Société

«Si tu n'obéis pas, tu auras une punition»

Temps de lecture : 5 min

[Épisode 1] Début 2015, Marie-Hélène et Anthony font connaissance sur une application de rencontres. Au bout d'un mois et demi, ils décident de se voir en vrai. Leur premier rendez-vous doit être magique, aussi exceptionnel que leur relation. Alors, Anthony propose un petit jeu. Un scénario érotique.

Le 16 mars 2015, Marie-Hélène arrive chez Anthony Laroche. Au cinquième étage, la porte d'entrée est entrouverte, l'appartement est plongé dans la pénombre. | Nicolas Balas
Le 16 mars 2015, Marie-Hélène arrive chez Anthony Laroche. Au cinquième étage, la porte d'entrée est entrouverte, l'appartement est plongé dans la pénombre. | Nicolas Balas

Un matin, Marie-Hélène en a eu assez.

Elle vient de subir, dans l'ordre chronologique: du harcèlement au travail, un burn out, un licenciement, et une séparation. En ce début de 2015, entre elle et le monde, il y a désormais une fatigue immense: «Je suis un peu prostrée. Je ne sors pas. Je ne me douche pas.» Marie-Hélène est suivie par une psychologue. Elle élève seule sa fille.

C'est ainsi que ce matin-là, elle s'est dit: «Je vais retrouver l'amour.»

Le site de rencontres Zoosk, lancé en 2007 par deux étudiants iraniens diplômés de l'Université du Maryland, a pour mission de «permettre à chacun de mener une vie amoureuse plus épanouissante». À partir de 2011, Zoosk commence à gagner en notoriété. Il entre dans la liste «The Next Big Thing» du Wall Street Journal, dans le top des meilleures applis de rencontres sur l'App Store, et remporte un Effie Award pour la meilleure campagne publicitaire. Zoosk promet que sa «technologie du Système de compatibilité comportementale tire en permanence des leçons des actions de ses plus de 35 millions de membres pour vous présenter en temps réel les résultats les plus pertinents.» En 2015, les avis négatifs pointent le coût mensuel de l'inscription là où d'autres assurent: «Première expérience de ce genre! J'étais sceptique... mais j'ai trouvé une perle! Merci:) Qui ne risque rien n'a rien! CARPE DIEM!»

Marie-Hélène ne sait plus si elle a mis un pseudonyme ou son vrai nom quand elle s'est inscrite.

«J'ai envie d'y croire. Ça paraît joli»

Elle a alors 40 ans. Un catalogue d'hommes en ligne s'affiche sur le petit écran de son téléphone portable. Elle explore l'application et tombe –à moins que ce ne soit l'inverse– sur le profil de «Anthony Cannes». En cliquant sur sa photo, elle découvre sa description. Anthony est un homme de 37 ans, 1m78, architecte d'intérieur travaillant à Monaco et résidant à Nice. Il est très beau. Il correspond à tous les canons de beauté de l'époque: barbe de trois jours, cheveux châtains coupés court, sweat et blouson en cuir. Le regard sûr de lui. Anthony explique qu'un ami photographe lui a appris à poser.

Anthony et Marie-Hélène s'envoient des messages via l'application, puis des SMS, et très rapidement, s'appellent. «Sa voix m'a de suite charmée», se souvient Marie-Hélène. Une voix «jeune, virile, confiante», mais si elle ne devait choisir qu'un adjectif, elle dirait «enveloppante». Ils se téléphonent plusieurs fois par jour. «Ses appels me rendaient heureuse», reconnaît-elle. Une fois, Anthony lui parle d'amour.

Marie-Hélène se perd un peu dans ses pensées. Il y a «de tout» sur les sites de rencontres, dit-elle, «des femmes fortes, des femmes faibles, des femmes mariées, sûrement». Elle, elle ne sait pas à quelle catégorie elle appartient, mais elle fait partie de ces femmes pour qui «ça prend du temps». Marie-Hélène échange avec Anthony pendant un mois et demi. Lui n'a pas d'enfant, mais cela ne le gêne pas que Marie-Hélène ait une fille. Les belles histoires d'amour sont moins une question de chance que d'algorithmes. «Pourquoi ça ne m'arriverait pas à moi?», songe Marie-Hélène. Elle relève un peu la tête: «J'ai envie d'y croire. Ça paraît joli.»

À Anthony, Marie-Hélène envoie des photos dans des positions suggestives, des vidéos d'elle nue en gros plan. À chaque fois qu'elle lui réclame des photos, Anthony a toujours une excuse. Elle n'ose pas insister, mais propose une rencontre. Au bout de plusieurs semaines, Anthony l'invite chez lui, dans son appartement sur la promenade des Anglais à Nice. Marie-Hélène fera garder sa fille par une amie. Anthony lui conseille de donner son numéro de téléphone à l'amie, pour être prévenue «s'il arrive quelque chose». Marie-Hélène pleure au souvenir de cet homme si prévenant. Tout la rassurait.

