Société

La semaine imaginaire de Mafalda

Temps de lecture : 4 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

À Quino. | Louison
À Quino. | Louison

Lundi 28 septembre

Le problème d'être éternellement une enfant, c'est qu'on est éternellement confrontée à tous les problèmes, petits ou grands, des adultes sans pouvoir y faire grand-chose.

Par exemple, j'ai appris qu'il y a trois jours, un homme avait attaqué et blessé grièvement deux personnes à coups de couteau de boucher, au pied des anciens locaux du journal Charlie Hebdo. Apparemment quand on est grand, on perd la notion du temps et de l'espace, puisque la rédaction a déménagé, et ce, depuis plus de cinq ans. L'émotion fut grande, bien sûr, et c'est bien normal, mais ce qui m'a le plus étonnée, c'est qu'elle était encore plus vive ce matin sur un tout autre sujet.

Ce soir, pour la première fois depuis des périodes bien troublées (c'est comme ça que les grandes personnes parlent des guerres pour que ça fasse moins peur), les établissements qui servent de l'alcool aux gens qui ont travaillé toute la journée, ou en tout cas super bien fait semblant, vont fermer à 22 heures pétantes. L'alcool, si j'ai bien compris, c'est ce qui leur permet de décompresser, un peu comme un toboggan, mais qui se boirait. Quoi qu'il en soit, dans de grandes villes françaises, la fête est finie, et ça reste un peu comme un couteau de boucher en travers de la gorge des gens.

Mardi 29 septembre

Mon papa de crayon, Quino, me dessine toujours un peu de la même façon. Une coiffure qui semble avoit été mise au point par Ray Charles, une robe à col Claudine qui a eu le temps de se démoder onze fois avec autant de retour de tendances, et un nœud dans les cheveux, sans doute pour me prévenir que la vie n'est pas un cadeau.

Ce qu'il a oublié de me dire, c'est qu'en tant que membre du sexe faible (qui n'en a que le nom, mais hélas ça suffit à certains), toute ma vie on allait scruter, évaluer, valider ma tenue. Que serait-il arrivé s'il avait par exemple décidé de me dessiner en short? Tout autour de la planète, les gens auraient-ils dégainé leur mètre ruban, pour vérifier que sa longueur était réglementaire? Pire, auraient-ils commandé un sondage à l'IFOP pour demander à des gens que je ne connais pas leur avis sur le contenu de ma penderie? Sans oublier que les saisons en Argentine sont inversées par rapport à l'hémisphère nord. M'aurait-on sommée de mettre un col roulé par 40°C à l'ombre? D'un coup de gomme, me serais-je retrouvée en crop top? Aurais-je déconcentré tous les vieux philosophes en marchant nombril à l'air dans les rues? J'aurais peut-être dû m'appeler Mafaldo.

Mercredi 30 septembre

Je regarde souvent ma mappemonde et m'étonne qu'une telle sphère ne tourne pas rond. Je suis même tentée de raboter moi-même les pôles puisqu'il semble que plus personne ne s'y intéresse. Je ne suis peut-être qu'une petite fille, mais je peux vous dire que je ne crois plus au père Noël ni aux miracles. Tout va fondre et nous avec. Alors bien sûr, mon âme d'enfant m'oblige parfois à me réjouir un peu: je suis dessinée comme ça.

Aussi, quand j'ai appris que la ministre de l'Écologie en France avait décidé de faire enfin un pas en avant vers la cause du bien-être animal, je me suis réjouie bien entendu. Ce n'est pas parce qu'il me reste des dents de lait que j'aime voir des dauphins tourner en rond dans des pédiluves à peine améliorés. Ce n'est pas parce que je suis encore et toujours une gamine qu'il me semble normal de mettre des tigres en cage pour les faire sauter dans des cerceaux en feu. D'ailleurs, en parlant d'animal jaune à rayures noires, Barbara Pompili aurait aussi pu penser aux abeilles tant qu'elle y était. Je vais peut-être me lancer en politique finalement. Hashtag Mafalda 2022.

Jeudi 1er octobre

Hier mon papa de crayon est mort. Je savais évidemment que ce jour arriverait, bien sûr, mais tout de même. J'avais pensé qu'une année qui avait déjà tant pris au milieu de la bande dessinée –Claire Bretécher, Albert Uderzo et Kiraz– allait le laisser tranquille au moins jusqu'en 2021. J'avais oublié que c'était une année qui ne s'était pas gênée pour nous prendre Juliette Gréco, Michel Piccoli, Guy Bedos ou encore Ruth Bader Ginsburg.

Il paraît qu'à Paris, juste avant l'heure du déjeuner, un avion a franchi le mur du son dans un «bam!» qui a fait sursauter tout le monde. J'ai envie de penser que c'était Quino, qui de façon un peu théâtrale voulait nous rappeler d'être vigilant, de ne rien laisser passer dans ce monde encore plus injuste qu'en 1964, année où il m'a dessinée pour la première fois.

Peut-être pas plus injuste, car il est vrai que mon premier éditeur est mort sous la torture. Aujourd'hui, ça ne se passerait plus comme ça bien sûr, on est dans un monde beaucoup plus civilisé. Pour se débarrasser de lui, il aurait suffi de dire qu'il était ouïghour et sans trop tarder de l'envoyer dans un camp de concentration pour, au mieux y mourir, au pire y passer le reste de sa vie à coudre des baskets sans voir le soleil.

Vendredi 2 octobre

Le week-end arrive et pourtant l'ambiance est morose. La pluie ne cesse de tomber sur Paris, les restaurants se demandent désormais s'ils pourront encore ouvrir la semaine prochaine, et cerise sur le Pépito de la désolation, les mesures sanitaires auront à peu près tout annulé sauf l'édition 2020 de la Nuit Blanche. Pour une fois que cette épidémie pouvait épargner aux gens quelque chose, c'est raté. Il faut voir le verre à moitié plein quand on le peut, un peu comme toutes ces personnes qui annulent désormais des rendez-vous rébarbatifs en disant ces deux mots magiques: «cas contact».

En parlant d'épidémie, j'ai appris ce matin que l'ironie travaillait aussi le vendredi, car Donald et Melania Trump ont été déclarés positifs au Covid-19. Après Boris Johnson et Jair Bolsonaro, on peut dire que ce virus ne manque pas d'un certain humour. Lors du premier débat avec son adversaire Joe Biden, Trump s'était entendu dire «Will you shut up, man?» par le candidat démocrate. «Tu vas la fermer, mec?» en français. Il faut bien sûr ne pas se réjouir du malheur des autres, mais quand plus de 200.000 de ses concitoyens sont morts d'une même maladie, au lieu de la fermer, il faudrait surtout se masquer.

En tout cas, je me demande ce que Quino m'aurait fait dire en apprenant cette nouvelle. Make Mafalda Great Again, peut-être...

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