Société

«Pascal ne voudra pas s'arranger, il préférera nous éliminer»

Temps de lecture : 17 min

[Épisode 1] En 2011, la belle-famille d'Hubert Caouissin a soudainement changé de train de vie, sans explication. Lorsque trois ans plus tard, Renée Troadec lui parle d'un sac de pièces d'or trouvé par son défunt mari, il comprend: Pascal, le frère de sa compagne Lydie, a récupéré le magot familial.

Photo de la maison d'Hubert Caouissin et Lydie Troadec, à Pont-de-Buis, prise le 7 mars 2017. | Fred Tanneau / AFP
Photo de la maison d'Hubert Caouissin et Lydie Troadec, à Pont-de-Buis, prise le 7 mars 2017. | Fred Tanneau / AFP

À l'automne 2013, Hubert Caouissin a commencé à se taper la tête contre les murs. Il prenait son élan et se jetait contre la cloison. «Parfois, la cloison était enfoncée. C'était de la brique et du plâtre», précise sa compagne d'alors, Lydie Troadec.

Un jour où elle conduisait le petit à sa compétition de judo, Lydie Troadec lui avait demandé s'il avait bien pensé à l'appareil photo. Hubert Caouissin s'était claqué la tête contre le tableau de bord. «C'était pas un spectacle pour mon fils», dira-t-elle. Lydie Troadec n'a pas eu peur –Hubert ne lui avait jamais fait de mal– mais elle avait eu mal pour lui. Elle avait tenté d'expliquer les crises au médecin généraliste. Il avait simplement répondu, à propos d'Hubert: «Il ne fait pas d'effort.» Lydie Troadec s'était sentie ridicule. Elle n'avait pas insisté.

Elle a alors pensé au stress. Le matin, Hubert Caouissin doit se lever tôt pour le bateau le menant à l'île Longue, située dans la rade de Brest. Une fois le bateau arrimé, le personnel et les ouvriers d'État badgent sur le chantier de l'arsenal, la base de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins. Sur le site classé «secret défense», Hubert Caouissin travaille en tant que technicien en chaudronnerie. Les horaires sont compliqués, pression et promiscuité en plus.

Lydie, elle, occupe un poste de secrétaire dans un cabinet médical. Ses patrons la décrivent comme «gentille et ponctuelle», «impressionnante dans la saisie de texte», mais «dans une crainte permanente» et «facilement impressionnable».

D'abord, il y a les maux de crâne et l'agressivité. Hubert se met à «mal parler» à Lydie: «Je lui ai dit qu'il fallait qu'il arrête», relate-t-elle. C'était avant la tête contre les murs.

Hubert Caouissin commence à percevoir le bruit de la serre de son voisin, «pourtant là depuis 2009». Il se met à l'entendre la nuit. Sur le chantier de production industrielle de l'arsenal, les techniciens baignent dans «un bruit de fond permanent, comme sur une autoroute». Peu à peu, il ne supporte plus les petits matins au son des vagues sur le transrade en direction de l'île Longue. Malgré son atelier insonorisé, le vrombissement des moteurs et le murmure des canalisations du chantier deviennent à leur tour invivables. Un premier arrêt de travail est délivré à Hubert Caouissin en juillet 2013. À son retour en septembre, le moindre crayon tombant sur le sol transforme son crâne en caisse de résonance. Chaque bruit l'envahit. Hubert Caouissin court vers son chef. Il faut qu'il parte. «Je ne voyais plus rien. Je ne comprenais plus rien.» Début novembre 2013, le médecin du travail lui signe cette fois un congé maladie longue durée. Hubert Caouissin pense faire un burn out.

Il passe deux audiogrammes sans qu'une hyperacousie ne soit diagnostiquée. L'ORL conclut à une «sensibilité» pour les ondes sonores à basse fréquence. En 2004, sa compagne Lydie Troadec avait eu «le sentiment» d'être moralement harcelée au travail. Elle avait consulté un psychiatre. Les choses s'étaient progressivement arrangées. Alors Hubert, pour qui «dès que le téléphone sonnait chez moi, c'était trop», se décide à voir un psychiatre.

Le jour de son premier rendez-vous, pris dans les embouteillages, il peine à trouver la rue du cabinet. Désorienté, il se trompe et arrive en retard. Quand il pénètre enfin dans la salle d'attente, il est en sueur. Dans un coin de la pièce, un ventilateur tourne. Les bruits des pales claquent contre les parois de son crâne. Il part sans se retourner. Hubert Caouissin ne retournera plus chez aucun psychiatre.

