Société

Comment le Larzac voit Notre-Dame-des-Landes aujourd'hui

Temps de lecture : 12 min

Alors que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes semble s’enliser, sur le plateau les premières générations de la lutte sont toujours là, et racontent.

Sur le plateau du Larzac, les moutons loin des années de lutte, le 12 janvier 2018. | Eric Cabanis / AFP
Sur le plateau du Larzac, les moutons loin des années de lutte, le 12 janvier 2018. | Eric Cabanis / AFP

Le Larzac était verdoyant comme il ne l’est jamais habituellement à cette période, quand le soleil a déjà tout grillé. En ce mois de juin 2018 exceptionnellement pluvieux, quand quelques rayons perçaient les nuages après une averse, les landes et les pelouses du plateau étincelaient, parsemées d’orchidées, de lin sauvage et, par endroits, d’immenses tapis de coquelicots. «C’est normal, dit Léon Maillé, ici, il n’y a pas de pesticides, tout le monde fait de l’agriculture biologique depuis des années, parfois des décennies.»

Cet ancien éleveur de brebis de 74 ans est aujourd’hui à la retraite. C’est aussi une figure de la lutte du Larzac et l’un des protagonistes du film Tous au Larzac de Christian Rouaud , présenté en 2011 hors compétition au festival de Cannes. Lui-même a filmé en super 8 les grands moments de cette lutte acharnée contre le projet d’extension du camp militaire, entre 1971 et 1981. Beaucoup de ses films amateurs ont constitué, avec d’autres, le corps du documentaire attachant de Philippe Cassard, La lutte du Larzac (2003) , dont chaque scène est commentée en voix off par quelques-uns des principaux membres des premières générations en lutte.

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes a souvent été comparée au Larzac. Les deux mouvements de contestation se sont en effet, après des années de conflit, soldés tous deux par l’annulation d’un grand projet étatique et par la recherche d’une solution pour gérer les terres concernées. Les liens entre les deux zones remontent d'ailleurs aux années 1970, et beaucoup des premières générations en lutte dans le Larzac se sont rendues à plusieurs reprises à Notre-Dame-des-Landes (NDDL) pour soutenir les zadistes et partager leur expérience, dont le député européen José Bové, qui s’est fortement impliqué dans le débat.

Retour sur expérience

Force est de constater cependant que l’expérience collective larzacienne, dont une partie des zadistes souhaitait s’inspirer, ne semble pas du tout intéresser le gouvernement (voire ferait office de repoussoir), ce dernier paraissant plutôt désireux de se débarrasser des terres expropriées de NDDL.

Huit mois après l’abandon du projet d’aéroport et alors que la normalisation sur place reste laborieuse, entre la régularisation au compte-gouttes des premiers projets individuels et l’apparition de conflits d’usage entre personnes expropriées et zadistes, nous sommes donc retournés au Larzac pour rencontrer ceux et celles qui ont aussi lutté victorieusement contre l’État, avant de concevoir avec lui le modèle de gestion collective du foncier qui a contribué à revivifier cet immense territoire mais qui, bizarrement, n’a encore jamais fait école.

Léon Maillé. | Photo Anne Denis

«Quelques paysans vivant moyenâgeusement»

« Avant 1968, raconte Léon Maillé, j’étais un paysan normal. J’étais fils unique, la ferme de mon père m’est tombée dans les bras. J’avais 200 hectares, 250 brebis, j’étais un paysan moyen, je livrais le lait à Roquefort comme tout le monde, on vivait bien. J’allais à la messe, je n’étais pas militant.» À moitié désertique, le Causse du Larzac vivotait. Puis, au début des années 1960, des jeunes venus de l’extérieur s’y sont installés, tel le fameux Guy Tarlier, qui sera l’un des piliers de la lutte. Ces jeunes ont modernisé l’élevage, redynamisé le Causse, et investi dans leur exploitation. Quand ils ont appris le projet de porter de 3.000 à 17.000 hectares la taille du camp militaire (basé au village de La Cavalerie depuis 1902), ce sont donc eux qui, ayant le plus à perdre, se sont mobilisés les premiers, en entraînant les paysans «historiques». Par la brutalité de ses propos, le gouvernement a d’ailleurs favorisé cette mobilisation: le secrétaire d’État à la Défense de l’époque, André Fanton, justifiait en effet ce choix d’extension par le faible potentiel du territoire, où certes, concédait-il, «quelques paysans y élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement».

Associé à l’absence totale de concertation, ce camouflet a suscité l'indignation (107 exploitations concernées), rapidement rejointes par des militants d’extrême gauche, occitans, ouvriers, syndicalistes, antimilitaristes… Le mouvement s’est construit entre squats de fermes abandonnées et coups d’éclat spectaculaires et médiatiques: la montée à Paris en tracteurs en 1973 (après avoir fait paître des brebis sous la Tour Eiffel) puis la grande marche, à pied cette fois, jusqu’à la capitale en novembre 1978; les grands rassemblements sur le plateau, tel celui d’août 1973, à l’initiative des «Paysans Travailleurs» de Bernard Lambert et de la «Gauche ouvrière et paysanne» issue du Parti socialiste unifié (PSU).

«Quand 80 à 100.000 personnes sont venues célébrer l’unité ouvriers-paysans autour de ceux de Lip et du Larzac, ce fut la véritable rencontre entre le Larzac et Mai-68»

Pierre-Marie Terral, auteur d’une thèse sur ces dix années de lutte

«Quand 80 à 100.000 personnes sont venues célébrer l’unité ouvriers-paysans autour de ceux de Lip et du Larzac, ce fut la véritable rencontre entre le Larzac et Mai-68 , racontait en 2012, lors d’une conférence, Pierre-Marie Terral, auteur d’une thèse sur ces dix années de lutte. (…) Les motifs d’engagement variés (démocratie, non-violence, écologie, antimilitarisme), ont peu à peu influé sur les paysans et les ont amenés à élargir leur combat en le portant au niveau des principes et non plus seulement sur la défense de leurs terres.»

Rapidement devenue le symbole «d’une conception du monde», la lutte du Larzac, que Pierre-Marie Terral décrit aussi comme «l’un des lieux de l’émergence de l’écologie politique en France» a donc, a priori, pas mal de points communs avec les ZAD actuelles, dont celle de NDDL. Mais les différences et les divergences ne manquent pas non plus, à commencer par le rapport à la violence.

Le choix de la non-violence

Dès le début, la famille Burguière a été aux avant-postes de la révolte contre le projet d’extension du camp militaire: le père, Léon Burguière, éleveur de brebis à la ferme de l’Hôpital (ainsi nommée car propriété de l’hôpital de Millau), ses deux fils Pierre et Jean-Marie, alors très jeunes, qui ont repris la ferme en Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun) avec leurs épouses respectives Christiane et Janine, elles-mêmes sœurs.

«Notre force a été de nous en tenir à la non-violence, grâce au soutien de Lanza del Vasto», affirme Janine Burguière. Ce philosophe italien, catholique et disciple de Gandhi, était alors à la tête de la communauté non-violente de l’Arche, installée sur le plateau. Il a joué un rôle fondamental dans la mobilisation des paysans et paysannes en décidant, en guise de soutien, de jeûner pendant quinze jours à La Cavalerie, en mars 1972. Un geste fort et médiatisé, d’autant que les évêques de Rodez et de Montpellier sont venus jeûner avec lui une journée et célébrer une messe. Le fait que l’Église apporte ainsi sa caution morale à la lutte, couplé au prestige de Lanza del Vasto, a galvanisé et uni les agriculteurs et agricultrices du plateau, très catholiques pour la plupart, et qui redoutaient d’aller au-delà des manifestations agricoles classiques.

«Nous étions tous catholiques pratiquants mais aussi de gauche, et nous le sommes restés!, raconte Pierre Burguière. La force de cette démarche non-violente a été de retourner l’agressivité des forces de l’ordre contre elles-mêmes. On les laissait nous taper dessus, donc pour l’opinion, c’était toujours nous les martyrs. J’en sais quelque chose: j’ai eu sept côtes cassées et la figure en sang après m’être fait tabasser à coups de manche de pioche par un capitaine parachutiste. Ils essayaient sans cesse de nous pousser à la faute.»


Pierre Burguière. | Photo Anne Denis

L’engagement de certains prêtres, mais aussi de membres de la JAC («Jeunesse agricole catholique», vivier des élites paysannes de l’époque), a joué un rôle considérable dans la décision du monde paysan du Larzac de passer à une lutte plus militante et, surtout, d’accepter non sans réticences les soutiens venus de l’extrême gauche soixante-huitarde. Mais le maintien du cap non-violent, malgré les nombreuses échauffourées avec les autorités et les risques permanents d’emballement (en 1975, la ferme d’un des leaders, qui y dort avec toute sa famille, est soufflée par une bombe sans faire de victimes), reste la fierté de nombreux vétérans.

«On s’est évidemment intéressés à Notre-Dame-des-Landes, mais en voyant la violence de zadistes cagoulés, beaucoup d’entre nous ne s’y sont pas retrouvés»

Janine Burguière

«On s’est évidemment intéressés à Notre-Dame-des-Landes, mais en voyant la violence de zadistes cagoulés, beaucoup d’entre nous ne s’y sont pas retrouvés», avoue Janine Burguière. «Quand les maos sont arrivés en nombre en 1972, ils voulaient faire parler la poudre, se souvient son beau-frère. Un jour, l’un d’eux a voulu m’apporter 450 kg d’explosifs, qu’il voulait placer sous un pilier d’un pont ferroviaire! Je lui ai vite fait changer d’avis. On a été clairs avec tous: soutenez-nous, mais à condition de rester non-violents.»

Janine Burguière. | Photo Anne Denis

Les 103 du Larzac

Car une autre spécificité du mouvement du Larzac, c’est que les paysans et paysannes n’en ont jamais perdu le contrôle, malgré la diversité des comités de soutien qui se sont créés en France, et l’arrivée de «néoruraux» sur le plateau. La solidarité paysanne a été scellée en 1972 par le fameux «serment des 103», juste après la grève de la faim de Lanza del Vasto, via lequel 103 des 107 exploitants du plateau se sont engagés solennellement à ne pas vendre ni quitter leur terre. Quant aux néoruraux, qui ont rejoint la lutte et occupé des fermes –dont José Bové, Christian Roqueirol, Pierre-Yves de Boissieu– «ils n’ont jamais cherché à nous doubler», reconnaît Pierre Burguière.

«Les 103 du Larzac étaient majoritaires et tenaient presque tout le territoire, confirme José Bové. Ils contrôlaient tout, les comités de soutien et les installations sur place. Les squatteurs, comme moi à la ferme de Montredon, devaient avoir obtenu l‘autorisation du bureau des paysans.» Rien à voir, explique-t-il, avec le contexte de Notre-Dame-des-Landes, où il n’y a que cinq agriculteurs historiques: «La résistance s’est faite avec des gens de l’extérieur pas toujours directement concernés et les paysans se sont fait exclure du pouvoir. L’association ACIPA et les agriculteurs historiques comme Julien Durand, que je connais depuis 1973, ont bien tenté d’anticiper et de construire l’après-conflit mais sans réussir à entraîner toute la mouvance de la ZAD, qui était hétérogène et comptait en outre une frange de black blocks.»

Au Larzac, les néoruraux venus squatter les fermes rachetées par l’État (généralement abandonnées, donc sans eau ni électricité) étaient pour une partie d’entre eux relativement familiers du monde agricole; les autres ont été encadrés et soutenus par les historiques, ce qui a facilité la cohésion militante. La solidarité paysanne a en outre été confortée par les initiatives «illégales mais légitimes» –comme il est écrit à l’entrée de la bergerie de la Blaquière construite illégalement– menées au fil des années de lutte. Telle l’incursion d’un petit groupe dans le camp pour y chercher (et y trouver) la preuve que l’armée continuait d’acheter des terres malgré le gel officiel durant les négociations. «Cette action nous a menés en prison mais elle a aussi forgé notre unité, ajoute Pierre Burguière. Après, pour nous, il n’était plus question de négocier, ni d’accepter que certains restent et d’autres partent.»

Union sacrée

La ferme de l’Hôpital elle-même a symbolisé cette union sacrée. Les imposants corps de bâtiments qui la composent, situés au centre de ce vaste plateau, ont servi de points de ralliement et de départ aux manifestations, marches et actions diverses. «Notre ferme était stratégique aussi parce nous étions les seuls (avec un fermier de Saint Sauveur) à avoir le téléphone, raconte Janine Burguière. Nous faisions donc office de poste publique du plateau, même avant 1971. Le soir, il y avait la queue pour téléphoner et après, tout le monde restait à discuter. Pendant la lutte, les réunions se faisaient dans cette pièce où nous nous trouvons, et qui était à l’époque un hangar [aujourd’hui, une belle maison en pierre qu’elle et son mari ont rénovée puis rachetée à l’Hôpital de Millau pour y prendre leur retraite, ndlr]». Pendant ces années, Janine Burguière a aussi joué la standardiste, faisant le lien entre les fermes et les lieux de manifestations.

Certes, ce front n’a pas été exempt de divergences et de lâchages, sans parler des antagonismes exacerbés par dix années de conflit entre les anti et les pro-camp À commencer par le village de La Cavalerie, massivement favorable à l’extension, en raison des potentielles retombées économiques. «Jusqu’à un passé récent, je n’ai pas pu y mettre les pieds», admet Janine Burguière. Durant les dernières années, le conflit s’est essoufflé et les actions des plus radicaux ont fini par éloigner l’Église et certains élus. «Tout le monde en avait marre du Larzac, reconnait Pierre Burguière. Début 1981, la FDSEA voulait nous forcer à négocier. On nous considérait tous comme des gauchistes. Aujourd’hui encore, le Larzac reste mal vu dans l’Aveyron.»

«Les gens s’imaginaient que c’était Woodstock en permanence, pourtant il n’y a jamais eu de communautés hippies sur le plateau»

José Bové

«La presse de l’époque était contre nous, la télé aussi, se souvient José Bové. Les gens s’imaginaient que c’était Woodstock en permanence, pourtant il n’y a jamais eu de communautés hippies sur le plateau, contrairement aux Cévennes ou au Mont Aigoual. D’abord parce qu’ici le climat est rude et qu’ensuite, toute installation était contrôlée par les associations de lutte paysanne.»

José Bové. | Photo Anne Denis

Un outil collectif de gestion du foncier

Quand François Mitterrand est élu en 1981 et tient sa promesse de mettre fin au projet d’agrandissement du camp militaire, l’État a déjà racheté 14.000 hectares. Il entame donc la rétrocession des terres aux propriétaires et se retrouve avec 6.300 hectares non réclamés. Les jeunes comme Bové, proches des Paysans travailleurs, et des éleveurs comme Guy Tarlier ont déjà réfléchi à «l’après».

La formule des offices fonciers agricoles, que Mitterrand a inscrits à son programme, les intéresse beaucoup car le fermage est très répandu sur le Causse. L’idée est vite enterrée au niveau national, mais les Larzaciens et Larzaciennes en conservent la logique et élaborent avec quelques conseils extérieurs un système de baux emphytéotiques (baux de très longue durée, le fermier assumant toutes les charges d’un propriétaire mais sans droit de vendre). Ce mécanisme d'autogestion inédit, baptisé Société Civile des Terres du Larzac (SCTL), sera finalement créée en 1984.

Les baux sont calculés en fonction de la surface, mais aussi de la nature des terres et sur la base des barèmes préfectoraux, ce qui est rare et garantit un niveau très bas. Ce sont des baux de carrière, qui courent donc jusqu’à la retraite. «Pour permettre au fermier d’investir sans qu’il se retrouve ruiné au moment de partir à la retraite, on a inventé la valeur d’usage, c’est-à-dire la différence entre la valeur du bien à l’entrée et à la sortie [donc la valeur ajoutée, ndlr], qui est versée au sortant par son successeur, via la SCTL», explique José Bové, qui souligne que «toutes les règles ont été votées une par une en assemblée générale». Le partage des terres s’est fait sur une base de 200 hectares en moyenne par exploitation, «pour avoir le plus de paysans possible». Avec succès puisque le nombre d’agriculteurs a progressé sur le plateau de près de 25% entre 1970 et 2012, pendant que la France perdait plus de la moitié de ses exploitations agricoles. Si bien qu’en 2013, le gouvernement Hollande a porté le bail de soixante à quatre-vingt-dix-neuf ans, soit sa durée maximale.

«Nous avons toujours assumé les conséquences de notre désobéissance en payant les amendes ou en allant en prison»

José Bové

Bien que concluant et pérennisé, ce système confiant aux paysans et paysannes la gestion collective de terres de l’État, qualifié à l’époque par Le Monde de «premier laboratoire foncier de France», reste un cas unique et n’a pas été dupliqué. Il a cependant inspiré d’autres types de gestion collective, comme l’association «Terres de lien».

Notre-Dame-des-Landes vit aujourd’hui la difficile transition que le Larzac a connue entre 1981 et 1985. «L’urgence pour la ZAD était de sécuriser les projets d’installation en signant les premières conventions d’occupation précaire. Ensuite, à eux de voir l’outil de gestion qu’ils veulent instaurer. À la SCTL, nous avons une base qui peut leur servir», estime néanmoins José Bové. Malgré tout, l’époque a changé et l’individualisme a pris le pas sur les idéaux collectifs. «Pour faire bouger la loi, il faut parfois désobéir», affirme ce contestataire de la première heure, passé plusieurs fois par la case prison, ex-syndicaliste agricole et altermondialiste agitateur, démonteur de McDo (de Millau) et faucheur de cultures OGM avant de devenir député européen. «Mais nous avons toujours assumé les conséquences de notre désobéissance en payant les amendes ou en allant en prison», souligne-t-il. Sous-entendu: sans céder à la violence. Sans doute un conseil d’ancien activiste aux zadistes les plus radicaux d’aujourd’hui...

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