Société

La semaine imaginaire de Jean-Pierre Bacri

Temps de lecture : 5 min

Que voulez-vous, je suis pas mieux qu'un autre moi, voilà faut se le dire à la fin, et donc, si je suis pas meilleur qu'un autre, je vois pas pourquoi je serais censé échapper à la mort.

Un jour, on vit, un jour on meurt, ok, on connaît la chanson quoi. | Mehdi Fedouach / AFP
Un jour, on vit, un jour on meurt, ok, on connaît la chanson quoi. | Mehdi Fedouach / AFP

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord. [Notre de l'autrice: l'avantage avec la mort des gens, c'est qu'on les entend beaucoup pendant les jours qui suivent. Cette chronique a donc été écrite et est à lire intégralement avec la voix de Jean-Pierre Bacri dans la tête.]

Lundi 18 janvier

Bon, euh, je pense qu'on ne va pas y y y aller par quatre chemins, hein, on est des adultes, on n'est pas là pour tortiller de la bouche pendant des heures juste histoire de de de pas cracher notre valda, alors voilà: je suis mort. Oui, alors, je sais, hein, c'est bon, je sais, la mort, c'est vraiment un truc que je peux pas pifer moi non plus. Mais que voulez-vous, je je je suis pas mieux qu'un autre moi, voilà faut se le dire à la fin, et donc, si je suis pas meilleur qu'un autre, je vois pas pourquoi, je serais censé échapper à ça. Je vous le dis tout de suite, moi, hein, ça m'arrangeait pas du du du tout cette histoire, j'avais même prévu de continuer à vivre.

Bon pas question de faire les centenaires à la mord moi le nœud, pas question non plus d'aller faire la queue pour aller me faite vacciner contre ce ce ce Covid à la con là, mais bon, je trouve ça, entre nous, un peu court pour une vie. Si vous voulez, j'ai un peu l'impression, sans vouloir foutre la merde hein, qu'en quelque sorte, quelqu'un a foutu un couvre-feu à 18 heures, mais sur ma vie, voyez? Mais bon, ok, ok, un jour, on vit, un jour on meurt, ok, on connaît la chanson quoi.

Mardi 19 janvier

Voyez le grand problème dans la mort, en fait, c'est que quelque part, on ne vit plus. Et ça, mais ça, mais ça m'énerve si vous saviez. Ça me fout hors de moi ce ce ce principe à la con là. Y a tellement de trucs à la noix qui durent et durent jusqu'à qu'on sache plus quoi en foutre. J'ai vu dans le journal ce matin, celui où y a ma tronche imprimée en gros plan, merci les mecs, si j'avais su j'aurais mis un coup de blush ce jour-là, eh bah dans ce même journal, j'ai vu que s'ouvrait le procès contre Balladur et Léotard. Alors du coup, je pose la la la question: Suis-je mort en 1997 et personne ne m'aurait prévenu? C'est quoi l'idée, y a une faille temporelle, mais que pour les mecs de de de droite c'est ça? Fallait le dire hein, moi qui comme un con ai essayé de rester au maximum de gauche dans ma vie, c'était bien la peine franchement.

Tu me diras, si aujourd'hui j'avais été encore vivant et que j'avais vu que le guide Michelin décernait se ses ses étoiles à la con là, alors que les restaurants sont presque dans le même état que moi, je me demande, et j'ai comme un doute, si j'aurais pu faire semblant d'être de droite et de me réjouir de ce genre d'annonce. C'est un poil, un gros poil même, indécent, si vous voulez mon avis, et si vous le voulez pas, vous l'aurez aussi. Faut croire que je suis plus cuisine et dépendances comme genre de mec.

Mercredi 20 janvier

Alors loin de moi l'idée de jouer les trouble-fêtes hein, vraiment, pas mon genre quoi qu'on en dise dans les hommages tartinés dans les journaux depuis lundi. Mais je regardais tout à l'heure les images de l'investiture de l'autre Robinette là, et faut reconnaître que ça avait quand même des des des faux airs de kermesse sans budget, non? Je comprends hein, bien sûr, je suis pas débile non plus, l'heure n'est pas à la bamboche, mais quand même, ces drapeaux américains, collés sur des gros cure-dents et plantés dans la pelouse, pardon hein, mais ça faisait un peu de peine non?

Déjà ces masques sur toutes les tronches ça m'énerve là, même si attention hein, me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, c'est très important de les porter. Et c'est bien pour ça que ça me les brise encore plus menues. Donc les masques, ça va pas, les cure-dents, c'est à pleurer, et alors le pompon sur le gâteau, l'autre qui braille avec sa robe testée en soufflerie… Franchement, j'ai eu l'impression de de de revoir les images de Mireille Matthieu quand l'autre nabot avait été élu. Merci pour le flash-back, hein. Après j'imagine que ça a dû plaire aux Amerloques hein. Mais bon, le goût de chiotte des uns n'est pas le goût des autres.

Jeudi 21 janvier

Conférence de Véran. Je sais même plus la combientième c'est depuis que je suis mort. Alors ça me fait marrer ça, mais en fait ça ça ça m'énerve pas mal aussi, voyez? Après nous avoir bassiné, je dis bien bassiné, pendant des mois sur le fait qu'on devait tous se mettre à la couture et transformer chacun de de de nos vieux slips en masque anti-Covid là, voilà que finalement, virage à 180° sur son tricycle qu'il prend pour une Harley, le ministre de la Santé nous dit de tout foutre aux chiottes et de se protéger du variant anglais là, avec des masques faits en Chine. Ou du variant chinois avec des masques anglais, je vous avoue que je je je sais même plus.

Et c'est pareil pour les vaccins, hein, un jour y a des stocks pour toutes les Mauricette de France et de Navarre, et le lendemain c'est marée basse, on se croirait à Cancale. Franchement moi ça ça ça me met hors de moi ce genre de tortillements officiels. Vous imaginez un peu, si tout le monde faisait pareil, et passait son temps à dire une connerie qui annule la précédente? Ils ne nous prennent même plus pour des jambons de Bayonne à ce niveau-là, mais pour des des des infectiologues de Marseille. De toute façon, hein, moi, et je l'ai toujours dit, j'ai toujours été plus Didier que Raoult.

Vendredi 22 janvier

Paraît que les étudiants ont le blues. Tu m'étonnes Jean Galfione. Déjà la fac, pardon hein, mais bonjour le repaire à ennui, mais là on atteint des sommets. Comme Galfione ouais. Tu sais plus qui est Galfione. Mais tu m'énerves là. Bref. Imagine, t'as vingt ans, tu te tapes un président qui a à peine le double de ton âge et qui pourtant te parle comme ton grand-père. Tu viens à peine de découvrir les joies de plus vivre chez chez chez tes parents, qu'un mec que tu connaissais pas il y a un an, décide que tu es privé de sortie à partir de 18 heures. Même en CM2 t'avais une une une plus grande liberté.

Tout ça en plus, pour bouffer de la merde, que tu paieras pas cher mais déjà trop cher pour la merde que c'est, et en plus de de de ça, faudra dire merci au gouvernement parce qu'à ton âge, on veut pas une vie décente, des rires, des concerts ou des roulages de pelles devant des films médiocres, non, à ton âge, il paraît qu'on veut un travail. C'est l'autre cuillère à nouilles de Bercy qui l'a dit. Surtout pas faire de vagues, hein. De toute façon, l'océan ferme à 18 heures lui aussi. Et surtout pas faire la révolution hein, surtout rester bien sage, comme une image.

Sur ce je vous laisse. On me dit râleur, on va voir si ça confirme dans un monde meilleur.

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