«Le lit dans lequel on dormait a été saboté»

Hubert et Lydie habitent Plouguerneau, village bordé de plages et de falaises au nord du Finistère. Hubert y avait fait construire, bien avant leur rencontre, une petite maison à 300 mètres de chez sa mère –non par amour, mais par opportunité: le terrain était à bon prix et il souhaitait investir dans l'immobilier. Désormais, il ne peut plus se reposer chez lui à cause des bruits des voisins. Il va chez sa mère, Marie-Françoise, mais les bruits de la nuit l'empêchent là aussi de trouver le sommeil.

Le couple décide donc de dormir avec le petit chez Renée Troadec, la mère de Lydie, dans sa maison de Guipavas une fois par semaine. Mais cette «bouffée d'oxygène» se retrouve étouffée. «Le lit dans lequel on dormait a été saboté», assure Hubert Caouissin. Une pièce métallique scintille par terre. L'un des triangles fixés sur le renfort du lit est tombé. Il n'a pas pu se détacher seul. Hubert Caoussin soupçonne Pascal Troadec, le frère de Lydie. «C'est pas la première fois qu'il sabotait des affaires de Lydie», jure-t-il.

Hubert n'a jamais apprécié son beau-frère. Un après-midi de 2007, Pascal, sa femme Brigitte et leurs deux enfants –Sébastien et Charlotte– avaient emmené Hubert et Lydie visiter le château des ducs de Bretagne à Nantes. Au retour, ils leur avaient proposé de venir chez eux, dans leur maison à Orvault, «pour un quatre-heures». À peine attablés, Pascal et sa femme Brigitte avaient demandé aux enfants d'aller dans leur chambre. «Et c'est là que la discussion a commencé», se souvient Lydie Troadec.

Son frère et sa femme lui avaient reproché de se faire avoir par tous les hommes, s'étaient moqués d'elle pour être sortie avec un Noir et être allée voir un psychiatre. Lydie en avait été humiliée. Quand elle avait rejoint son frère Pascal dans le salon pour lui demander la raison de tout ça, Pascal avait simplement répondu: «Je ne vois pas de quoi tu parles.» Hubert ne supporte pas que l'on prenne Lydie pour une imbécile.

Pierre Troadec, le père de Lydie, leur avait déjà déconseillé de se rendre chez Pascal et sa femme. À son décès, en novembre 2009, Pascal apparaissait effondré. Il s'était remis très vite. Par la suite, il téléphonait sans cesse à sa sœur Lydie pour savoir ce que leur père avait bien pu lui dire avant de mourir. Une autre fois, alors que Lydie lui posait son petit sur les genoux, son frère –pourtant lui-même père de deux enfants– lui avait lancé: «Je ne suis pas à l'aise avec les enfants.» Non, vraiment, chez Pascal, rien n'exsudait la bienveillance.

«J'ai besoin de tout vider»

Durant son arrêt de travail, enfermé à Plouguerneau, Hubert Caouissin passe le temps sur son ordinateur. Il fait des recherches sur le bruit, épluche les sites survivalistes et télécharge tout ce qu'il trouve sur le sujet, y compris un document en PDF intitulé «Fabrication d'un silencieux». Il aime accumuler les informations.

Une autre de ses passions, c'est les actions en bourse. «La bourse, c'est beaucoup d'informations. J'ai des émotions avec ça», reconnaît-il. Sa voix s'illumine: «J'aime bien construire les choses. J'aime faire partie intégrante d'un système.» Il raconte comment un simple «épiphénomène» peut avoir une incidence sur le marché, utilise les connaissances qu'il a d'une entreprise pour acheter au mieux. «Je me sens très léger après, décrit-il. Je peux faire n'importe quoi.»

Le seul défaut que Lydie Troadec voit en Hubert Caouissin est qu'il «ne jette rien». Il garde les pots de yaourt, les nappes en papier sur la table de la salle à manger et l'eau de la baignoire pour arroser les plantes vertes. Hubert entasse et stocke, y compris sur son ordinateur. Toute la presse en ligne doit être téléchargée, même s'il ne l'ouvre pas. Il siphonne les sites internet. Il l'exprime ainsi: «J'ai besoin de tout vider.» Ensuite, il classe et trie les dossiers. À chaque consultation de site pornographique, Hubert aspire tout. Incapable d'utiliser la corbeille, il crée un dossier «INTERDIT» pour y ranger les images qu'il ne veut pas voir, les photos pédopornographiques et zoophiles. Il achète plein de disques durs externes.

