Société

«Pour des sommes comme ça, on éradique des familles sans problème»

Temps de lecture : 10 min

[Épisode 5] Le 5 juillet 2014, une réunion de famille chez Renée Troadec tourne à l'empoignade. Hubert Caouissin, soutenu par sa belle-mère, accuse son beau-frère Pascal d'avoir volé de l'or. Lydie Troadec, elle, enregistre la conversation en douce.

Des gendarmes bloquent l'accès de la rue où se trouve le domicile de Pascal et Brigitte Troadec, en mars 2017 à Orvault. | Jean-Sébastien Evrard / AFP
Des gendarmes bloquent l'accès de la rue où se trouve le domicile de Pascal et Brigitte Troadec, en mars 2017 à Orvault. | Jean-Sébastien Evrard / AFP

Le curseur se déplace sur l'écran d'ordinateur. Double-clic. Une fenêtre du lecteur VLC s'ouvre. Nom du fichier: «Explication Pascal mp3 5 juillet 2014». Sur les chaises pliantes en acier de la grande salle de retransmission, le public se penche vers les enceintes. Dans la salle de presse, les journalistes ont les doigts au-dessus du clavier. Dans la salle d'assises, enfin, les jurés, les parties civiles et leurs avocats tendent l'oreille. Dans un silence de cathédrale, les murs laqués vermillon du palais de justice font résonner le son de l'enregistrement.

5 juillet 2014. Maison de Renée Troadec, à Guipavas. Côte D478. Quatre bises pincées claquent sur des joues. Les «bonjour» et les «ça va?» s'échappent des lèvres par réflexe. Rapidement, la voix sèche de Lydie Troadec couvre celles des autres pour répartir les places autour de la table. Les pieds des chaises frottent contre le sol. Lydie annonce: «J'ai mandaté Hubert», et Hubert répète d'un ton docte: «Je suis mandaté par Lydie.» Pascal Troadec, le frère de Lydie, applaudit des deux mains et ricane: «C'est l'affaire Pastor!»

Silence. Renée Troadec, la mère de Lydie et Pascal, prend la parole: «J'exige que j'ai droit à la moitié de ce qui a été pris… Et puis un quart pour Lydie, et un quart pour Pascal.» Sa part remplie, elle se tait. Une voix féminine, confuse, s'enquiert alors: «La moitié de quoi?»

«Mais de quoi tu parles, Maman? Qu'est-ce qu'on t'a piqué?»

Pascal et Brigitte se sont rencontrés en discothèque au début des années 1990. Pascal est tout de suite tombé amoureux. Mais, sur les marchés où il travaillait tous les week-ends, «mon père a cru entendre que Brigitte n'avait pas… une bonne renommée», indique Lydie Troadec à la cour. Après avoir passé les concours de la fonction publique («Contrôleuse du trésor, elle voulait en faire son métier», signale sa famille), Brigitte a trouvé un poste à La Courneuve. Pascal veut la rejoindre.

Son père, Pierre Troadec, se moque de lui: «Elle va pas t'attendre sur le quai à Paris!» Lydie ne croit pas vraiment en la bonté des hommes, mais elle croit en celle de son frère. Elle le rassure: «N'écoute pas Papa. Vas-y!»

En juillet 1993, Pascal et Brigitte se sont mariés. Sur le parvis de l'église, Brigitte avait une longue robe blanche à manches bouffantes, et des pompons couleur ivoire parsemaient sa chevelure. Plus tard, le couple est venu vivre en Bretagne, à Blain, avec leur petit Sébastien. Puis, à la naissance de leur petite Charlotte, ils ont acheté un pavillon dans la banlieue de Nantes, au 24 rue d'Auteuil, à Orvault.

Sur l'enregistrement sonore, il y a d'abord un grommellement. À moins qu'il ne s'agisse des frottements du tissu sur le dictaphone caché dans le décolleté de Lydie Troadec. Les paroles des uns et des autres s'entremêlent. Brusquement, la voix claire de Pascal Troadec surgit: «Mais de quoi tu parles, Maman? Qu'est-ce qu'on t'a piqué?»

«Je ne sais pas s'il m'aimait...», expose Renée Troadec à propos de son fils Pascal. Entendue depuis le tribunal judiciaire de Brest presque six ans jour pour jour après l'enregistrement, la petite dame aux cheveux courts et auburn a alors l'attentisme du troisième âge. Les questions de la présidente de la cour d'assises de Nantes semblent lui arriver d'un monde lointain, sans ombre ni forme. «En tous cas, à la fin, il ne m'aimait plus», assure-t-elle, les épaules trop étroites pour sa veste bleu ciel.

