Société

La semaine imaginaire de Jean-René, le steak haché

Temps de lecture : 4 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Dans la vie, pour durer, mieux vaut être haché que casqué. | Izzy Park  via Unsplash
Dans la vie, pour durer, mieux vaut être haché que casqué. | Izzy Park  via Unsplash

Lundi 22 février

Tout petit déjà, j'avais la conviction chevillée à la chaine protéinique que j'allais devenir une star. Même quand je n'étais encore qu'un bout de muscle fessier sur la croupe d'une génisse d'agriculture intensive, je me disais: «Jean-René, un jour, toi aussi tu l'auras ton quart d'heure de gloire.»

Je le savais, c'était ma destinée de futur steak haché. Le seul truc que je n'avais pas anticipé, c'est que ce serait grâce à Gérald Darmanin.

Non, j'avais plutôt misé sur un parcours comme un de mes frangins et finir bien grillé sur une photo collée à l'arrière d'un bus, vantant les mérites d'une chaine de fast-food qui offrent des jouets en plastique pour faire oublier que grâce à eux, on broie aussi pas mal de poussins. J'aurais aussi pu imaginer un avenir à l'ancienne, avant même de quitter le cul de ma vache, et ma vache le monde, en photo avec Jacques Chirac au salon de l'agriculture, comme mes parents et les leurs avant eux. Mais autres temps autres mœurs, et cette année aucun cul d'aucune vache ne se fera tâter. Et encore moins par l'homme pour qui le mot «corona» était surtout synonyme de détente.

Mais il n'empêche, depuis aujourd'hui et grâce à quelques ministres, je suis une star, mieux un symbole.

Liberté, égalité, steak haché.

Mardi 23 février

Comme je le disais l'autre jour à une saucisse, l'avantage quand on est de la viande hachée, c'est qu'on ne peut pas se séparer. Ce n'est pas le cas en revanche pour un certain nombre de choses dont, par exemple, les groupes de musique électronique français. Oui je sais, on a tout de même souvent moins eu l'occasion de se trémousser sur un remix de chipolatas, mais il n'empêche, et je n'en ai jamais douté, dans la vie, pour durer, mieux vaut être haché que casqué.

Et mieux vaut être masqué la semaine que confiné le week-end, quand on a encore le choix, ce qui n'est plus le cas du département des Alpes-Maritimes et en particulier de la ville de Nice, où des mesures renforcées on été prises. Il faut dire que le taux d'incidence grimpant presque aussi vite que la liste des hommes célèbres qui n'ont pas appris le principe de consentement quand ils étaient petits, et moins petits.

Moi si j'étais une saucisse, je pense que j'aurais déjà posté sur Twitter un hashtag #NotAllSaucisses pour être sur qu'il n'y ait pas d'amalgame et que tout ça ne finisse pas en eau de boudin.

Mercredi 24 février

Mon quart d'heure continue plus longtemps que prévu, et soyons honnête, ce ne pourrait pas être le cas sans le soutien indéfectible des membres de ce gouvernement qui, à force de creuser dans le «et en même temps» est surtout tombé sur le fond de cuve du «pas du tout sur le même tempo». Pour certains, je suis aussi républicain que le sein de Marianne dans La Liberté guidant le peuple, et plus nourrissant que celui de la louve qui donna un max de vitamines et d'oligo-éléments à ceux qui allaient bâtir Rome.

Pour d'autres, je ne suis qu'un fossile de la nutrition, un mammouth du bien manger, un agglomérât de protéines à remplacer plus vite qu'un clivage droite/gauche. Un menu unique et sans viande (mais pas sans poissons, sale temps pour les espadons) dans les écoles de la ville de Lyon aura fait de moi un objet de guerre civile inédite. Un étendard même, qui pour l'occasion passe de sanglant à saignant. Ou à point, s'il faut rester démocratique.

Dommage que les Français se passionnent pour les boucheries, et soient toutefois beaucoup moins regardants sur les charniers, pardon, lapsus de steak, chantiers, de la future Coupe du monde de football au Qatar

Jeudi 25 février

Pas facile d'être un steak en 2021. Je suis de la viande, mais je suis un steak. Je suis un muscle, mais je suis une pièce de boucher. Je suis perdu dans mon genre. Du coup, pour vivre avec mon temps, j'avais envisagé, n'étant plus à un découpage près, de me présenter plutôt comme un·e steak haché·e.

Et là, papatras, couille dans le potage, testicule dans la sauce au poivre, j'apprends qu'à l'Assemblée nationale, on planche sur la possible démission du ministre de l'Intérieur. Nan je déconne, vous avez cru qu'on était dans un monde moderne ou quoi? Non, dans les rangs de nos députés, on bosse à donf sur l'interdiction de l'usage de l'écriture inclusive dans les documents officiels. J'avoue que j'ai un peu les boules, enfin les boulettes, de me dire que je vais peut-être être si vite remplacé·e dans le cœur des Français, surtout ceux sur Twitter, par de la ponctuation. Et même pas par une esperluette ou un truc un peu chic comme l'espèce de chapelet de saucisses qui forment le zigouigoui pour dire «paragraphe» non. Par un point. Je suis dégouté·e, comme un steak à 15% de matières grasses qui se rendrait compte une fois calé sous son blister, que le supermarché où il est vendu bien moins cher qu'un chou-fleur, l'a rangé avec ceux au soja issu du commerce responsable.

Le cauchemar.

Vendredi 26 février

Je m'y connais en matière de cuisson, et franchement je vous trouve tous un peu à vif là. Ce matin, j'ai vu gonfler une polémique comme une escalope de poulet piquée à l'eau; j'ai entendu des cris du cœur et des appels à la liberté. J'ai vu des gens se déchirer, des esprits s'emporter, des experts s'autoproclamer. La raison à tout ça? Le retard dans la stratégie vaccinale sur le territoire français? Pas du tout. La rampe de lancement consciencieusement érigée par quelques médias sur une possibilité de candidature d'Éric –trois condamnations à la haine à ce jour– Zemmour pour 2022? Non plus. Ni même la violence très préoccupante chez les adolescents, qui, peut-être parce qu'ils savent qu'ils seront vaccinés environ au moment de devenir grands-parents, ont décidé de faire sortir toute la violence en eux comme si c'était du sébum.

Non, non, rien de tout ça n'agitait la France ce matin, car le sujet était bien plus grave: la marque américaine éditrice du jeu «Monsieur Patate» souhaiterait ôter tout genre à son célèbre personnage, mi transformiste, mi tubercule. C'en était trop pour certains, qui y voyaient là, et en juste une matinée de février la fin de notre civilisation et le début d'un hiver de la bien-pensance. Rassurez-vous, l'information était aussi solide que la dernière chips du paquet.

Il est donc temps de reprendre les vraies questions, celle qui font avancer la société comme un robot sur Mars: peut-on être Français et manger du couscous, même pas végétarien?

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