«Quel connard! Il aurait pu nous ouvrir la barrière quand même!»

À l'école maternelle, le petit connaît des difficultés. Les autres enfants le frappent, l'étranglent, le traitent d'«autiste». La maîtresse souligne également plusieurs problèmes. Mais «elle était pas nette en fin de compte», assure Lydie. Hubert promet à sa compagne: leur fils n'a pas de problème, il peut y arriver si on le laisse tranquille. Au fil de ses pérégrinations en ligne, Hubert est tombé sur la proposition faite par Nicolas Sarkozy lorsqu'il était ministre de l'Intérieur: instaurer la création d'un fichier pour les enfants à problèmes. Ils décident de déscolariser leur fils et de lui faire cours à la maison avec des manuels. L'instruction à Plouguerneau se passe bien, le petit déploie des talents exceptionnels d'apprentissage et de mémorisation. À 5 ans, il sait lire et a déjà bouclé le programme de CP. Ses parents lui offrent un chien, Heidi. Brigitte, la femme de Pascal, insiste auprès du petit: «Bah oui, mais c'est pas une petite sœur.» Elle répète: «T'es tout seul.» Hubert et Lydie ne sont pas d'accord. Le petit voit aussi d'autres enfants. Deux fois par semaine, il va au club de foot, près de chez sa mamie Renée à Guipavas.

Chaque année, autour du 15 août, toute la famille Troadec organise une grande fête au cœur de la Bretagne, à Spézet. Tantes, oncles et cousins se retrouvent pour un barbecue et rattraper le temps perdu. «En 2011, Pascal nous a dit qu'il n'y avait pas de barbecue. En 2012, il a dit [au reste de la famille] qu'on ne voulait pas y aller. En 2013, il nous a donné une mauvaise date», souligne Hubert Caouissin. Lydie ne sait pas exactement comment c'est arrivé. Même avec Brigitte, avec qui tout avait été «toujours fluide», les relations se sont peu à peu distendues à partir de 2011. Lydie Troadec en est sûre: en 2012, elle continuait à recevoir son frère, sa belle-sœur, son neveu Sébastien dont elle est «la marraine de cœur» et sa nièce Charlotte à Plouguerneau. Puis, Pascal l'a «de moins en moins appelée». Il n'y a pas eu de «contexte particulier».

En décembre 2013, Hubert, Lydie et le petit sont toutefois invités à passer Noël chez Renée Troadec à Guipavas. Lydie a placé le gâteau à la crème sur la banquette arrière de la voiture et un dictaphone dans son soutien-gorge pour enregistrer la soirée. Elle ne sait plus pourquoi elle l'a fait. Peut-être était-ce à la demande d'Hubert. Sur la bande versée au dossier, une chanson des Beatles s'échappe de l'autoradio. Lydie avertit: «Mon frangin, il a pas dû nous ouvrir la barrière... Il n'aurait pas eu tout cet égard pour nous.» Le moteur ralentit. D'un coup, elle s'exclame: «Ah les enfoirés! Vraiment un égoïste fini! Là franchement, ça m'écœure...» À l'arrière, par-dessus les jappements de la chienne, le petit commente de sa voix enfantine: «C'est pas très gentil...» Lydie lui glisse: «Hey, ça reste entre nous hein... Tu dis pas ça devant tout le monde, pour pas que ça fasse de la peine à Mamie Renée», avant de reprendre: «Non mais quel connard! Il aurait pu nous ouvrir la barrière quand même!» Son frère Pascal sait que depuis son cancer du sein et ses complications, Lydie a perdu la motricité de son bras. Elle lui avait pourtant demandé de laisser la barrière ouverte. Il s'en fichait, de son handicap.

À leur arrivée, dans la cuisine, Brigitte et Pascal discutaient tout bas. À quoi rimaient ces messes basses? Puis ils ont insisté pour revoir le plan de table afin que le petit soit placé entre eux deux, près du ramequin des cacahuètes. Que cherchaient-ils, au juste? Le petit aurait pu s'étouffer avec un biscuit apéritif. Ce Noël 2013 fut le dernier passé en famille.

