Société

«Je ne pensais pas que ça m'amènerait à commettre cet acte monstrueux»

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 3] Six mois avant le meurtre de Cintia Lunimbu, la libération conditionnelle de Jean-Baptiste Rambla commence. Pour les professionnels du service pénitentiaire, tous les voyants sont au vert. C'était sans compter la cocaïne, une rencontre inopportune et l'ombre de l'affaire Ranucci.

La place des Tiercerettes (Toulouse) où habitait Cintia Lunimbu. | Abdoucondorcet via Wikimedia Commons
La place des Tiercerettes (Toulouse) où habitait Cintia Lunimbu. | Abdoucondorcet via Wikimedia Commons

Jean-Baptiste Rambla savait pourquoi on venait le chercher. C'était sous le soleil brûlant de Six-Fours-les-Plages. Il sortait du domicile de sa sœur, un immeuble à la façade blanche dans un chemin étroit. Les policiers sont allés à sa rencontre. Même en ce 9 août 2017, le soleil ne pouvait pas briller éternellement. À l'ombre du SRPJ de Toulouse, où il a été amené, Jean-Baptiste Rambla a joué l'air de flûte habituel: il ne connaissait pas Cintia Lunimbu, ne la reconnaissait pas sur les photos, n'avait jamais eu de relation avec une jeune femme noire.

Les enquêteurs ont alors «peu d'éléments, mais assez déterminants». À commencer par les images de la caméra du restaurant «La petite auberge» situé à proximité du logement de la victime. À la troisième audition, Jean-Baptiste Rambla a admis que l'homme apparaissant sur les bandes de vidéosurveillance le 21 juillet à 13h12 pouvait lui ressembler.

Le 11 août, toujours placé en garde à vue, il assure: «Je n'ai rien à voir avec la mort de Cintia.» On lui dit que son profil génétique a été retrouvé dans l'appartement de la victime. Jean-Baptiste Rambla raconte avoir subi une agression au taser, dans la nuit du 20 au 21 juillet, par un couple –un homme et une femme «à la peau foncée». C'était dans un parc, vers 1h30, 2h du matin. Il s'était réveillé au sol, les mains en sang. Peut-être que les traces de son profil génétique viennent de là. Peut-être que cette agression a servi à ça, à prendre son ADN. Il parle de complot.

Au même moment, le laboratoire de police scientifique appelle le commissariat. Le résultat d'une nouvelle analyse est tombé. Sous les ongles ébréchés de la main droite de Cintia Lunimbu, un ADN est apparu: celui, encore, de Jean-Baptiste Rambla.

«Qu'est-ce qu'on a loupé?»

Les enquêteurs lui mettent sous le nez les clichés de Cintia Lunimbu allongée sur le sol rouge de son studio: «Si tu veux, on va montrer les photos à ta mère, on va voir ce qu'elle en pense.»

Là, Jean-Baptiste Rambla se met à parler. Il était bien monté au quatrième et dernier étage de l'immeuble. Il avait toqué aux deux portes, celle de gauche, puis celle de droite. Celle de droite s'était ouverte. Il avait poussé la jeune femme à l'intérieur, lui avait asséné plusieurs coups de poing au visage, avait sorti son cutter et l'avait frappée à la gorge, Cintia face contre terre. Puis il l'avait déshabillée, lui avait ôté ses vêtements et cassé son téléphone portable. Il avait pris une douche et vidé les bouteilles de produits ménagers, nettoyé autant que possible ses traces avec des taies d'oreiller et des draps, avant de fourrer le tout dans un cabas pour le jeter ensuite dans une poubelle municipale. Les vêtements de Cintia avaient été dispersés un peu partout dans l'appartement pour faire croire à un cambriolage.

Jean-Baptiste Rambla se tait. Il est mis en examen pour meurtre en récidive. Il fait valoir son droit au silence.

À la cour d'assises de la Haute-Garonne, l'ancien magistrat Michel Valet répétera: «Le risque zéro n'existe pas.»

À LIRE AUSSI À la recherche des temps perdus, épisode 2: «Il ne s'agit pas de se demander si Jean-Baptiste Rambla devait sortir ou ne pas sortir»

À l'annonce de la nouvelle dans la presse, tous ceux ayant suivi Jean-Baptiste Rambla ces dernières années ont été pris d'angoisse: «En tant que professionnelle, je me dis: “Qu'est-ce qu'on a loupé?”», retrace la directrice de l'établissement pénitentiaire. «Ça m'a fait un choc», relate l'infirmière du centre de probation et de réinsertion. Chacun reprend ses notes, envoie des messages aux collègues, replonge dans le dossier. Quelque chose a dû leur échapper.

Quand il a reçu sa convocation devant la cour d'assises, Michel Valet a compris ce qu'on allait lui demander. L'ancien magistrat présidait la Commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté (CPMS), chargée de lutter contre la récidive et dont la mission consiste à rendre un avis sur les conditions de sortie des détenus. «Quand j'ai relu le dossier de Jean-Baptiste Rambla, j'ai poussé un soupir de soulagement», se souvient-il. Tous les voyants étaient au vert. Tour à tour, les autres professionnels répètent à la barre: «Tous les voyants étaient au vert.»

«On essaie de ne pas être naïfs»

À sa première entrée en prison, il y a eu le choc carcéral. Jean-Baptiste Rambla avait alors 38 ans. Il fumait du cannabis depuis l'adolescence et sur le matelas de sa cellule, il n'arrivait plus à trouver le sommeil. Il s'était rendu au service psychiatrique pour avoir des cachets. Le psychiatre lui avait dit de prendre rendez-vous. Lors de l'entretien, il avait été secoué de pleurs à l'évocation de l'affaire Ranucci. «J'en ai rempli des seaux.» Il arrivait à peine à s'exprimer. Le psychiatre l'avait prévenu: «Y a peut-être du travail à faire.» Alors, il y était retourné.

Au bout de plusieurs années en détention, Jean-Baptiste Rambla avait demandé à quitter la prison des Baumettes, à Marseille. Cela impliquait un éloignement de sa famille, et notamment de son père, qui venait le voir au parloir tous les mercredis. Mais il voulait travailler. Il avait donc été envoyé au centre de détention de Muret, dans la région toulousaine. Affectation à la production bois. Chaque mois, il versait volontairement cent euros au Fonds de garantie des victimes. Les surveillants le décrivaient comme poli et respectueux. «Je me plie au règlement», commentera-t-il. Il sortait peu de sa cellule, ne cherchait pas vraiment les amitiés. Des types de sa génération, il n'y en a pas beaucoup en détention.

En 2013, son père est décédé après de longs mois de cancer. Le juge lui a accordé une permission exceptionnelle pour se rendre à l'enterrement. Jean-Baptiste Rambla a vomi tout le long du chemin.

Après deux demandes de libération conditionnelle rejetées, Jean-Baptiste Rambla est enfin entré au Centre national d'évaluation (CNE). Le processus a duré six semaines. Là, il a été examiné sous toutes les coutures par une commission pluridisciplinaire «pour limiter les risques». Des surveillants. Des conseillers du service pénitentiaire d'insertion et de probation. Des psychologues cliniciens. Les activités mises en place au CNE, qu'elles relèvent du sport ou des arts, sont autant d'œilletons d'observation: comment réagit le détenu? Quels sont ses traits de caractère? Sa manière de se comporter, de raconter les faits? «On essaie de ne pas être naïfs», témoigne la directrice d'établissement pénitentiaire.

Jean-Baptiste Rambla avait un projet de sortie: passer un CAP installateur thermique. Sa famille l'attendait dehors. Ses enfants –Thomas et la fille de Patricia– l'appelaient régulièrement. Passé douze ans à avancer avec les psychiatres et les psychologues, il en avait «fait le tour». Les professionnels avaient noté «un réel travail d'introspection». Il avait décroché un emploi en alternance dans une entreprise de pose de panneaux solaires, près de Toulouse.

À propos de Jean-Baptiste Rambla, l'un des psychologues notera dans son rapport: «Peu susceptible de présenter un risque de récidive en milieu libre.»

En février 2017, sa libération conditionnelle pouvait commencer.

«Rien n'était prévisible»

Il ne peut expliquer son geste. Il ne sait pas pourquoi il s'est acharné à ce point sur Cintia Lunimbu. Il ne la connaissait pas. Il ne l'avait jamais vue. Il n'avait jamais eu de relation avec elle. Tout ça était vrai. La victime avait le cou tranché. Le médecin légiste ayant procédé à la levée de corps avait écrit dans son dossier: «Section jugulaire et section carotide [...] Aspect de semi-décapitation [...] Cause du décès: hémorragie externe.» À la barre, le légiste confirmera: «Le couteau est allé jusqu'à l'os.» Jean-Baptiste Rambla mentionne la cocaïne. Et puis, il évoque ce qui est arrivé, trois semaines avant le meurtre.

C'était le 5 juillet 2017. Alors qu'il sortait de son rendez-vous avec sa conseillère d'insertion et de probation, il avait croisé un homme qui lui avait dit: «C'est toi Jean-Baptiste?» La paranoïa s'était mise à bouillir dans ses veines. Il a acheté un taser. Il a repris la cocaïne. La cocaïne, «ça vous rend plus puissant», indique-t-il à la cour. Et ajoute: «Je ne pensais pas que ça m'amènerait à commettre cet acte monstrueux, innommable... Pas qualifiable. J'ai pas pensé à cette éventualité.» Il était rentré dans un état d'hypervigilance: «Je me sentais plus attentif.» Il observait les gens. Évitait les petites ruelles. Ne prenait que les grands axes, mais même là, il passait son temps à se retourner.

Mi-juillet, sa conseillère d'insertion et de probation l'avait appelé pour le féliciter: il venait d'obtenir son diplôme d'installateur thermique. Il n'a pas répondu. Il était «dans cette logique de persécution», sa plus grande crainte étant «de perdre tout ce qu'[il a] entrepris, si près de la fin de [sa] peine». Plus que trois mois à tirer, et sa conditionnelle serait levée: il aurait fini de payer sa dette à la société.

Face à la cour d'assises de Toulouse où il est jugé pour le meurtre de Cintia Lunimbu, Jean-Baptiste Rambla confie qu'il n'a pas voulu se tourner vers un soignant du centre pénitentiaire d'insertion et de probation. Il n'a pas voulu raconter sa paranoïa: «Je voulais gérer seul et voir ce qui se passerait.» Dans le box des accusés, il souffle: «Rien n'était prévisible.»

Puis il se remet à parler de l'affaire Ranucci.

Newsletters

Empreinte carbone

Empreinte carbone

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

«Est-ce que c'est juste pour le sexe de son côté?»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anne, qui aimerait clarifier la nature de sa relation avec un homme affirmant ne pas vouloir s'engager.

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Logan Nisin, les leçons d'une affaire terroriste d'ultra-droite

Le parcours des six membres de l'OAS, dont le procès s'ouvre ce 21 septembre, témoigne d'une radicalisation violente symptomatique de ces groupes racistes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio