Françoise Cahen, elle-même par ailleurs très active sur les réseaux sociaux.

Ce mode de communication était subi, à présent il est choisi. | Álvaro Serrano via Unsplash

Sans compter que, à en croire un sondage Opinion Way commandé par la filière papetière UFIPA, la pratique de l'écriture manuscrite donnerait «une bonne image de soi» selon 90% des enquêtés.

Le numérique n'est pourtant pas un repoussoir, souligne Maxime, qui voit au contraire dans l'engouement pour le papier une réaction au numérique: «C'était un mode de communication subi, maintenant il est choisi.» Ainsi, Papier Tigre joue sur l'innovation en phase avec le monde numérique et détonne avec l'univers plus classique de la papeterie traditionnelle: notes-stickers pour ordinateur, semainiers à poser à côté de son écran, couleurs pastel et lignes épurées accompagnent l'usager tout-numérique. «Nous concevons nos produits comme des accessoires de mode», explique le cofondateur de l'entreprise qui, dès ses débuts, s'est associée à des marques prestigieuses comme Colette.

Pour Valentine Bastide aussi cette complémentarité est importante, et parfois exemplaire dans certains pays de forte tradition calligraphique, comme le Japon. C'est d'ailleurs à Tokyo que Papier Tigre a ouvert sa troisième boutique fin 2017.

Laser et magie

Pour les papeteries plus traditionnelles comme L'Écritoire, les années de fort engouement pour internet et ses diverses applications n'ont pas été si évidentes. Mais, paradoxalement, c'est le développement de certaines technologies comme le découpage au laser ou l'imprimerie 3D qui ont réveillé la carterie. «Un énorme travail artisanal s'est développé autour des années 2010/2015. On a vu apparaître des cartes de vœux dites “pop-up” par exemple, très créatives, des cartes-objets qui ne sont plus des messages éphémères mais bien des cadeaux que l'on garde», expliquent Valentine et Sophie Bastide. De nouvelles maisons d'édition s'installent à base de joli papier, graphisme tendance, couleurs chatoyantes, motifs originaux en privilégiant l'ancrage local, comme Monsieur Papier, à Plogoff (29) Pascale Éditions, ou encore MH éditions à Montreuil (93). Cette maison pratique le collage et le pliage à la main en plus de la découpe laser. Jeux d'ombre et lumière, découpes dentelées dans un papier recyclé ou ultra-travaillé, illustrations faites à la main: la carte devient un objet magique.

Le 23 décembre 2020, la mairie de Chateaulin, dans le Finistère (29), recevait 800 lettres au Père Noël, toutes manuscrites et illustrées. Certaines donnaient même des conseils au vieil homme barbu, rapportait Le Télégramme de Brest, illustrant les préoccupations sanitaires des enfants. Écritures invocatrices, pleines d'espoirs, quasi prophylactiques, mais aussi essentielles pour le développement moteur et sensoriel, comme le montre une étude récente portant sur des jeunes de 12 ans et plus, publiée fin juillet 2020 par une équipe de recherche de Trondheim, en Norvège.

La lettre recèle ainsi une magie indéniable grâce à ce qu'elle suscite chez l'autre: plaisir, surprise, attention. Françoise Cahen se souvient d'une classe de Première, qui, à la lecture de l'ouvrage Les Années d'Annie Ernaux avait envoyé une série de textes à l'autrice par le biais de sa maison d'édition. «Elle était si émue qu'elle leur a répondu à tous, dans une très longue lettre. Personne ne s'y attendait. C'était si fort que certains élèves en ont pleuré.» Ce pouvoir de l'écrit, Sophie Bastide y croit toujours. «Ce que nous vivons aujourd'hui bouleverse notre appréhension du monde, les jeunes remettent en question leurs projets de vie et de travail. L'un des dérivatifs de ce changement s'illustre peut-être dans ce goût pour l'écrit et le temps long.»

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