«Je ne sais pas où il trouve tout ce fric»

En février 2014, nouvel enregistrement. Cette fois, Hubert Caouissin est chez sa mère, Marie-Françoise, à Plouguerneau. Le manque de sommeil est à présent vertigineux. Lydie n'entend pas, mais la nuit, Hubert l'affirme, un bruit de moteur résonne chez le voisin. Cela lui rappelle le bruit des moteurs de l'île Longue. Face à sa mère, il monte d'un cran: «Moi, si je perds mon boulot, je suis prêt à tuer quelqu'un. Je le tue, je m'en fous! Je vais en prison trois ans maximum et je suis libre. Et je vivrai comme un cassos, j'm'en fous. On vit très bien cassos en France. Les cassos sont les rentiers de notre société.» Sa mère Marie-Françoise lui demande s'il voit quelqu'un. Finalement, du Xanax sera prescrit à Hubert Caouissin. Les molécules lui offrent quelques précieuses heures de sommeil.

Fin juin 2014, Renée Troadec raconte à Hubert Caouissin une anecdote: lorsqu'ils habitaient dans leur immeuble du quartier de Recouvrance, rue Laurent Legendre à Brest, son mari Pierre aurait trouvé quelque chose. Pierre, alors artisan-plâtrier, faisait des travaux. De derrière la cloison était tombé un sac de pièces d'or. Pierre avait caché le trésor dans sa caisse à outils, puis l'avait rapporté dans leur maison de Guipavas, avant de le mettre à l'abri dans le grenier. L'immeuble du quartier de Recouvrance avait été par la suite divisé en appartements destinés à la location. Renée Troadec n'a jamais vu le magot, mais elle y a cru.

Soudain, «tout a du sens». Le comportement de Pascal et Brigitte. Pierre parlant, peu avant sa mort, de l'ISF. Les coups de fil intempestifs de Pascal à sa sœur Lydie pour savoir ce qu'elle avait appris. Le lit saboté chez Renée. Les nouvelles voitures de Pascal et Brigitte, leurs voyages avec les enfants. «Je ne sais pas où il trouve tout ce fric», s'interrogeait souvent Renée Troadec. Hubert a bien analysé la situation. À la Pâques 2010, Renée avait dû être hospitalisée pour sa hanche. Pascal lui avait alors demandé les clés de la maison de Guipavas. Il souhaitait récupérer des caisses à outils pour son fils Sébastien qui voulait bricoler. À partir de l'année suivante, leur train de vie avait commencé à changer.

Ainsi, Hubert Caouissin rédige un petit mot qu'il apporte à Orvault: «Magot pièces d'or informés – arrangement? Si accord, tu ramènes les photos.» Sébastien, le fils aîné de Pascal et Brigitte âgé de 20 ans, réceptionne le message. Le soir même, Pascal appelle Lydie. Il «vocifère» au téléphone. Brigitte s'empare du combiné. Elle est d'accord pour l'arrangement. Une rencontre est convenue chez Renée Troadec. Lydie cache à nouveau le dictaphone dans son décolleté. Le fichier sera renommé «Explication Pascal mp3 5 juillet 2014». Dessus, on entend le claquement des bises pour se dire bonjour, et Pascal lancer une référence à l'affaire Pastor. Dans l'affaire Pastor, il est question de tueur à gages. Hubert et Lydie n'en montrent rien, mais cette allusion les terrifie. Renée ne les avait-elle pas déjà mis en garde en prononçant cette phrase: «Pascal ne voudra pas s'arranger. Il préférera nous éliminer»?

Même au supermarché, la ventilation du magasin est devenue trop forte. Hubert Caouissin sort par les portes automatiques en courant, livide. La situation est intenable. Puisque le monde est bruyant, il faut s'en extraire.

«On lui a dit de montrer la maison de Plouguerneau sur Google Maps»

En 2015, à l'ouest du parc naturel régional d'Armorique, le couple achète une ferme isolée à Pont-de-Buis, au lieu-dit Le Stang. «Ce sont toutes mes économies de travail qui sont parties dedans», expose Lydie Troadec. La propriété comprend 26 hectares. Au cœur des bois peuplés de chênes, l'immense bâtisse surplombe une rivière bordée de ruisseaux. Au départ, «il n'était pas question de le cacher», affirme Lydie. Mais de fait, personne –mis à part Renée– ne connaîtra ni l'adresse, ni l'existence de la ferme de Pont-de-Buis. La ligne fixe de la maison de Plouguerneau renvoie directement sur le portable de Lydie. À l'école primaire où le petit est réinscrit en CE2 sous le nom de Troadec –plus commun que celui de Caouissin–, l'institutrice donne un travail: les élèves doivent chercher leur maison sur Google Maps. «On lui a donné une astuce, confie Hubert, on lui a dit de montrer la maison de Plouguerneau et de dire que c'était là. Comme ça, ça ne l'angoissait pas.»

