Société

«Je regrette que ça n'ait pas été plus agréable de la tuer»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 3] Alors qu'à la barre se succèdent la sœur de sa victime, les psychiatres et son propre père, Mathieu Danel demeure stoïque face à l'émotion des uns et aux expertises des autres, et peine à expliquer l'inexplicable.

Harlequin with a Guitar (1917), détail. | Juan Gris via Artvee
Harlequin with a Guitar (1917), détail. | Juan Gris via Artvee

À son entrée dans le box des accusés, Mathieu Danel sourit. Les jurés de la cour d'assises du Gard voient un jeune homme de 26 ans, grande mèche brune et barbe fournie, prendre place et dévisager la salle.

Ses parents ne lui rendent plus visite en prison depuis que Mathieu le leur a demandé. Sa mère Sylvie le reconnaît: avec son père, au parloir, ils le «harcelaient». Ils avaient plein de questions. Surtout une: «Pourquoi cette dame?» Ils voulaient comprendre comment ce fils dont ils étaient si fiers, lui qui n'avait jamais posé de problème à personne (contrairement à son frère), qui «quand il regardait la télévision, si c'était horrible disait que c'était horrible, et si c'était sympa, disait que c'était sympa», comment ce fils-là avait-il pu tuer une femme «pour voir ce que ça faisait»? «Il n'avait pas de réponse...», souffle sa mère. Alors, de l'aveu de Mathieu Danel, ils n'avaient finalement «pas grand-chose à se raconter». Les parloirs étaient pénibles pour tout le monde.

«Je suppose qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez moi»

Avec pudeur, Marianne essaie d'expliquer: «Ma petite sœur est née le 9 janvier 1977. Moi-même je suis née le 9 janvier 1974.» C'est elle qui a été désignée pour représenter «la grande absente». Ni sa mère, ni les amis de Claire Reynier ne souhaitent s'exprimer. Marianne dit: «Elle était un de mes fondamentaux.» Elle veut se rappeler les dessins de Claire, sa capacité à se faire des amis en toutes circonstances, et leur passion commune pour le rock «à écouter très fort». Marianne a apporté des photos de famille à diffuser sur les grands écrans de la cour d'assises. Sa sœur Claire y apparaît au loin, au fond d'une chambre d'adolescente ou sur le ponton d'un lac. La greffière tente de zoomer, mais les mouvements de l'image sont imperceptibles. Sur le dernier cliché, Claire apparaît enfin, un chat sur les genoux, sa longue chevelure brune tombant sur la poitrine. Face à l'objectif, elle ne sourit pas.

Marianne se souvient de la réaction de ses filles. Il fallait leur dire que non, on ne verrait plus jamais Tatie Claire. L'une d'elles a pleuré très longuement en silence, et c'est une image difficile à effacer. «Ce n'est pas une notion que l'on a envie d'inculquer à ses enfants si jeunes, déplore Marianne. Que la mort peut frapper à n'importe quel moment, de façon injuste et brutale.»

Alors, on demande à Mathieu Danel de se lever. Qu'a-t-il à répondre à la souffrance de cette femme? L'accusé prend une longue inspiration, les yeux au ciel, puis plonge son regard dans celui de Marianne:

«Vous n'avez pas forcément envie d'entendre ça mais je dois être franc avec vous, je vous dois bien ça. Je suis très conscient de ce que je vous ai fait à vous, votre père, votre mère, et à Claire. Je sais que c'est affreux. Je sais que je devrais le regretter. Mais je regrette que ce ne soit pas le cas. Je suppose qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez moi.»

«J'avais pensé théoriquement à être tueur à gages»

À la barre, Vincent, son père, dit: «J'ai commis une erreur, je l'admets.» Il revient en 2016, après la condamnation de Mathieu pour les violences commises sur sa petite amie Solène. Avec sa mère, ils s'étaient assis tous ensemble pour discuter. Ils avaient «tout mis sur la table», tant et si bien que Mathieu leur avait confié vouloir tuer quelqu'un «pour voir ce que ça faisait». À ces mots insupportables, son père s'était emporté: «Si tu veux tuer quelqu'un, t'as qu'à t'engager dans l'armée ou dans la légion, là où c'est leur métier!» Il ne pensait pas que son fils le prendrait au mot. La voix étranglée, le père secoue ses épaules: «J'ai cru qu'il avait le cafard...»

