Société / Culture

La semaine imaginaire de Guy Bedos

Temps de lecture : 3 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Guy Bedos à l'Olympia, le 23 décembre 2013. | François Guillot / AFP
Guy Bedos à l'Olympia, le 23 décembre 2013. | François Guillot / AFP

Lundi 25 mai

La journée a commencé bizarrement. Le réveil a pourtant sonné à la même heure, mes tartines ont grillé le même nombre de secondes dans le même grille-pain rempli des mêmes miettes. Le café, bu dans la même tasse que d'habitude ,avait le même goût que tous les autres jours. Et pourtant, depuis ce matin, je suis comme muet. Pas un mot ne sort. Comme si on ne m'avait pas donné mon texte.

Il faut croire que la mort de Jean-Loup Dabadie hier n'a pas eu d'effet que sur mon cœur. En jetant un coup d'œil aux chaînes d'info, je constate que ce mutisme n'est pas vraiment contagieux, même en éternuant dans un espace clos. Ça cause, et pas qu'un peu.

Ce week-end, dans une émission en fin de vie où j'avais, il y a bien longtemps, été le premier invité, une jeune chanteuse a eu le malheur de se prendre pour un vieux polémiste et de dire ce qu'elle pensait. Bien mal lui en a pris, elle est devenue en quelques minutes la nouvelle chloroquine. Quelle audace.

Mardi 26 mai

De mon temps, on savait faire la différence. Ouais, ok, ça fait phrase de vieux con, mais je m'en fous. De mon temps, on savait quelle était sa place quand on était un humoriste politique. Ce n'était pas dans des meetings, ce n'était pas sur Facebook: c'était dans les théâtres, devant des gens qui avaient payé leur billet pour venir nous écouter raconter des blagues, qui seront ensuite répétées dans les dîners en ville ou à la machine à café.

Alors forcément, maintenant que y a plus de théâtre, ni de pause café-touillette-blagounette, certains comiques en mal d'amour et de postillons vont faire des FaceTime trop près sur des chaînes d'info trop éloignées de leur mission.

Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et les plus mauvaises sont indubitablement les plus effrayantes. Bigard en slip sur les colonnes Morris, c'était déjà un peu lourdingue, mais sur les panneaux électoraux, ça craint carrément.

S'il cherche vraiment à remplir son quota d'heures pour le statut d'intermittent du spectacle, et vu qu'il a le 06 de Macron, je lui suggère plutôt un CDD d'été au Puy du Fou.

Mercredi 27 mai

«Je ne peux plus respirer.» Ce n'est pas à cause du masque, c'est une citation. Elle vient de George Floyd, que personne ne connaissait hier encore et que j'espère plus personne n'oubliera.

George est mort sous nos yeux et nous n'avons rien pu faire, parce que c'était déjà trop tard. George est mort sur un trottoir de Minneapolis, dans le Minnesota.

Les gestes barrières aux États-Unis, ils étaient déjà pas très pour, mais visiblement, leur truc, c'est plutôt les positions meurtrières. George Floyd est mort sous un genou, filmé par un smartphone. Avant, les martyrs finissaient dévorés par un lion ou un truc dans le genre. Désormais, ce sont des pixels qui les engloutissent, et Twitter qui les sanctifie. Enfin tant que le réseau est encore autorisé aux States.

Trump, pourtant boulimique de tweets, est colère: sa prose a été censurée sous prétexte qu'elle alimentait les fake news. L'arroseur arrosé, le pyromane carbonisé. La pilule, même sans protocole marseillais, a du mal à passer.

Jeudi 28 mai

Puisque c'est comme ça, je vais mourir, tiens. Franchement, j'ai tenu presque 86 ans avec toutes ces conneries, mais là ça suffit. J'ai presque plus de copains vivants, je suis sûr que Libé a déjà un super jeu de mots prêt à être dégainé et franchement, je suis pas certain d'avoir le courage d'entendre encore une interview du professeur Raoult. Parce que peut-être qu'un éléphant ça trompe énormément, mais c'est pas une raison pour suivre le mouvement, et surtout pas avec la vie des gens.

J'ai un peu hésité à mourir aujourd'hui, car il paraît que le Premier ministre va annoncer en fin de journée le passage de Paris en zone orange et, du même coup, la réouverture très prochaine des terrasses de café.

Je reconnais que que j'aurais bien trinqué une dernière fois à la santé de tous ces hommes politiques qui m'ont tant inspiré –peut-être même à celle de celui qui a eu la drôle d'idée de mourir le même jour que moi. Mais je vais en retrouver un sacré paquet là où je vais, et si Chirac a gardé quelques bonnes bouteilles, nous nous enivrerons au Paradis!

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