Politique / Société

La semaine imaginaire du préfet Lallement

Temps de lecture : 5 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Le préfet Didier Lallement, le 7 juillet 2020. | Thomas Samson / AFP
Le préfet Didier Lallement, le 7 juillet 2020. | Thomas Samson / AFP

Lundi 23 novembre

Pour être à fond la forme, mon truc à moi, c'est l'uniforme. Le mien, dans un premier temps bien sûr, que je prends soin chaque matin, au son du clairon et des évacuations, de faire briller comme une paire de menottes flambant neuves. Depuis ma nomination en mars 2019, il n'y a pas un jour où je ne tombe pas éperdument amoureux de l'homme en casquette brodée d'or et ganté de blanc que j'aperçois sur BFM à chaque manifestation.

Entre un Spider-Man ou un PrefetLalle-Man, y'a pas photo ni radar, on voit tout de suite la qualité du produit, c'est net.

Je m'étonne d'ailleurs que les habitants de Paris résistent encore à mes charmes, et pire, que les Américains ne se soient pas encore lancés dans une déclinaison de films et autres produits dérivés sur les super-héros que nous sommes, nous les préfets. Quel enfant ne rêverait pas de jouer des heures avec une figurine de moi-même? Ça va un temps de faire des cabrioles avec cette feignasse laxiste de Superman ou ce fauteur de troubles sur la voie publique de Batman. Celui-là qui ne porte même pas correctement son masque, je te l'aurais déjà envoyé de l'autre côté du périph, en moins de temps qu'il ne faut à Paul Bismuth pour se constituer, ou pas, partie civile.

Entre un Spider-Man ou un PrefetLalle-Man, y'a pas photo ni radar, on voit tout de suite la qualité du produit, c'est net. D'ailleurs si c'est net, faudra pas oublier de flouter tout ça pour le rendre aussi lisible que la déclaration des droits de l'homme dans une tente Quechua deux places pleine de lacrymo.

Mardi 24 novembre

Ce matin, dès l'aube, à l'heure où blêmit l'opinion, je me suis dit qu'on était vraiment passé du siècle des Lumières à celui des ampoules basse consommation. Moi qui, hier soir, étais tout fier d'avoir réussi à réaménager la place de la République en moins de deux heures, là où les cabinets d'architectes et d'urbanistes avaient mis des années à s'accorder sur le nombre de bandes d'un passage piéton, quelle déconvenue. Et que ça crie au scandale, et que ça invoque la devise de la France, et que ça monte sur ses grands chevaux de l'ultra-gauche (qui, si vous voulez mon avis, vu leur budget, doivent plutôt être des petits poneys). Pour un peu, j'en aurais brisé ma biscotte sans sel dans mon bol de larmes de bobos.

On les savait attachés à la gastronomie, aux arts et lettres, mais je ne connaissais pas cette passion des Français pour les tentes qui se déplient en deux secondes et se replient en deux semaines.

À croire que c'est un sentiment contagieux, même avec un masque, si j'en crois la réaction des réfugiés qui se trouvaient à l'intérieur, et que mes hommes ont sorti un par un, un peu comme quand on prépare les escargots au beurre persillé. Ça demande un peu de temps, bien sûr, mais à la fin quelle satisfaction quand même. Bon bien sûr, je ne suis pas un monstre et la comparaison s'arrête là, car il faudrait être bien cruel pour faire un croche-patte à un escargot.

Mercredi 25 novembre

Je vous l'avoue, ce matin je me suis réveillé un peu chagrin. J'avais beaucoup misé sur la 453e allocution du président Macron depuis le premier lancer de gouttelettes contaminées en espace public clos. Je comptais sur lui pour resserrer encore un peu les boulons qui, si vous voulez mon avis, non, bah vous l'aurez quand même, ne le sont jamais assez. En témoigne l'énième bamboche à Joinville-le-Pont, qui était quand même un peu le pompon.

Et voilà que le président donne du mou. Dès samedi, les gens vont pouvoir retrouver le plaisir d'acheter autre chose que du papier pour s'essuyer les fesses. Pire, l'heure de la promenade est allongée en temps et en lieu. Fini les tours de pâté de maison avec son teckel asthmatique comme alibi. Les gens vont pouvoir se détendre, quelle chienlit.

Histoire d'enfoncer le clou, là où il fallait plutôt user du tournevis, Macron a annoncé que la vaccination ne serait pas obligatoire. Moi qui avais déjà commandé trois caisses de filets à papillons électrifiés, pour que les collègues attrapent les récalcitrants, quelle poisse. Mais je ne suis pas inquiet, ils trouveront sûrement une autre façon de s'en servir.

Jeudi 26 novembre

Je crois que tout compte fait, je vais me remettre aux biscottes salées, car cette semaine commence à être aussi longue que le silence de Roselyne Bachelot sur l'avenir du monde de la Culture. Moi qui comptais sur la mort de Diego Maradona hier, à l'âge de 60 ans tout rond comme son ballon, pour faire oublier les images de la place de la République c'est raté. Si la religion est l'opium du peuple, pourquoi la disparition d'un footballeur adulé ne pourrait-elle pas servir de barbiturique léger?

Des policiers, qui ne savaient sans doute pas trop comment occuper leur soirée, s'en sont pris à un producteur de musique, qui se trouvait devant chez lui sans son masque. J'ai envie de croire au quiproquo, à la boulette toute bête. La loi prévoit en effet 135 euros d'amende dans ces cas-là, mais si on lit un peu vite, surtout si c'est écrit un peu petit sur l'application, on peut facilement se mélanger les pinceaux et partir plutôt sur 135 points de suture. Une étourderie je vous dis.

Les interdictions d'exercer des libertés fondamentales, c'est un de mes petits péchés mignons, j'avoue.

D'ailleurs pour aller dans le même sens, ils ont aussi complètement oublié la possibilité d'une caméra de sécurité sur place. Sacrée boulette, presque aussi grosse que la dernière dinde graciée par Donald Trump avant le changement de président en janvier. Il est parfois plus simple d'être un gallinacé que face à des poulets.

Vendredi 27 novembre

Bientôt le week-end, il faut que je donne un nouveau petit coup de polish à ma visière car je sens qu'elle va encore passer pas mal de temps sur les chaînes d'info ces prochains jours. Demain devait avoir lieu une manifestation contre la loi «sécurité globale» que j'ai interdite. Les interdictions d'exercer des libertés fondamentales, c'est un de mes petits péchés mignons, j'avoue. Avec les biscottes nature bien sûr.

Ce qui me navre en revanche, c'est que dès demain les gens vont pouvoir retourner acheter des livres en librairies. Et ça ne fait pas mes affaires quand le cerveau de mes concitoyens est exposé à autre chose que des débats chez Pascal Praud ou des publicités pour les baignoires qui s'ouvrent avec une porte.

Heureusement, pour me changer un peu les idées, je peux toujours compter sur ce cher Jean Castex et ses annonces aux faux airs de one-man-show. La dernière en date est hilarante même si un peu tirée par les cheveux qu'il n'a plus trop. Les stations de ski vont finalement ouvrir pour les vacances des Noël. Mais pas les remontées mécaniques.

Un peu comme si un homme se faisait élire pour faire barrage à l'extrême droite, et finissait par autoriser et organiser l'impunité des violences policières.

Zut, j'ai plus de biscottes.

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