«Donne-moi ce moment»

Leur première rencontre doit être magique. Aussi exceptionnelle que leur relation. Alors, Anthony propose un petit jeu. Un scénario érotique. Elle entrera chez lui. Au téléphone, il lui donne la marche à suivre: «Il ne faut pas que tu sonnes, j'ai un chat et il a peur de la sonnette.» Elle montera au cinquième étage. Quand elle arrivera, elle se déshabillera, se mettra un bandeau sur les yeux, et ils feront l'amour. «Si tu n'obéis pas, tu auras une punition», plaisante-t-il. Ensuite, ils dîneront ensemble: «J'ai plein de bonnes choses à manger à la maison si on ne veut pas sortir.»

Le 16 mars 2015, c'est un lundi, Marie-Hélène arrive chez Anthony Laroche. Au cinquième étage, la porte d'entrée est entrouverte. Marie-Hélène découvre un couloir, au bout duquel se trouve un miroir. L'appartement est plongé dans la pénombre. Il n'était pas prévu qu'Anthony ne l'accueille pas. Marie-Hélène l'appelle et demande: «Pourquoi tu ne viens pas?»

Soudain, elle entend sa voix. C'est la même voix rassurante qu'elle a au bout du fil depuis des semaines. Marie-Hélène entre dans le salon en clair-obscur. Ça sent l'encens. Sur la table basse, un chien en faïence est posé sur un napperon en dentelle. La voix d'Anthony Laroche l'apaise: «Calme-toi. Je t'ai préparé une bouteille de rosé. Le cendrier est là.» Marie-Hélène verse le vin dans un ballon, s'allume une cigarette, ne parvient pas à s'asseoir sur le canapé. Elle se dit: «Faut arrêter d'avoir des doutes.» Le jeu ne lui plaît pas plus que ça, elle n'est pas «à fond», mais elle a été élevée ainsi, telle une enfant «obéissante et gentille». Elle se ressert un verre de rosé.

Dans la salle de bains, un masque pour les yeux l'attend dans son emballage. Marie-Hélène le met. Elle s'assoit au bord du lit. Anthony lui souffle: «Donne-moi ce moment.» Il y a quelques préliminaires. Marie-Hélène pose des questions. Anthony Laroche s'agace: «T'es pas obéissante, je t'attache!» Les liens ne sont pas serrés. «Il essaie de faire ce qu'il a à faire. Je dis bien “essaie”, raconte Marie-Hélène. Il me pince un peu les tétons. Je n'aime pas ça.»

Elle n'arrête pas de poser des questions. Pourquoi ne peut-elle pas le toucher? Elle veut retirer le bandeau. Anthony Laroche refuse. Elle insiste, elle veut retirer le bandeau. «Non, non, non», interdit Anthony. Elle va le retirer, prévient-elle, elle va le retirer maintenant. Elle le retire.

«Je vais leur montrer tes photos, ils vont se régaler»

«Mais pourquoi il fait noir ici?!» s'exclame-t-elle. Dans la pénombre de la chambre, elle aperçoit la silhouette d'un vieil homme. L'homme à la peau flasque et ridée supplie: «Non, non, non...» Marie-Hélène lui hurle:

– Mais qu'est-ce qui se passe?! Vous êtes un malade!
– Calme-toi, tu es ivre.
– Tu crois qu'avec deux petits verres de rosé je suis ivre?
– Chut, j'ai des voisins.

Marie-Hélène se rhabille à toute vitesse, enfile sa petite robe, sans prendre le temps de remettre ses sous-vêtements. Tandis qu'elle s'apprête à quitter précipitamment l'appartement sombre, le vieil homme tente de la retenir: «Attends, je vais te faire des pâtes!» Marie-Hélène passe le pas de la porte, crie dans la cage d'escalier: «Vous avez un malade dans votre immeuble!»

Elle sort du 237, promenade des Anglais et court, affolée, dans la rue. Elle arrête un jeune homme: «Au secours, je viens d'être violée!» Il faut appeler la police. Par une fenêtre du cinquième étage, le vieil homme se penche. Derrière ses lunettes, il lui lance: «Dis-leur de venir, je vais leur montrer les photos que tu m'as envoyées, ils vont se régaler.»

Le procès-verbal rédigé par les officiers de police judiciaire de Nice indique: «À 22h25, nous prenons attache avec une femme en pleurs et choquée.» Sur place, Marie-Hélène leur décrit son violeur comme «un individu d'une soixantaine d'années, cheveux gris et trapu».

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Marie-Hélène ne peut réprimer une pensée: «Où est Anthony?» Elle a été violée par un inconnu, il faut qu'elle le prévienne. Un instant, les policiers la regardent. Avant de lui faire remarquer: «Mais Anthony Laroche n'existe pas, réveillez-vous!»

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