Lydie Troadec entreprend d'écrire son journal intime à partir du 5 avril 2016. Le 24, elle note d'une écriture soignée: «Très bonne journée sauf pour [le petit] qui a fait une grosse colère au moment du goûter.» Lydie détaille les coups de pied dans le canapé de Mamie Renée, une fessée, son refus de manger une part du gâteau préparé par sa grand-mère, une claque. Elle conclut: «Puni de judo.»

Hubert Caouissin et Lydie Troadec dissolvent leur PACS contracté en 2009 malgré leur communauté de vie. Lydie Troadec est ainsi déclarée mère célibataire auprès de la CAF. À Plouguerneau, les herbes hautes envahissent désormais le jardin.

La nature, l'entretien «très physique» de la ferme de Pont-de-Buis et le traitement médicamenteux procurent enfin une sensation d'apaisement à Hubert. Il stocke le bois, maintenant, et le contenu de tout une variété de sites internet, comme avant. Après trois ans de congé maladie, il souhaite reprendre le travail. Il stoppe les antipsychotiques, les petits comprimés bleu-vert de Tercian. Un mi-temps thérapeutique lui est accordé. Le matin, Hubert Caouissin se lève, prend son petit déjeuner et se rend au bureau. Il rentre déjeuner, la famille fait la sieste, Hubert et Lydie font l'amour, avant que ne sonne l'heure du goûter. L'après-midi, le petit va jouer dehors avec Heidi et les poules.

«C'était en train de dégénérer»

Entrée du journal intime de Lydie Troadec:

«Envoi de cartes postales d'Amsterdam, une à Renée et une à “Lydie Troadec et [le petit]”. L'écriture est plus assurée dans celle de Renée, “superbes vacances” et moi “super vacances” avec un seul s, à vacances.»

Le diable se niche dans les détails: Lydie note l'absence de «s» à super et se demande si la carte postale a bien été écrite par Pascal. Puisque aucun arrangement n'est possible avec Pascal et Brigitte, Hubert décide de les «faire tomber financièrement». Un dossier est constitué pour l'envoyer à Tracfin, le service de renseignement pour la lutte contre les circuits financiers clandestins. Baptisé «Crapule», comme le surnom donné par le couple à Pascal Troadec –sa femme Brigitte est quant à elle surnommée «Grosse dondon»–, le dossier contient des captures d'écran de Google Maps et Street View du pavillon de Pascal et Brigitte à Orvault, des plans de la ville annotés, et des fiches listant tout ce qui pourrait s'apparenter à un changement de leur train de vie: la chaîne dorée et les mains propres de Pascal, les «manières empruntées» de Charlotte au point où c'en devient «grotesque», le numéro des plaques d'immatriculation de l'Audi A4 de Pascal et de la BMW 318D de Brigitte.

«Beaucoup de boutons sur la gueule, Seb. Il va commencer à fermer sa gueule et moins mal parler à son père.»

À la ferme de Pont-de-Buis, les bruits reprennent. Près de la chambre conjugale, le poulailler à proximité empêche Hubert de fermer l'œil. Ils installent alors le lit dans la pièce la plus silencieuse de la maison, le salon. Tout autour du sommier, des objets les entourent tel un rempart. D'une voix calme et posée, Hubert indique: «On avait laissé un passage.»

Un soir où il rentre chez lui, Hubert Caouissin sent une odeur «de tabac incrustée dans le plâtre et le bois» en passant la porte d'entrée. «Ça ne venait pas de l'extérieur, j'ai vérifié, assure Hubert. Même la chienne s'est arrêtée et l'a sentie.»

«Je me suis garée sur le parking de l'école, Lucas est arrivé avec un super sac de piscine. J'ai eu de la peine pour [le petit] qui n'avait qu'un sac plastique. La directrice était cachée entre l'école maternelle et l'école primaire pour voir qui avait un sac de piscine et qui n'en avait pas.»

En novembre 2016, Brigitte, la femme de Pascal, contacte Marie-Françoise, la mère d'Hubert, pour prendre des nouvelles du petit. Ils n'ont pas vu le garçon depuis des mois, si ce n'est des années. Hubert et Lydie comprennent que Brigitte cherche des informations pour les retrouver. Hubert se met à être «très prudent sur la route»: il prend des chemins détournés, tourne plusieurs fois aux ronds-points pour s'assurer qu'il n'est pas suivi.

