Société

«Il est poursuivi pour des viols... entre guillemets»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 4] Dans l'antre de la machine judiciaire, l'affaire Jack Sion était devenue le dossier de Schrödinger, où le droit donnait raison à tous. Il y avait plusieurs manières d'envisager la chose, et chacune pouvait être soutenue par des arguments juridiques.

À la cour criminelle de l'Hérault, il reste à la justice à enlever son bandeau, à regarder ce qui se joue autour d'elle. | Nicolas Balas
À la cour criminelle de l'Hérault, il reste à la justice à enlever son bandeau, à regarder ce qui se joue autour d'elle. | Nicolas Balas

Sur l'écran en visioconférence, Magali en a presque fini avec sa déposition: «Pour moi, c'était un film d'horreur [...] Je ne savais pas à qui j'avais affaire.» Elle attend maintenant les questions. L'avocat de Marie-Hélène et Oriana, parties civiles au procès de Jack Sion se lève, un micro à la main:

– Savez-vous pourquoi monsieur Sion est poursuivi aujourd'hui?
– Oui. Pour des viols... entre guillemets.

Tout est entre ces guillemets. Le viol, sa définition, et ce que chacun y trouve à dire.

Avant de se retrouver jugée devant la cour criminelle de l'Hérault, à Montpellier, l'affaire a connu moult rebondissements judiciaires.

«La découverte d'un homme âgé de plus de 60 ans a été un choc»

Un premier juge d'instruction avait estimé que, pour constituer le crime de viol, la question reposait sur «la définition du consentement à l'acte sexuel et sur la notion de surprise».

Il lui était ainsi apparu que Jack Sion avait «mis en place durant de nombreuses années un stratagème dont on peut penser qu'il était destiné à faire venir des femmes à son domicile qui n'auraient jamais fait cette démarche si elles avaient connu son véritable profil».

Lors de l'audition de Renée, la première épouse de Jack Sion, l'enquêteur lui avait adressé une question: «Puisqu'il n'est pas beau, comment fait-il pour séduire?» C'était en 2015. «Moi, je le considère un peu comme Woody Allen ou Richard Gotainer», avait-elle alors répondu.

Placé en détention provisoire, Jack Sion faisait quant à lui cette remarque: «Je pense que je n'ai pas dû leur plaire physiquement et que c'était plus de l'amour propre qu'une autre justification de viol...»

Le premier juge d'instruction lui-même relevait dans son ordonnance: «Il est non moins constant qu'à une ou deux exceptions près, la découverte d'un homme âgé de plus de 60 ans, perçu puis vu comme voûté, ridé, portant des lunettes, les cheveux teints et dégarnis, a été un choc du fait de la répulsion ressentie mais aussi du fait du sentiment d'avoir été abusées», ajoutant: «Certaines des femmes entendues faisant valoir un traumatisme durable, voire un bouleversement dans leur vie affective.»

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À la cour criminelle de l'Hérault, les yeux de l'avocat général se plissent. Il demande à l'accusé, désormais âgé de 74 ans:

– Est-ce que vous croyez que le physique est très important dans les relations sexuelles? Vous pourriez, vous, faire l'amour à n'importe quelle femme?
– On peut faire l'amour à une femme qui ne soit pas une superbe beauté. Le charme, la personnalité... Le physique, c'est ce qui plaît quand il n'y a rien d'autre.

Soudain, l'avocat général tonne, en montrant le banc des parties civiles: «Mais c'est la faute à qui, alors, cette souffrance?» Jack Sion hausse légèrement les épaules: «Peut-être qu'elles souffraient déjà bien avant moi...»

«Ça a été une catastrophe psychique»

Durant l'instruction, un psychologue a rencontré Oriana. De leur entretien, il a noté une «particularité narcissique qui fait qu'elle est à la recherche de l'homme parfait». Jack Sion, ou plutôt Anthony Laroche, lui aurait ainsi permis «une restauration narcissique par la parole», explique l'expert. Cette gratification, ressentie à distance par Oriana, avait été proportionnelle à son investissement et à sa déception. «L'arrivée de la lumière a été un choc terrible. Ça a été une catastrophe psychique», fait remarquer l'expert psychologue.

Naviguant de site de rencontres en site de rencontres, Jack Sion était entré en contact avec 352 femmes. Si certaines captaient de suite la supercherie, d'autres tendaient des perches à «Anthony Cannes» pour qu'il se dévoile davantage et montre sa véritable identité.

«Monsieur le président, s'emporte Jack Sion à la barre, si on m'envoie une photo de “Sophia Loren” sur le corps de Raquel Welch, on peut me manipuler pendant dix ans, tant qu'on ne m'a pas envoyé de photos de cette personne sublime, je n'y croirai pas...» La séduction, après tout, n'était-elle pas une manipulation consentie? Pour Jack Sion, elle s'apparente en tout cas à un jeu à somme nulle. Celles qui restent sont celles qui acceptent de ne pas tout savoir. Mais celles qui se raccrochent à l'existence d'un prince charmant, qui sont-elles?

Virginie était l'une des femmes qui discutaient avec Jack Sion via un site de rencontres. À la barre, elle s'agace: «On ne croirait pas qu'on puisse tomber amoureuse par téléphone. Moi, je vous dis que si!»

Sont-elles les plus fragiles, ou les plus abîmées par la vie? Sont-elles celles qui veulent le plus y croire, ou les plus naïves?

Qu'importe la naïveté, au fond: le premier à choisir de fermer les yeux sur son subterfuge est Jack Sion. Il veut croire qu'il peut encore séduire, par la voix et la personnalité, peu importent l'âge et ce corps soumis aux lois de la gravité. L'affaire est l'histoire d'un double mensonge: celui que l'on fait aux autres autant que celui qu'on se fait à soi-même.

«L'emploi d'un stratagème destiné à dissimuler l'identité [...] constitue la surprise»

Dans son ordonnance, le premier juge d'instruction étayait sa démonstration juridique: «La ruse, écrivait-il, remplace l'usage de la force par l'agresseur.»

Mais par la suite, la chambre de l'instruction avait donné raison à Jack Sion: les plaignantes s'étaient rendues chez lui de leur plein gré pour une relation sexuelle. Elles avaient accepté un scénario érotique qui impliquait, de fait, la surprise. «Ce faisant, elles avaient accepté le risque que cette découverte ne soit pas agréable», reprend Dalloz, le journal d'actualités du droit. Le raisonnement était semblable à celui de nombreux magistrats, comme Michel Huyette, président de la cour d'assises de la Haute-Garonne: en d'autres termes, «une femme qui décide librement de ne pas regarder peut-elle ensuite se plaindre de ne pas avoir vu?» Ainsi, la chambre d'instruction avait rendu un non-lieu.

Dans l'antre de la machine judiciaire, l'affaire Jack Sion était devenue le dossier de Schrödinger, où le droit donnait raison à tous. Il y avait plusieurs manières d'envisager la chose, et chacune pouvait être soutenue par des arguments juridiques. Seule la Cour de cassation était en mesure de trancher.

Le 23 janvier 2019, au 5, quai de l'horloge, à Paris, la chambre criminelle de la Cour de cassation rendait son arrêt, dont un attendu donnait sans ambiguïté sa position: «Vu l'article 222-23 du code pénal; Attendu que l'emploi d'un stratagème destiné à dissimuler l'identité et les caractéristiques physiques de son auteur pour surprendre le consentement d'une personne et obtenir d'elle un acte de pénétration sexuelle constitue la surprise au sens du texte susvisé [...]»

La plus haute juridiction de l'ordre judiciaire avait, selon les divers commentateurs, «étendu», «actualisé», ou «fait évoluer» la définition de «viol par surprise».

À l'aube de l'année 2019, un an après le scandale Harvey Weinstein, suivi du mouvement MeToo, puis du hashtag #BalanceTonPorc, après les unes des journaux sur «la libération de la parole» et les marches des femmes à travers le monde, la Cour de cassation semblait vouloir participer à l'élan sociétal et à ce nouveau projet commun. Neuf mois plus tard, alors que se tenait le Grenelle des violences conjugales, elle confirmait sa position: la surprise était caractérisée par le fait de dissimuler sa véritable identité.

Que restait-il à faire à la cour criminelle de l'Hérault? Il y avait de quoi, pour les magistrats de Montpellier, se sentir à la fois petits face au poids des institutions, et grands face à un accusé essoufflé par une vie brûlée par les deux bouts et ratatiné au fond de son siège en cuir. «Je suis stupéfait par l'ampleur que ça a pu prendre», leur confie Jack Sion. Contre l'avis de son avocat, il avait préféré aux jurés citoyens une cour criminelle composée uniquement de magistrats professionnels, «moins sensibles à la morale», pensait-il.

«Je me suis senti menteur pour la fausse photo»

À la cour criminelle de l'Hérault, il ne reste donc plus grand-chose à faire, si ce n'est à dire. Il reste à la justice à enlever son bandeau, à regarder ce qui se joue autour d'elle. Au cours des cinq jours d'audience, elle choisit de ne pas le faire. Elle chasse les doutes naissants et s'en tient au plan de la Cour de cassation.

Il fallait tenir ce procès malgré tout. À la barre, les témoins cités se succèdent: Renée, la première femme de Jack Sion, d'abord, qui ne l'a «pas revu depuis 1972» et en garde le souvenir d'un «hableur» et d'un «menteur»; un mari cocu, ensuite, dont la femme était partie avec Jack Sion il y a fort longtemps. Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois? lui demande-t-on avant de partir. «Je ne l'ai pas revu depuis ma séparation avec mon ex-femme, en 1982-83», indique-t-il.

À l'époque, le mari trompé avait fait suivre Jack Sion par un détective privé et avait ainsi appris qu'il était «un chaud bouillant». Face à la cour criminelle, le témoin assure: «J'ai rencontré beaucoup de truands dans ma vie, parce que j'ai voyagé en Chine, etc. Jack Sion, c'est pas l'escroc à la Yves Montand, séducteur comme on peut le voir dans les films. C'est beaucoup plus venimeux!» Plus tard, Jack Sion avait tenu à remettre les pendules à l'heure: «J'ai connu sa femme en boîte de nuit et elle était déjà avec un autre homme, qui s'appelait Paul Henry et était pharmacien! Donc je ne suis en rien la cause de leur divorce...»

À l'extérieur comme à l'intérieur de la salle d'audience, le débat est houleux. Dans le public et la salle des pas perdus, au sein de la presse même, le viol par surprise suscite toutes les comparaisons possibles: «C'est comme si un randonneur partait avec de mauvaises chaussures aux pieds et qu'on lui refusait assistance dans la forêt», clame l'avocat général. «À ce compte-là, nous serions nous-mêmes en droit de porter plainte contre ces dames, compte tenu de tous les procédés qu'elles utilisent pour nous séduire: maquillage, coiffure, toilette avantageuse, recours à la chirurgie esthétique, mensonge au sujet de l'âge (on ne le demande pas à une dame, surtout après un certain âge...) etc.», écrit un commentateur du Monde. Le champ lexical est celui de l'arnaque, de l'escroquerie, de l'abus de confiance, des infractions touchant toutes aux biens et aux services.

Parce que la cour criminelle était une vitrine de la justice, il lui restait la pédagogie. Il lui restait à faire la lumière sur les zones d'ombre du droit et de la chambre de Jack Sion: la justice cherchant à protéger les plus vulnérables, les failles des sites de rencontres peinant à vérifier l'identité de ses utilisateurs, et les nuances du consentement.

Une magistrate demande à Jack Sion:

– Vous vous êtes senti menteur, dans cette affaire?
– Oui absolument. Je me suis senti menteur pour la fausse photo.

Plus tard, il ajoutera: «Mais sincèrement, je ne me sens pas responsable de tous ces trucs...»

Sur l'écran de visioconférence où elle a fini de déposer son témoignage, Magali sourit un peu. Au micro de la cour, l'avocat des parties civiles lui sourit à son tour: «Vous aviez 23 ans à l'époque. Vous êtes toujours très belle, je vous félicite!»

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Le vendredi 29 octobre 2021, Jack Sion a été condamné à huit ans de réclusion criminelle pour viols par surprise. Il a fait appel de la décision.

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