Société

La semaine imaginaire d'Éric Dupond-Moretti

Temps de lecture : 4 min

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Éric Dupond-Moretti le 8 juillet 2020. | Christophe Archambault / AFP
Éric Dupond-Moretti le 8 juillet 2020. | Christophe Archambault / AFP

Lundi 6 juillet

Sans vouloir trahir ne serait-ce qu'un instant le secret professionnel, quelque chose me dit que ce soir, tout le monde saura que je m'appelle Dupond et pas Dupont. Mon petit doigt me dit aussi, que quand mon nom sera lu par le secrétaire général de l'Élysée, devant les caméras des chaînes d'infos où j'ai l'habitude de venir me chauffer la glotte avant mes plaidoiries, ça fera son petit effet. En attendant l'annonce du nouveau gouvernement dont je vais garder les sceaux, je passe un coup de peigne anti-bouloches sur ma robe d'avocat et la remet sur cintre. Pas certain qu'elle me resserve de sitôt. C'est dommage, je suis sûr que j'aurais briller dans ma spécialité: la défense des indéfendables. Comme par exemple ces jeunes gens que le moindre fragment d'humanité n'approche visiblement pas à moins de 2 mètres et qui ont mis à mort un conducteur de bus, leur demandant de porter un masque à bord de son véhicule. Des brutes, des truands et des bons clients. Ça me donne envie de sortir mon harmonica tout ça.

Mardi 7 juillet

Je n'en doutais pas une seconde, mais l'annonce de la nomination de l'ancien avocat de Patrick Balkany au poste de garde des Sceaux a effectivement fait couler presque autant d'encre que de salive depuis hier soir. Si la Justice est aveugle, j'espère que les personnes qui la commentent sont masquées. Mon nouveau patron voulait marquer les esprits, c'est plutôt réussi. Une grande gueule à la Justice, une Grosse Tête à la Culture, on peut dire que la cohérence est en marche. On a même un grand malaise au ministère de l'Intérieur. Comme quoi, en France on n'est peut-être pas très bons à Roland Garros, mais pour prendre l'escalator du progrès à contre-sens, ça, on est les champions. Et cette année, pour le bac aussi on bat des records: 91% d'admission et ce, sans antisèches ni pourvoi en cassation. Et sans examens non plus d'ailleurs. Un taux de réussite qui ne souffre pas trop de la concurrence sauf peut-être du côté de l'indice de charge virale dans le test de dépistage du coronavirus du président brésilien Jair Bolsonaro. Je me demande comment on dit «retour de bâton» en portugais.

Mercredi 8 juillet

Il n'est jamais trop tard pour découvrir des choses. Par exemple, alors que j'ai longtemps dit le contraire, y compris sur les plateaux de télévision, être ministre c'est vachement mieux que d'être avocat. D'abord parce que tout le monde écoute enfin mes plaidoiries, qui sont devenues des discours. Finies les heures à me décarcasser pour pondre des quasi-alexandrins qui n'avaient la vocation que de rester entre les quatre murs d'un huis clos. Ensuite parce que désormais, en plus d'une voiture de fonction, j'ai une audience, et même pas préliminaire. Par exemple hier à Fresnes, j'étais beau comme un héros de Zola, alors que dix jours plus tôt j'avais l'air d'un personnage secondaire de Julie Lescaud. Pardon LescauT. Question d'habitude. Cela dit, parfois, même avec un public fidèle et suspendu à la moindre des paroles, on peut risquer l'outrage. Par exemple quand le chanteur Renaud se lance, sans qu'on lui ait vraiment suggéré de le faire, dans une chanson sur le coronavirus qui fait regretter que la Justice ait son bandeau sur les yeux et pas au fond des oreilles. Comme quoi, le battement d'ailes d'une chauve souris mangé par un pangolin en Chine, peut provoquer un tsunami de malaise en France.

Jeudi 9 juillet

Dans mon désormais ancien métier d'avocat, j'ai eu à cœur de prouver l'improuvable, d'articuler l'inarticulable, de raisonner l'irraisonnable. La présomption d'innocence fut en cela une merveilleuse alliée qui me manque déjà, même au bout de trois jours. Par exemple, quand je vois que le nombre de cas de contaminations au Covid-19 a flambé dans la ville de Tulsa en Oklahoma, seulement quelques jours après que Donald Trump y ait tenu un meeting sans masque mais avec casquette, j'ai envie de remettre ma robe, de reprendre mon air le plus patibulaire mais presque, et de dire que c'est là un constat un peu trop simple. Tou·tes ces supporters enthousiastes ont peut-être léché la barre du métro en rentrant à la maison, tout bonnement. De la même façon que ce n'est pas parce que l'argent public disparaît d'une commune des Hauts-de-Seine, qu'il apparaît forcément dans la poche du maire de la même commune. Quoique là, j'ai eu un plus de mal à convaincre l'opinion publique. D'ailleurs, sans vouloir me faire l'écho des caniveaux, il paraît que le virus circule désormais dans les eaux usées de toute l'Ile de France.

Vendredi 10 juillet

Coup de bol, j'aurais été ministre pile à temps pour avoir mon interview chez Jean-Jacques Bourdin, qui faisait sa dernière émission matinale aujourd'hui. À une semaine près, je l'avais dans l'os. C'est un monument qui s'en va, et contrairement à la flèche de Notre-Dame, je ne crois pas qu'Emmanuel Macron ai prévu de le reconstruire à l'identique. Et ça me rend triste à vouloir en écouter des chanteuses du Québec. Si seulement tout pouvait toujours être ainsi, reconstruit à l'identique. Les femmes seraient toujours heureuses de se faire siffler, les taureaux toujours heureux de se faire toréer, les gens assis près de moi toujours heureux d'être passivement enfumés ou les repas abondamment glutenisés.

Mais désormais, mesdames et messieurs du jury, c'est un monde vaste comme un musée du Louvre sans touristes, froid comme un sploutch de gel hydroalcoolique au creux de la paume, vide comme une piste cyclable sous la pluie, dans lequel nous sommes forcés d'évoluer, et ne l'oubliez pas avant de rendre votre verd… pardon, j'ai fait une rechute.

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