Société

La semaine imaginaire d'un masque

Temps de lecture : 4 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité (ou presque) qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Ce n'est qu'un au revoir. | Louison
Ce n'est qu'un au revoir. | Louison

Lundi 14 juin

Quand, petit, mon père me disait «tu seras un masque mon fils», j'avoue, j'avais en tête l'idée qu'un jour j'allais contribuer à garder secrète l'identité de Zorro, plutôt que de me retrouver à servir vaguement de mouchoir à Jean Lassalle. Du coup, j'en veux un peu à mon père, parce qu'en matière d'évolution de vie, je me pose à peu près au même niveau que la carrière d'humoriste de Jean-Marie Bigard, ou la carrière d'humoriste de Francis Lalanne, ou la carrière d'humoriste d'Éric Zemmour.

Cela dit, je partage avec ces olibrius une certaine heure de gloire depuis quelque temps, et à part les membres du Rassemblement national sur les chaînes d'infos en continu, y a pas grand monde qui peut rivaliser avec ma visibilité quasi permanente. Au-dessus ou en dessous du menton. Au-dessus ou en dessous du débat politique de qualité. Et ça ne risque pas de s'arrêter car grâce à ma composition aussi écologique qu'un gouvernement Macron, et dans trois siècles, je continuerai encore à polluer les océans.

Mardi 15 juin

Cela dit, j'ai vécu des trucs assez cool finalement dans ma vie de masque. J'ai vu le nez de plein de gens connus, des Premiers ministres israéliens en place, des Premiers ministres israéliens virés à coup de coalition plus dangereuse qu'un variant brésilo-indien. J'ai vu des présidents, vaccinés, immunisés, giflés, en campagne, à la retraite, ou en attente d'un énième verdict. J'ai même rencontré la reine d'Angleterre, qui, honneur des honneurs, m'a assorti à son chapeau et à son goût vestimentaire qui justifie parfois à lui seul le Brexit.

C'est pas rien pour un petit masque chirurgical qui n'aurait dû voir que des appendicites ou des accidents de trottinettes dans sa vie. Y a que Donald Trump que j'ai pas eu l'occasion de rencontrer, mais si un jour je me réincarne en slip, j'aurai peut-être ma chance. Je croise les élastiques.

Ceux que je vois pas mal en ce moment mais que des gradins, ce sont les joueurs de football. Sauf l'autre jour pendant Danemark-Finlande où j'ai pu venir directement sur le terrain. Mais j'ai trouvé qu'il y avait comme une drôle d'ambiance, et puis personne n'a tapé dans le ballon, sauf celui pour ventiler.

Mercredi 16 juin

Et puis patatras.

Lui qui avait été aussi important dans ma carrière que René pour Céline Dion, ou l'acide hyaluronique pour Madonna, aujourd'hui me laisse tomber au sol comme une feuille morte. Jean Castex l'a annoncé en tout début d'après-midi: dès demain, je ne serai plus obligatoire en extérieur. Bon, comme ça reste mon bon vieux Jeannot, il a précisé «sauf cas contraire».

Jeannot, c'est mon astérisque à moi. Pas le moustachu qui vit en autarcie avec des mecs en braies, hein, mais le signe de ponctuation en forme de petite étoile qui te rappelle que la vie n'est qu'une offre soumise à conditions. Je savais que ce jour arriverait, mais je dois dire que d'aventure en aventure, de variant en variant, j'avais fini par croire que jamais ça ne s'arrêterait, et que le lien entre les Français et moi était possiblement aussi solide que celui entre le professeur Raoult et son IHU marseillais. Mais il faut croire que même dans ces cas-là, les orages viennent à gronder.

Jeudi 17 juin

Comme disait le poète: vienne la nuit, sonne l'heure, les jours s'en vont, mais à l'intérieur, je demeure.

Ce matin, je me retrouve donc collé au nez de milliers de bacheliers qui, en plus d'affronter l'épreuve de philosophie, vont devoir supporter leur propre haleine. Autant vous dire que le banquet n'aurait pas eu la même saveur si Platon avait roté son kebab dans un masque en tissu recyclé de toge tout le long de l'écriture. Quoi qu'il en soit, pendant que les grands ados se lancent dans des thèses/antithèses/tiens-quand-est-ce-que-j'ai-mangé-des-merguez?, les plus jeunes, eux, se voient offrir la possibilité d'être vaccinés, et ce, dès l'âge de 12 ans.

Avec tous ces ados qui rêvent d'avoir un portable, l'injection d'une puce 5G ne devrait pas poser de problème. Oh ça va, je rigole hein, vous verriez les blagues que font les doses d'AstraZeneca sur moi, c'est pas mieux, surtout quand ils imitent l'humoriste Sibeth Ndiaye dans son célèbre sketch «moi je sais pas utiliser un masque». On l'entend plus trop, elle, d'ailleurs, c'est dommage, on rigolait bien.

Vendredi 18 juin

Comme beaucoup de gens en ce moment, j'ai du mal à dormir. Les fortes chaleurs et les violents orages grignotent pas mal le sommeil des uns et des autres. Mais pour ma part, ce qui m'empêche de me glisser sous le nez de Morphée, c'est le premier tour des élections régionales. Alors oui, vous allez me dire que je suis un masque, et que par conséquent je n'ai pas de droits civiques, et vous n'aurez pas tort. Mais je côtoie les Français depuis si longtemps que j'ai fait miennes toutes leurs épreuves.

J'en parlais avec mon collègue le couvre-feu à la machine à café, tout à l'heure: lui aussi me disait qu'au bout de 187 jours à les accompagner, dire au revoir à tous ces gens dimanche, ça faisait bizarre. Pour pas qu'il soit trop triste, je lui ai rappelé deux choses. D'abord, qu'il ne fallait pas trop s'attacher à des gens qui vous respectent aussi bien que les chasseurs respectent la nature. Ensuite, et j'avoue, j'ai pas pu m'empêcher de laisser s'exprimer mon côté optimiste, mais à la lumière de ce qu'il se passe juste de l'autre côté de la Manche, on était plus sur un au revoir que sur un adieu...

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