«Mais pourquoi vous nous traitez de voleurs?»

La barre du lecteur audio poursuit son avancée. Hubert Caouissin répond à Pascal: «C'est simple, il y avait quelque chose dans l'immeuble. Quelque chose de très très important.» Sa langue claque contre son palais: «Alors soit vous n'y êtes pour rien, et dans ce cas je vais m'en occuper. Soit vous avez quelque chose à vous reprocher, et dans ce cas... Je ne peux rien pour vous.»

En fond sonore, Pascal proteste d'une voix rauque. Brigitte interrompt: «Mais laisse-le parler, on comprend rien! Quelque chose d'important, c'est quoi?»

– Quelque chose de très important, réitère Hubert.
– Mais les mots! Les mots… C'est quoi? s'agace Brigitte.
– Mais vous êtes malades?! rugit Pascal Troadec.
– Pourquoi tu t'énerves, si t'as rien à te reprocher? le coupe Lydie.

Une chaise grince contre le carrelage. Pascal frappe la table avec son poing. Il intime à Hubert de «fermer sa gueule», agrippe la table et la secoue. Renée s'est tue. Dans la cacophonie ambiante, Lydie Troadec s'emporte à son tour: «J'appelle les gendarmes! Tu sors! J'appelle les gendarmes!»

Plus tard, Brigitte et Pascal Troadec iront à la gendarmerie pour déposer une main courante. Ils évoqueront les accusations de Hubert et Lydie, leur fils déscolarisé, et toutes ces choses ne tournant pas rond. Les gendarmes argueront: «S'il fallait qu'on écoute toutes les histoires de famille, on s'en sortirait pas.» Aucune suite ne sera donnée.

Face aux menaces de Lydie, Brigitte sort à son tour de ses gonds: «T'es tombée sur la tête, toi? 300 kilomètres pour quoi? Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On n'a rien volé!» Puis: «Moi, je ne viendrai plus jamais ici.»

La voix pressante de Pascal vibre soudain: «Mais pourquoi vous nous traitez de voleurs?» Hubert rétorque: «Moi je pense que vous avez pris quelque chose dans l'immeuble…»

Sur l'enregistrement du dictaphone, tel un insecte filant dans la pièce, le mot «or» est enfin saisi au vol.

Abasourdi, Pascal implore: «Hubert, t'es malade ou quoi? Comment tu sais qui a volé de l'or?»

– J'ai des informations. J'ai des informations.
– On se calme tous
, fléchit Pascal.

Des pas lourds résonnent sur le sol de la cuisine. Pascal actionne le robinet et un filet d'eau coule dans un verre. Il déglutit. Brigitte répète, incrédule: «De l'or?»

***

Le 8 mars 1940, l'hebdomadaire Le Journal des Finances titre en première page «Le Trésor et la Banque de France». La France est à l'époque l'une des plus grandes puissances monétaires mondiales: les caves de la Banque centrale contiennent 2.500 tonnes de lingots et pièces d'or.

Ce que l'article ne dit pas, c'est qu'en mars 1940, l'exode du Trésor a déjà commencé. Six mois plus tôt, la France –aux côtés du Royaume-Uni– a déclaré la guerre à l'Allemagne. Pour empêcher l'ennemi de s'emparer du Trésor au cas où il viendrait à passer la frontière, le gouverneur de la Banque de France, Pierre-Eugène Fournier, a pris les devants: il va faire sortir l'or du pays. À bord de navires militaires, des caisses de lingots et pièces d'or quittent les ports pour l'Angleterre, les Antilles, l'Afrique, les États-Unis ou encore le Canada.

En décembre 1939, un convoi de 100 tonnes d'or doit partir de Brest direction Halifax, en Nouvelle-Écosse. 2.071 caisses et sacoches remplies de lingots et pièces sont ainsi chargées dans les soutes du cuirassé Dunkerque. Par la suite, l'amiral Gensoul écrit au gouverneur Fournier: «Il était impossible de compter sur la discrétion absolue d'un équipage de 1.500 hommes et des nombreux ouvriers qui participaient ou assistaient à l'embarquement…»

Des convois seront tout de même organisés jusqu'au dernier gramme d'or. Le dernier partira à bord de bateaux civils réquisitionnés, quelques jours avant l'armistice du 22 juin 1940. Mais dans la précipitation, le pointage ne sera pas strictement vérifié.