En décembre 2016, Renée Troadec téléphone à sa fille Lydie. Brigitte vient de l'appeler. Elle a demandé où le petit était scolarisé. Elle fait sûrement le tour des écoles. À ce moment-là, «c'est la panique», se rappelle Hubert. Pascal et Brigitte ne sont pas seulement à la recherche d'informations. Ils cherchent leur fils, le dernier ayant droit des pièces d'or. Le petit est en danger.

En janvier 2017, le petit prend un ballon au visage. Un enfant d'enseignant a visé ses lunettes. La maîtresse a pris le garçonnet en grippe, les autres écoliers le harcèlent, «c'était en train de dégénérer», explique Hubert Caouissin. À nouveau, ils retirent leur fils de l'école.

«La peur est ingérable»

Le 7 février 2017, Hubert Caouissin prend place derrière le volant de sa voiture. Il a pris soin de changer la plaque minéralogique immatriculée 29 pour ne pas être repéré. Trois heures ou 255 kilomètres séparent la ferme de Pont-de-Buis et le pavillon d'Orvault. Ce soir-là se tient une soirée années 1980 au Zénith de Nantes. Pascal et Brigitte adorent ça, ils y seront sûrement. Hubert espère profiter de leur absence pour «avoir des infos». Au 24, rue d'Auteuil, à Orvault, une lumière filtre à travers les fenêtres. Brigitte ouvre la porte de derrière pour Ulysse, le chat. Craignant de se faire surprendre, Hubert quitte les lieux. Il roule à nouveau trois heures pour rejoindre la ferme.

Neuf jours plus tard, le 16 février 2017, Hubert Caouissin est mieux préparé. Il monte à bord de son véhicule. Dans son sac, il a glissé un appareil photo, un calepin et un crayon, un stéthoscope. Il enfile une veste à capuche, un bonnet et des gants de mécanicien pour ne pas laisser d'empreinte. Ce sont les vacances scolaires. Pascal, Brigitte et leurs enfants Sébastien et Charlotte seront peut-être partis en voyage, comme à leur habitude. Il espère pouvoir pénétrer cette fois à l'intérieur de la maison. Là, il fera un dessin des clés pour la répliquer. À son arrivée sur les lieux, il est 22h.

À LIRE AUSSI L'inquiétante étrangeté de Nordahl Lelandais, la chronique du procès en plusieurs épisodes

Hubert Caouissin lève la tête. Chez le voisin, à l'étage, une lampe est allumée. Impossible de prendre en photo les véhicules stationnés devant la maison: le flash trahirait sa présence. Sur le côté de la maison, Hubert sort alors son stéthoscope et le plaque contre le crépi. Il veut écouter les conversations à l'intérieur, percevoir une éventuelle discussion autour de l'or, capter le nom de la ville où Pascal et Brigitte auraient une résidence secondaire dont ils n'auraient parlé à personne. S'il parvient à envoyer rapidement son dossier à Tracfin, les Troadec seront mis hors d'état de nuire.

Hubert déplace le stéthoscope sur la porte du garage, sur la porte de la buanderie. Pour la première fois, Hubert Caouissin n'entend rien. Sur les coups de 23h, Brigitte ouvre la porte de la buanderie. Elle appelle le chat: «Ulysse!» Hubert voit Ulysse sous l'arbre du jardin. Le chat le regarde, immobile. Hubert ne bouge pas non plus. Brigitte referme la porte.

La première à aller se coucher est Charlotte. Elle baisse le volet roulant. Dans la cuisine, la lumière «varie». Intrigué, Hubert observe les mouvements lumineux jusqu'à ce que l'ampoule s'éteigne. Les lumières des chambres de la maison disparaissent une à une. À ce moment-là, Hubert se décide à pousser la porte du garage. Il claque des dents. Ses jambes tremblent. «La peur est ingérable», dit-il. Tapi dans le garage, il distingue enfin un bruit. L'un des membres de la famille n'est pas couché. Il sait que les clés ne sont pas loin. Une fois qu'il aura mis la main dessus, il en aura terminé. Mais Sébastien ne dort pas. Alors, à 3h du matin, Hubert Caouissin coupe le disjoncteur dans le garage.

Dans l'obscurité, il entend un bourdonnement.

Newsletters

Empreinte carbone

Empreinte carbone

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anne, qui aimerait clarifier la nature de sa relation avec un homme affirmant ne pas vouloir s'engager.

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Le parcours des six membres de l'OAS, dont le procès s'ouvre ce 21 septembre, témoigne d'une radicalisation violente symptomatique de ces groupes racistes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio