Société

«C'est là qu'ils nous ont annoncé qu'il y avait une deuxième vidéo»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 4] En février 2018, Nordahl Lelandais avoue le meurtre de la petite Maëlys. Plusieurs mois plus tard, ses cousins reçoivent un appel et découvrent qui était vraiment le parrain et tonton de leurs enfants.

Un croquis judiciaire, réalisé le 18 février 2022, au palais de Justice de Grenoble, représentant Nordahl Lelandais au dernier jour de son procès. | Benoit Peyrucq / AFP
Un croquis judiciaire, réalisé le 18 février 2022, au palais de Justice de Grenoble, représentant Nordahl Lelandais au dernier jour de son procès. | Benoit Peyrucq / AFP

À la maison d'arrêt de Saint-Quentin-Fallavier, Nordahl Lelandais se prend la tête entre les mains. L'expert psychiatre François Danet le regarde en silence. «Pauvre petite enfant qui n'a rien demandé», souffle Nordahl. Avant de poursuivre: «Ça ne peut pas être un mec normal qui fait un truc pareil. Ça n'est pas moi. J'aime les enfants et les animaux, les gens et la nature. Faut être un fou.»

Personne n'a envie de lui donner une médaille. Mais avant, c'est vrai: Nordahl Lelandais savait y faire avec les enfants. Chez ses cousins adorés, les petits étaient sans cesse à crier «Tonton! Tonton!» dès qu'il passait la porte. Et à chaque fois, Nordahl se levait pour aller jouer. «Y a jamais eu un non. Il a jamais soufflé», reconnaît Lucille*. Lucille* est la compagne de Timothée*. Du côté de sa mère, Nordahl Lelandais a de nombreux cousins, mais il est particulièrement proche de Timothée et de sa soeur Clara* qui, à eux deux, ont cinq enfants. Quand, en février 2018, Nordahl a avoué pour la petite Maëlys, Clara et Timothée n'y ont pas cru. Même là, ils n'y ont pas cru. «C'est pas possible. Il se trompe.» Timothée et Clara avaient bien entendu l'explosion, mais l'onde de choc n'est arrivée qu'après.

Quatre mois plus tard, en juin 2018, il y a eu un coup de fil.

La juge d'instruction et les enquêteurs de la section de recherches de Grenoble avaient réussi à obtenir des aveux de la part de Nordahl Lelandais, et à retrouver le corps de Maëlys De Araujo. La mort de la petite avait permis de résoudre une autre affaire, celle d'Arthur Noyer. Les gendarmes avaient ainsi créé la cellule Ariane, où sept militaires étaient dédiés à l'analyse de centaines de dossiers non résolus afin de vérifier leurs liens éventuels avec Nordahl Lelandais. Durant six mois, cette affaire était devenue plus qu'un simple travail. Et il était loin d'être terminé. Dans l'instruction des faits sur Maëlys De Araujo, une question était en suspens: «Pourquoi?» Il leur restait maintenant à découvrir le mobile.

Dès qu'il avait dû s'expliquer là-dessus, Nordahl Lelandais avait eu cette réponse: «Je m'expliquerai ultérieurement.» C'était devenu une ritournelle. Il invoquait tour à tour ses angoisses, son hospitalisation en psychiatrie peu après ses aveux, son droit au silence et la médiatisation trop forte résonnant sur les télévisions de chaque cellule en détention. «Dans cette affaire, vous pouvez chercher les déclarations spontanées, il n'y en a pas eu», souligne le procureur Jean-Yves Coquillat.

«Teen», «Young teens», «Petite girl»

Un mois après la découverte du corps de Maëlys, Nordahl Lelandais était prêt à parler. Sa version tenait en quelques lignes: le 26 août 2017, lors de la soirée du mariage, Maëlys lui a demandé à aller voir ses chiens. Elle lui a dit que sa maman était d'accord. Il l'a donc fait monter à bord de son Audi A3, direction sa maison à Domessin. Il a bien mis son téléphone en mode avion, car il avait l'intention de profiter de ce voyage pour récupérer de la cocaïne. À cette époque, sa vie tournait beaucoup autour de l'alcool et de la cocaïne. Peu après leur départ du parking de la salle des fêtes, la petite s'était mise à «chouiner», il n'avait pas compris pourquoi. Il avait alors vu le visage d'Arthur Noyer.

Il avait pris peur, et lui avait asséné un coup de poing au visage pour la faire taire. Il avait pris le pouls de la petite. Elle était morte. Il avait déposé son corps dans un cabanon, avant de retourner au mariage. Plus tard dans la nuit, il avait récupéré le corps, puis avait roulé «dans un état second», sans destination précise, et avait atterri dans une forêt. Aidé à la seule lueur de ses phares de voiture, il avait posé la petite en contrebas d'un chemin.

Le procureur Jean-Yves Coquillat a connu son lot d'affaires marquantes: l'affaire Romand et l'affaire de la petite Fiona en font partie. Mais celle-ci est encore autre chose. «Des gens qui nient la tête sur le billot, qui nient l'évidence, ça arrive, c'est pas exceptionnel. Mais être confronté à la souffrance d'une famille pendant des années, ça doit être terrible quand on a un mort sur la conscience», dit-il, avant d'ajouter: «Encore faut-il avoir une conscience.» Nordahl Lelandais avait tout fait pour retarder la découverte de la petite Maëlys. Il avait laissé passer les saisons, la pluie et les animaux. «Il est évident que si on retrouve le corps des mois après, on a peu de chance de trouver des choses intéressantes», note Jean-Yves Coquillat. De son point de vue, «l'accusé et son conseil sont d'excellents joueurs de poker».

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Il fallait comprendre pourquoi. Au bout du compte, si on enlevait les milliers de pages de procès-verbaux, d'écoutes téléphoniques, d'expertises informatiques, toxicologiques et anthro-hématomorphologiques, les faits tiennent en peu de mots. Quand on demande à Fabien pourquoi il pense que son ami Nordahl Lelandais ment, quelles sont ses preuves finalement, il répond: «On prend pas une petite fille à 3 heures du matin à un mariage pour aller lui montrer ses chiens sans prévenir ses parents.» Personne ne peut y croire. «Ça n'a ni queue ni tête», s'agace le procureur Coquillat, «c'est cousu de fil blanc! Et puis comment il l'aurait ramenée?»

Les enquêteurs avaient tout saisi lors de leur perquisition au domicile de Nordahl Lelandais: vêtements, ordinateur et téléphones portables. L'investigation numérique est encore le meilleur moyen de rentrer dans l'esprit de quelqu'un. Ainsi ils savaient, grâce à l'exploitation du téléphone de Nordahl Lelandais, qu'il était arrivé à la soirée du mariage à 17h39 et avait consulté un site pornographique à 17h40. À vrai dire, il consacrait plusieurs heures par jour à la consultation de sites pornographiques, au petit matin comme au milieu de la nuit. En relevant les métadonnées de ses appareils, la liste des mots-clés apparaît. Plusieurs revenaient: «Teen», «Young teens», «Petite girl», et ce même dans la journée du dimanche 27 août 2017. Les enquêteurs avaient également épluché son compte Instagram: Nordahl Lelandais était abonné à quarante-et-un profils, de jeunes adolescentes «en tenue légère de gymnastique ou en bikini, dans des poses suggestives». Certaines d'entre elles étaient des enfants prépubères.

Nordahl Lelandais utilisait sur ses iPhones une application permettant de cacher et chiffrer des photos, vidéos et documents. Tous les fichiers ou presque étaient «à caractère pornographique». Une photo était répertoriée comme image pédo-pornographique dans la base de données d'Interpol. Mais surtout, les enquêteurs avaient découvert quelque chose: la nuit de la disparition de Maëlys De Araujo, Nordahl Lelandais avait effacé des centaines de photos et vidéos prises entre juin et août 2017.

«On a fait ce qu'il fallait»

En juin 2018, Clara et son conjoint ont été les premiers à être appelés. Convocation à la gendarmerie. Ils ont d'abord été entendus séparément. Puis on leur a montré des planches photographiques. Là, ils ont reconnu la petite culotte, le pyjama en éponge rose, et les draps de la reine des neiges. Des images qui ne s'effaceront jamais. Clara les a «encore en tête». Marie* avait alors 6 ans. La vidéo avait été filmée avec l'iPhone 6s de Nordahl Lelandais le 20 août 2017 à 1h59, avant d'être envoyée sur le WhatsApp de son iPhone 4S. Elle durait deux minutes et cinquante-cinq secondes. Clara pleure: «J'aurais tellement voulu la protéger. Qu'il lui arrive jamais ça. J'étais là. À deux mètres.»

Une semaine avant la disparition de Maëlys De Araujo à Pont-de-Beauvoisin, Clara avait rendu visite à sa tante. Christiane Lelandais les avait invités, elle, son conjoint et leurs trois enfants, à venir passer une semaine au mois d'août. L'invitation était la bienvenue, «parce que financièrement, c'était compliqué». En vacances, ils avaient visité la grotte du Musée de l'ours, fait des balades, et mangé de la fondue. Les soirées se prolongeaient généralement sous les étoiles, quand une fois les enfants couchés, on pouvait discuter entre adultes sur la terrasse. Nordahl aimait bien sortir ses bouteilles de rhum arrangé pour l'occasion. Excepté le dernier jour. Le 20 août, ils s'étaient couchés «forcément tôt»: plusieurs heures de route les attendaient, à bord de leur vieille x10, à préférer les nationales.

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Clara et son conjoint n'avaient rien vu ni entendu. La petite ne s'était pas réveillée. «On a fait ce qu'il fallait. On est allé voir des psychologues», explique le conjoint de Clara. Marie, elle, ne se souvient de rien.