Une légende raconte alors qu'au moment du chargement, une caisse d'or tomba dans le port de Brest. Cela n'est pas impossible. Si la Wehrmacht n'a jamais mis la main sur l'or français, à la fin de la guerre, 395 kilos d'or manquaient à l'appel. La rade de Brest a été sondée par des scaphandriers, en vain.

Mais quand, soixante-dix-sept ans plus tard, l'affaire Troadec fait les gros titres, un témoignage parvient au Télégramme. Une femme de 61 ans affirme: «Cet or a existé!» Elle raconte, dans les colonnes du journal, comment son père a repêché une caisse d'or au quai de Laninon peu après le dernier convoi de juin 1940, avant de le cacher dans un immeuble du quartier de Recouvrance.

Il existe une autre archive sonore.

«Pour moi, c'était moitié-moitié…»

Contactée le 13 mars 2017, une semaine après les aveux de Hubert Caouissin, Renée Troadec confie au micro de RTL: «Mon fils s'est vanté d'avoir 5 millions d'euros! Il a déclaré ça assez fort devant tout le monde. 5 millions d'euros qu'il a embarqués. Il vient pour nous snober... Il était fier comme je sais pas quoi.» Marc-Olivier Fogiel, qui mène l'interview, lui demande ce qui s'est passé lors de la réunion de famille du 5 juillet 2014. Renée Troadec soupire. «Mon fils a soulevé la table, c'est incroyable, il a manqué de casser la porte-fenêtre», retient-elle. Avant de clamer: «Pour moi, c'était moitié-moitié… [Pascal] a dit “Ah certainement pas, moi je garde tout!”»

«Ce trésor, on va bien finir par le retrouver», lui fait remarquer Marc-Olivier Fogiel. Au téléphone, Renée Troadec acquiesce, précise que les pièces sont estampillées Banque de France, et ajoute: «Sa femme Brigitte a dit –c'était le jour de la dispute– “De toute façon, quand tout est parti à l'étranger, on peut rien faire!” Et elle rigolait…»

Était-ce le fruit de son imagination ou l'œuvre des griefs ressassés? Pascal et Brigitte avaient-ils essayé d'en rire, là où l'ironie n'est jamais que premier degré dans les esprits paranoïaques? En tous cas, aucun de ces propos attribués à Pascal et Brigitte Troadec ne ressortait de l'enregistrement mp3.

À la cour d'assises de Nantes, la présidente plisse les yeux: «Quand on entend l'enregistrement, on entend Pascal et Brigitte se défendre. Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent rien. On voit bien qu'ils sont dans une autre réalité…»

Sur sa chaise, les bras de Renée s'agitent un peu. Elle concède: «J'ai mal interprété. Je me suis trompée sur toute la ligne.» Elle assure que son mari lui a bien dit avoir découvert une caisse d'or dans leur immeuble du quartier de Recouvrance, mais confirme n'en avoir jamais vu la couleur. La présidente repose la question: «Alors qui vous a dit que cet or avait été volé?»

– Personne, dit Renée Troadec en secouant légèrement la tête.
– C'est pas Hubert qui a pu vous dire ça?
– Ah oui… C'est possible. Après, on s'est dit que l'or n'avait jamais existé. Ils ont fait des recherches sur ça. Ils n'ont rien retrouvé.

Les enquêteurs ont épluché les comptes en banque, les factures et les déclarations d'impôts: à 50 ans, Pascal et Brigitte Troadec avaient fini de payer leur pavillon d'Orvault. Ils s'étaient bien acheté une voiture Audi A4, pour Pascal, et une BMW 318D, pour Brigitte. Toutes deux d'occasion. Plutôt qu'un tour du monde, Pascal et Brigitte Troadec souhaitaient montrer les capitales européennes à leurs enfants. Solitaire, Pascal avait peu d'amis. De ses courts voyages, il envoyait des cartes postales à sa famille pour garder le contact. Hubert, Lydie et Renée y voyaient une «provocation».

Ainsi, le phénomène de «délire à deux», semblable à celui des sœurs Papin, serait finalement un délire à trois.

«Tu crois plutôt Hubert que ton propre fils»

À la fin de l'enregistrement du 5 juillet 2014, Hubert insiste: «Je vous jure que c'est très important. Y a de quoi changer la vie de tout le monde. Tout le monde peut arrêter de travailler. Y a des tonnes. Je sais ce que je dis. Pour des sommes comme ça, on éradique des familles sans problème. Tous, tous…» Puis, magnanime: «Si on met la main sur quelque chose, vous aurez votre part…» Pascal l'arrête: «Mais je m'en fous de l'argent!»

Quelques mois plus tard, Renée Troadec enverra à son fils Pascal une lettre recommandée avec accusé de réception. Dans ce courrier versé au dossier, elle écrit: «Mon cardiologue m'a dit de ne plus recevoir de personnes malveillantes chez moi. Pour moi, la santé passe avant tout. Bonnes fêtes de fin d'année.»

À la barre, le docteur psychiatre Zagury explique aux jurés le concept de folie raisonnée: «L'idée que la folie puisse reposer sur un raisonnement échappe à beaucoup de monde.» Pour autant, dit-il, Hubert Caouissin suivait sa propre logique: «Il fallait démontrer que Pierre Troadec avait mis la main sur le trésor, que Pascal s'en était emparé, et que [le petit] était menacé de mort.» Au fil des années, Hubert Caouissin est devenu un enquêteur, «mais un enquêteur délirant.»

L'expert psychiatre Coutanceau, lui, précise: «Le normal interprète. Le délirant [...] s'est débranché de la réalité. La différence c'est l'obsession interprétative. L'intensité. C'est l'idée inébranlable.»

En août 2015, Pascal Troadec écrivait à son tour deux courriers. À Lydie, d'abord, lui rappelant qu'il était «son unique frère». «Peut-être qu'Hubert devrait voir un psy, exprimait-il en-dessous. Cette histoire complètement abracadabrante a été inventée par Hubert.» Il avait été voir les gendarmes, pour savoir si une enquête pour vol d'or avait été ouverte. Ils avaient répondu par la négative. «Voilà, je voulais vous tenir au courant vu que vous ne voulez plus nous voir, ni les enfants, ce qui est un peu dommage», finissait-il.

À sa mère Renée, ensuite, Pascal écrivait: «Tu crois plutôt Hubert que ton propre fils. Je suis très très déçu.» Il lui rappelait ce jour où ils avaient convenu d'une visite chez elle à Guipavas, avec Sébastien et Charlotte. Sur la route, Renée lui avait envoyé ce SMS: «Si tu viens, j'appelle les gendarmes!» Sur le papier, Pascal avançait: «Est-ce une situation normale? Vous vivez en vase clos toi, Lydie, Hubert et [le petit].» Et signait: «Te souhaitant un retour à la raison, Pascal.»

«J'aurais pu me casser la jambe, ou mourir!»

À la cour d'assises de la Loire-Atlantique, la voix de la présidente se radoucit. Elle demande à Renée: «Vous en pensez quoi vous, de toute cette histoire?»

– Ben c'est dur quand même, il aurait pas dû faire ça…, reconnaît Renée.

Renée Troadec ne parle pas de Hubert Caouissin. Elle ne parle pas de la famille de son fils ni de ses petits-enfants, tués la nuit du 16 au 17 février 2017 chez eux, puis démembrés à la ferme de Pont-de-Buis. Le public et les journalistes écarquillent les yeux quand Renée Troadec raconte cette balade à la plage avec Pascal et Brigitte en 2012: «Ils m'ont fait prendre un chemin difficile, j'aurais pu me casser la jambe, ou mourir!»

– Mais il vous aimait Pascal, madame, tempère la présidente.
– Ah ça je sais pas!
– Pourquoi vous en doutez?
– Avec tout ce qu'il m'a fait!
– Mais qu'est-ce qu'il vous a fait madame?
– Ben ça! Me faire prendre un chemin caillouteux…

De la même façon, sur RTL quatre ans plus tôt, Marc-Olivier Fogiel tendait une perche à Renée: «Et à votre gendre, ce soir, j'imagine que vous lui en voulez terriblement…»

– Bah je lui en veux, mais bon, je me mets à sa place aussi… C'est terrible, avait répondu Renée.

«À votre petit-fils qui reste, avait enchaîné le journaliste, un jour, vous allez lui raconter tout ce qui s'est passé?»

– Oh ben il a regardé la télé, il sait tout ce qu'il s'est passé! Il a pas l'air d'être…

Elle avait laissé sa phrase en suspens, hésitant un instant. Le petit avait passé quelques jours chez elle, en attendant les services sociaux. Il avait dessiné, dit-elle. Elle n'avait pas entendu, ni perçu d'émotions particulières de sa part. Si Renée en avait quelque chose à dire, finalement, c'était qu'une semaine après l'arrestation de ses parents, il était «normal».

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