Politique / Monde

La semaine imaginaire de la reine Elizabeth II

Temps de lecture : 4 min

Bien sûr qu'un jour je ne serai plus là, c'est difficile de vous dire quand, j'ai pas mon agenda sur moi là.

En quatre-vingt-quinze années et demi d'existence, j'en ai vu des choses. | Louison
En quatre-vingt-quinze années et demi d'existence, j'en ai vu des choses. | Louison

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Lundi 15 novembre

Nom d'un gigot à la menthe, j'ai un de ces seums ce matin. Presque soixante-dix ans de règne, des kilomètres de ruban d'inauguration découpés sans jamais développer la moindre tendinite; des quintaux de bouffe dégueulasse grignotés du bout des gants à chaque réception sans jamais avoir une seule remontée acide; des heures et des heures à sourire à des cons, à faire des coucous dans l'air en portant des chapeaux encore plus ridicules que la coupe de cheveux de Boris Johnson ou de Margaret Thatcher, et pour une fois que je me repose peinarde un dimanche, un seul bloody dimanche de ma vie, voilà qu'on prépare les nécros, qu'Elton John se fait des gargarismes en vue du concert hommage et qu'on sort les tronches de six pieds de long pendant les cérémonies du jour du souvenir.

Personne ne s'est dit que j'avais juste envie pour une fois d'une grasse matinée devant «Téléfoot», en mangeant des scones au pieu et en foutant des miettes partout? Non? Really? Le seum.

Mardi 16 novembre

Alors, bien sûr, je vais pas vous dire que je pète le feu comme du temps de la saison 1 de The Crown, hein. J'ai perdu mon Philou d'amour au printemps dernier et, depuis, j'ai pas spécialement envie de faire grand-chose de mes soirées, à part bien sûr toiletter mes corgis. Non, non, c'est pas une métaphore. Parfois, j'ai l'impression que depuis qu'il n'est plus là, je suis un peu coupée du reste du monde, comme s'il y avait un mur polonais anti-migrants entre moi et les autres.

J'aimerais me sentir comme l'Ukraine, prête à être envahie, mais suis pas trop in the mood for love. Même avec un mec comme Vladimir qui me titille la nostalgie en se prenant pour un tsar. Mais non, moi je suis une sentimentale, la reine d'un seul prince. Pas celui qui chante, l'autre. En termes de romantisme, je crois qu'on ne peut pas faire mieux que de mourir doucement d'amour. Sauf peut-être arriver main dans la main à un procès comme François et Pénélope Fillon. D'ailleurs ne dit-on pas qu'aimer, c'est regarder ensemble dans la direction du juge?

Mercredi 17 novembre

En quatre-vingt-quinze années et demi d'existence, j'en ai vu des choses. Des conflits, parfois mondiaux, des crises politiques presque impossible à dénouer, des impasses, des crashes, des clashs, même les Clash une fois sur scène, et tant d'autres choses qui a tout moment risquaient de faire basculer l'équilibre précaire de notre civilisation Mais même si j'ai appris autant que possible des merveilleuses personnes que j'ai croisées comme Winston Churchill ou Mel B des Spice Girls, j'avoue que jamais je n'aurais cru le monde si proche de l'implosion à cause de l'entrée d'un mot de trois lettres dans le dictionnaire.

Une consonne et deux voyelles, ce n'est pas le prénom de Raphaël mais bien le pronom «iel». Avec ce tout petit mot, le ministre français de l'Éducation essaye de ressusciter le latin, le grec et l'ambiance de merde. Pour l'instant, il se maintient plutôt bien sur un tiers de son projet. Et il a surtout réussi à commettre un crime parfait que même mon cher Sherlock n'aurait pu élucider: la disparition du débat de qualité.

Jeudi 18 novembre

Même si je suis une reine heureuse, je dois reconnaître qu'il y a deux trois aspects de mon pays qui me laissent perplexe. En particulier la cuisine. D'ailleurs, je dis souvent qu'il suffit de faire un repas typiquement britannique pour comprendre les quatre derniers siècles de colonisation. Mais si niveau bouffe, on n'est pas au sommet, il y a une chose que le monde entier nous envie, une spécialité bien de chez nous, garantie d'une appellation d'origine contrôlée, label rouge et tout ce que vous voulez.

Non, pas le poulet, ça c'est un sujet un peu touchy avec mon Premier ministre en ce moment. Comme le poisson, d'ailleurs. Globalement on évite de parler protéines et tout se passe bien. Non, notre bijou national, et d'ailleurs il était sur votre service public national ce matin, s'appelle Adele et sort un nouvel album demain. Et je peux vous dire que je vais l'écouter dès minuit et maintenant que je suis veuve, c'est pas de la fonte des glaces dont vous devriez avoir peur pour la montée du niveau des océans.

Vendredi 19 novembre

Encore une semaine de passée. Encore une semaine à se faire voir dans une robe cousue dans des vieux rideaux pour montrer que tout va bien de mon côté ou en tout cas qu'il y a pire. Si les forêts d'Amazonie qui disparaissent encore plus vite qu'avant pouvaient susciter autant d'émotions que mon imprimé qui brûle les yeux ou l'affinement de ma silhouette, j'aurais pas tout perdu de mon pouvoir de plus ancienne monarque encore vivante.

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Bien sûr qu'un jour je ne serai plus là, et que c'est difficile de vous dire quand parce que j'ai pas mon agenda sur moi là. Peut-être même que ce jour-là, on en sera toujours à se rerererereconfiner parce que certains auront toujours en horreur les vaccins, presque autant que l'Église anglicane les divorces. Mais ce que j'aimerais surtout c'est que d'ici là, d'ici la dernière saison de ma vie, dont Netflix rachètera à coup sûr les droits, c'est qu'on prenne autant soin que possible de cette planète que j'ai parcourue dans tous les sens, parce que c'est elle la véritable reine. Et qu'elle n'a pas trop la frite non plus.

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