Au premier soir du procès, la cour d'assises procède à l'interrogatoire de l'accusé. Puisque tout le mobile tient en sept mots quasi-métaphysiques –tuer pour voir ce que ça fait– le président aborde le sujet. Mathieu Danel développe: «J'avais pensé théoriquement à être tueur à gages. Bon, c'était très théorique. [...] Je me suis dit “pourquoi pas?” Avant de devenir soldat ou tueur à gages...» Le président de la cour d'assises écarquille les yeux: «Ah. Donc c'était pour une raison utilitaire. Un marchepied à une autre carrière...» Mathieu Danel tente de cacher son agacement: «J'essaie de vous expliquer», et le président de répondre: «Et je vous en remercie monsieur Danel. On est là pour comprendre, justement.»

Mais personne ne comprend vraiment. Sauf peut-être son frère.

Sébastien* ne s'est jamais vraiment intéressé à Mathieu. À la remarque: «Vous n'avez pas beaucoup d'amour pour lui», il confirme sans sourciller: «C'est cela.» Enfant, «les dix premières années», Mathieu s'arrangeait toujours pour lui mettre «les choses sur le dos» à la moindre bêtise. Il ne l'a connu que «irritable, froid et sec».

À propos des violences commises sur Solène en novembre 2015, Mathieu Danel reconnaît que cela était «stupide», car il y avait plusieurs autres façons de se mettre en colère et «de la pousser». Mais le 19 juin 2018, il n'y en avait qu'une d'obtenir la réponse à cette question qui le taraudait, «qu'est-ce que cela fait de tuer?» Il savait, avouera-t-il plus tard, «que ça arriverait un jour» et précisera: «J'ai tué une femme par curiosité. Un homme, ça aurait été pareil.»

– Mais ce qui est effrayant monsieur, rétorque le président de la cour d'assises, c'est que votre expérience compte plus que la vie humaine.
– Je n'ai pas le même raisonnement que vous. Pour moi, la balance penchait dans l'autre sens. [...] J'y avais beaucoup réfléchi. Je me posais une question et j'ai été chercher la réponse. Je sais que ça peut vous sembler de la folie, mais pour moi c'était logique.
Je regrette, mais pas pour les raisons que vous croyez. Je regrette que ça n'ait pas été plus agréable. Je sais que je vais faire une très longue peine de prison pour quelque chose qui n'était pas si agréable.
Ce que vous nous dites, reformule le président, c'est «tout ça pour ça»?
– Oui.

«Ce qui m'inquiète, c'est qu'il n'est pas sorti de son personnage»

À la maison d'arrêt d'Avignon, le docteur psychiatre Jean-Claude Pénochet a enregistré six heures d'entretien avec Mathieu Danel. Lui ne voit ni psychopathie, ni schizophrénie, ni sadisme. «L'explication n'est pas du tout monstrueuse, expose-t-il à la barre. Tuer et se tuer est quelque chose d'assez proche. Il y a quelque chose de suicidaire chez Mathieu, mais aussi un immense défi lancé au monde.» Tous les experts psychologues et psychiatres s'accordent à noter chez Mathieu Danel une «dimension égocentrée», proche de la mégalomanie, et une «dynamique dissociale et in fine narcissique».

Le docteur Pénochet avance: «Comme les histoires mangas dont les héros noirs vont servir de guides [...] il veut être celui qui a tué pour voir ce que ça faisait.» Face à la cour, l'expert psychiatre hausse les épaules: «Mais il n'est pas du tout le premier...» Il rappelle Lewis Peschet qui, en 2012, a tué une collégienne «pour voir ce que ça faisait». Il rappelle Ginette Alvarez, 57 ans, «effondrée dans la rue, tuée à coups de couteau par un adolescent de 15 ans qui voulait voir ce que ça faisait».

«Ce qui m'inquiète, poursuit le psychiatre, c'est qu'il n'est pas sorti de son personnage.»

La psychologue Adeline Paoli a rencontré Mathieu Danel deux mois après les faits. Il ne cessait de lui répéter: «Pour que je réponde à vos questions, il faut le mériter.» Dans ses notes, la psychologue a alors inscrit: «Se situe dans la provocation. cherche à mobiliser une réaction émotionnelle chez son interlocuteur.» Elle écrit: «Réel défaut d'empathie.» Quand elle lui parle de l'éventualité d'un nouveau passage à l'acte, Mathieu Danel lui sourit: «C'est possible.» La psychologue conclut, à la fin de son rapport: «Mauvais pronostic.»

«Est-ce qu'il a envie d'être enfermé toute sa vie? Car il ajoute toujours du noir sur du noir», confirme le psychiatre Pénochet.

Un incident a eu lieu en détention. C'était le 5 juillet 2020. En promenade, Mathieu Danel a interpellé le surveillant en chef: il fallait le changer de cellule. À l'isolement, son voisin tambourinait sur les murs. Danel prévenait le personnel pénitentiaire: «Je vais lui faire la peau, et j'ai pas envie de prendre pour un deuxième meurtre.» Quelques jours plus tard, au moment du repas, il avait mis son pied sur le chariot des plateaux repas, avait repoussé les surveillants pour se frayer un passage et s'était dirigé vers le détenu. On l'avait arrêté à temps et immobilisé au sol. Les surveillants avaient ensuite retrouvé dans son pantalon une arme artisanale en plastique de quinze centimètres. Il avait passé seize jours au quartier disciplinaire, le temps que les surveillants déplacent le détenu bruyant qui, de l'avis de tous, était fort pénible.

«J'aurais voulu être ému par ce qui a été dit, mais ce n'est pas le cas»

Tout de même, la question de la récidive se pose pour Mathieu Danel. «C'était plus pour tirer la sonnette d'alarme vis-à-vis de la détention, explique-t-il. Mais je ne veux pas recommencer. Je ne le désire pas. Mais contextuellement... Je sais que je peux m'énerver. Et comme je sais que tuer ne me fait rien, je sais que je peux repasser à l'acte.» Un instant, il regarde la cour d'assises: «Je fais ce que je peux pour ne pas recommencer, mais je ne suis pas dupe sur mon fond.»

«Il ne ment pas, assure le psychiatre Jean-Claude Pénochet. Mais quand il dit qu'il ne ressent rien, ce n'est pas vrai.» Pour preuves, les quatre années à Valenciennes, sa relation avec Solène, ses semaines sans intérim, passées sur le parking à attendre que le temps s'écoule, pour ne pas affronter ses parents.

Pour autant, Mathieu reconnaît: «Ma vie n'a pas été chaotique. J'ai connu quelques déboires, mais pas traumatisants. J'ai été élevé par des parents aimants. J'ai été quelqu'un de plaisant. J'étais pas cette coquille vide que je suis aujourd'hui.» Son père Vincent admet qu'enfant déjà, Mathieu ne pleurait pas: «Il riait mais ne pleurait pas. Peut-être qu'il pleurait en cachette.» En tête à tête avec le psychiatre Jean-Claude Pénochet, le père déplore: «On ne sait pas ce qu'on paye...»

À la fin de sa courte déposition, Sébastien, le frère de Mathieu, n'a rien d'autre à ajouter. L'avocat de la famille de Claire, Me Anthony Chabert, veut savoir ce qu'il pense de tout ça. «Oui, c'est terrible pour la famille, commence Sébastien, mais étant donné que je n'avais plus de relations avec mon frère depuis des années, que la victime je ne la connaissais pas non plus, je n'ai pas d'affect particulier.»

Le 19 janvier 2022, Mathieu Danel a été condamné par la cour d'assises du Gard à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de vingt-deux ans de sûreté, pour l'assassinat de Claire Reynier.

Avant le verdict, il a eu ces derniers mots: «J'aurais voulu être profondément ému par tout ce qui a été dit, mais ce n'est pas le cas. Je n'ai pas tiré une larme. Je veux y remédier. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour y parvenir. [...] Je n'ai pas choisi d'être ce que je suis, mais j'ai néanmoins choisi de faire ce que j'ai fait.»

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*Le prénom a été changé.

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