Culture

La semaine imaginaire de Jean-Paul Belmondo

Temps de lecture : 4 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Quatre-vingt-huit ans, ça a filé à toute vitesse. | Louison
Quatre-vingt-huit ans, ça a filé à toute vitesse. | Louison

(Note de l'autrice: cette chronique est à lire en écoutant bien fort «Chi Mai» d'Ennio Morricone, sinon c'est moins bien.)

Lundi 6 septembre

Tac tac badaboum, suis mort. Eh ouais, c'est comme ça la vie, et c'est comme ça la mort. Bien sûr, ça aurait pu durer plus longtemps encore. Y en qui, comme Arnaud, misent tout sur la remontada, moi, c'est pas mon genre. Je sais bien, suis pas fou comme Pierrot, que toutes les choses ont une fin, et qu'il faut pas trop attendre de remettre son blouson en cuir et de filer, sinon on finit la course à bout de souffle.

Franchement, soyez pas triste, mon temps était venu, mon époque terminée, mes jours de gloire au placard. Et puis la vie, c'est un peu comme les cascades réussies, le plus important, c'est de bien faire au maximum le mariole mais de pas oublier d'assurer la réception. Sinon tu plonges la tête la première dans le Mississippi plein de sirènes. Bon, là, pour la réception, ça devrait pas être trop mal, paraît qu'il y a un hommage, qu'on pourrait qualifier de professionnel, qui se prépare aux Invalides. J'espère qu'ils ont l'intention de faire arriver mon cercueil accroché à un hélico, ça aurait de la gueule. Mais j'ai comme un doute, paraît que le panache est mort en même temps que moi.

Il va me manquer ce couillon.

Mardi 7 septembre

Tac tac badaboum, je ne m'appelle pas Jean-Pierre. Mais c'est gentil d'avoir pensé à me rendre hommage Sabine Rousseau. Sans rancune hein. Je sais bien que les journées doivent être longues quand on est toujours vivant et qu'en plus on est candidate à qui se fera le plus remarquer avant la primaire des écolos. V'la la cascade périlleuse, faut s'accrocher à son slip en coton bio, j'vais vous dire. De toute façon, les témoignages élogieux et émus ont été aussi nombreux que les preuves du changement climatique cet été, alors on peut pas dire que je sois ronchon sur cette bévue de circonstance.

Y a même l'ami Delon, qui, pour me rendre hommage, a parlé, bah de lui pardi. Je sais pas s'il sera le prochain à voir son portrait en une des journaux, mais il sera jamais le dernier pour siffloter ses louanges, ça c'est sûr. Pour un mec qui n'a jamais sauté d'une voiture en marche, je le trouve tout de même bien content de lui. Mais faut croire que ça conserve de s'aimer autant. J'espère que tous les centenaires de France n'ont pas le même melon que lui, sinon bientôt on se croira sur le marché à Cavaillon.

Ça va me manquer l'été.

Mercredi 8 septembre

Tac tac badaboum, c'est aussi le bruit de la vie qui se casse la gueule. Tout cascadeur et casse-cou que je suis, suis bien content d'être parti de ce monde juste avant le début du procès qui commence ce matin. Dans les films, on a de la chance, y a des gentils, des méchants, et en gros au bout d'une heure et demie, les premiers ont gagné sur les seconds, sans presque une égratignure et en draguant Catherine Deneuve par la même occasion.

C'est bien les films, vraiment. Dans la vie, on ne croise pas les Catherine, ni les Jean, ni les Anna au coin des rues. Dans la vraie vie, au coin des rues, parfois y a rien et puis parfois, les soirs de novembre, on croise l'horreur, celle qui balaye tout sur son passage sans faire la fine bouche. Celle qui vous donne envie de plus vous relever, celle pour laquelle il n'y a pas vraiment de justice possible, même six ans plus tard. La vie, c'est dégueulasse. Qu'est-ce que c'est, dégueulasse? C'est un ministre qui veut vous montrer ses textos.

Ça va pas me manquer les minables.

Jeudi 9 septembre

Tac tac badaboum, me v'là aux Invalides. Moi qui n'ai jamais boité après une cascade, c'est un comble tout de même de finir là. Comme prévu, pas d'hélico, mais tous les copains sont là. Ils en font une gueule, comme si un acteur qui meurt, c'est dix autres qui pleurent. Pourtant, j'en n'ai pas vu renifler beaucoup l'autre jour quand on a su que le plus cinématographique porteur de parapluie avait lui aussi décidé de ranger la bobine dans le placard.

Ce brave Nino aurait pourtant mérité tout autant une belle cérémonie d'hommage. Bien sûr, entendre l'orchestre de la Garde Républicaine jouer «Chai mai» d'Ennio Morricone sur le départ de mon cercueil, ça faisait dresser les poils comme des militaires au garde-à-vous, j'en conviens. Mais imaginer la même scène avec du Michel Legrand qui résonne jusqu'à Cherbourg, et Catherine, ma petite sirène, seule sur un quai de gare à attendre qu'il ne revienne pas.

Ça va me manquer le cinéma.

Vendredi 10 septembre

Tac tac badaboum, c'était le bruit du temps qui passe. Quatre-vingt-huit ans, par exemple, ça a filé à toute vitesse. À peine le temps d'être un enfant gâté. À l'inverse, demain, ça fera vingt ans qu'on a assisté à la pire cascade de l'histoire. Vingt ans, ça me paraît être il y a une éternité. Peut-être parce que rien n'a vraiment changé depuis, peut-être parce qu'aucun guignolo, même sans bout de cigare au bout du bec, n'a réussi à changer la vie des Afghanes.

Pourtant, il y a eu de l'espoir, on se souvient tous du jour où la peur n'était plus sur la ville de Kaboul et où ces femmes se sont échappées de leur prison tissée pour revenir parmi nous. On y a cru à ce happy-ending, presque aussi fort que les socialos espèrent revenir au pouvoir, alors que tout le monde sait qu'ils n'ont droit qu'à un François tous les trente ans et basta, circulez y a rien à voir, même pas un Vélib'. Enfin, je me trompe peut-être. Si ça se trouve l'histoire n'est pas un éternel recommencement, si ça se trouve pour les quarante ans de la chute des tours, les femmes seront libres en Afghanistan et au pouvoir en France. Si ça se trouve, ce sera même l'inverse, qui sait, c'est comme au cinéma, on peut imaginer ce qu'on veut finalement… moteur… action!

Ça va me manquer la vie.

C'était magnifique.

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