À sa mère Christiane venue lui rendre visite au parloir, Nordahl Lelandais a tout avoué. Oui, il l'avait fait. Alors qu'ils étaient tous sur la terrasse, Clara avait eu froid, et Christiane avait dit à Nordahl d'aller lui chercher une veste à l'étage, s'en souvenait-elle? Oui, c'est vrai, «il faisait froid, même au mois d'août les soirées sont fraîches». Nordahl était entré dans la chambre pour récupérer le vêtement. Il avait vu la petite endormie. Il s'était bien filmé lui faisant ce qu'il a fait. Il ne voulait pas lui faire du mal. Elle dormait. «Je suis incapable de faire ça à une petite fille éveillée», jurera-t-il plus tard.

En octobre 2018, il y eut le second appel. Lucille et Timothée savaient pour la vidéo, bien sûr. Timothée et Clara étaient frère et soeur, ils étaient très proches, ils en avaient parlé tous ensemble. Par acquit de conscience, ils avaient emmené leurs propres filles chez des psychologues. Il n'y avait rien eu à signaler chez les petites. Il ne s'était rien passé, elles allaient bien. Même si leur quotidien était parsemé de petits mensonges. Leur fille Émilie* était la filleule de Nordahl Lelandais, «elle n'avait de yeux que pour lui». Il s'occupait d'elle, parfois toute une après-midi. Quand il était de visite, il allait la chercher à l'école. Depuis son incarcération, Émilie ne cessait de répéter: «Je veux voir mon parrain, il me manque.» Mais comment expliquer tout ça à une enfant? Alors Lucille mentait. Parrain a changé de vie, parrain est parti à l'étranger. Non, il n'a pas laissé de numéro de téléphone.

Ce soir d'automne, quand Lucille rentre du travail, un gendarme la contacte sur son téléphone portable. «C'est là qu'ils nous ont annoncé qu'il y avait une deuxième vidéo», dit-elle.

«Mais pourquoi il m'a fait ça? Moi je l'aime»

Dans son bureau, le gendarme leur laisse le choix entre la vidéo ou les photos. Lucille et Timothée refusent la vidéo. Ils savent bien ce qu'elle contient. «C'est le corps de notre enfant…», souffle Lucille. Nordahl était venu les voir en juillet 2017. Il avait dormi la première nuit sur un matelas gonflable dans la chambre d'Émilie, sa filleule. Le lendemain, la grande sœur d'Émilie partait en camp scout et lui avait donc laissé sa chambre. La vidéo datait de la nuit du 10 au 11 juillet, à 00h11. Elle durait cinquante-cinq secondes. Sur les images, Lucille et Timothée reconnaissent la petite culotte orange. Émilie avait 4 ans.

La présidente de la Cour d'assises de l'Isère, Valérie Blain, se tourne soudain vers le box des accusés:

Au moment des faits, vous êtes le bon tonton?
Madame la présidente, y a qu'un moi. C'est moi. répond Nordahl Lelandais derrière la paroi vitrée.
Est-ce qu'il y a un autre vous, caché?
Je pense que oui.

Ensuite, il y a eu les examens gynécologiques. Lucille a fait croire à sa fille Émilie que tout le monde passait ce genre d'examens, que «c'était comme ça». «Elle me regardait avec ses grands yeux, parce qu'elle ne comprenait pas…» raconte Lucille, la gorge nouée. À la barre, elle s'effondre en larmes: «On est devenu des experts du mensonge vis-à-vis de notre enfant.»

Trois semaines avant le procès, Lucille s'est décidée à dire la vérité à Émilie. Elle était plus grande maintenant, mais au fond, certaines choses ne sont pas plus compréhensibles à 8 ans qu'à 4. Lucille lui a expliqué qu'il avait filmé certaines parties de son corps, touché des parties de son corps, et que c'était interdit. «Mais pourquoi il m'a fait ça? Moi je l'aime. J'ai envie de le voir une dernière fois», a supplié Émilie. Il vaut mieux l'oublier, a répondu sa mère. Il ne reviendra pas. Elle avait vu dans ses yeux qu'elle avait compris.

Clara, elle, en a parlé à sa fille Marie une semaine avant le procès devant la cour d'assises de l'Isère: «On va à Grenoble, est-ce que tu sais pourquoi?» Marie n'a pas pleuré. Elle n'a tout simplement rien dit. Sa mère a insisté: «Si tu veux en parler, à papa ou moi, si tu as des questions…» et Marie a croisé les bras. «Non. Je ne veux plus qu'on en parle.» Avant d'expliquer à sa mère inquiète: «Tu sais, c'est gênant à mon âge…» Marie vient de fêter ses 11 ans.

«Ça fait longtemps que je suis malade»

Aussi douloureux soit-il, leur famille savait ce qui lui était arrivé. Ce n'était pas le cas de la famille de Maëlys De Araujo. «Nous, on sait la vérité, mais eux ne savent pas», note Lucille.

À la maison d'arrêt de Saint-Quentin-Fallavier, Nordahl Lelandais est isolé dans sa cellule. Il ne lui reste plus grand monde à appeler. Seule sa mère, Christiane, décroche le téléphone.

Maman, tu crois que je suis malade? Tu crois ce que disent les psychiatres?
Oui, tu es malade, répond Christiane. Mais depuis quand?
Ben maman, ça fait déjà longtemps… Ça fait longtemps que je suis malade.

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Sur la ligne, un gendarme écoute attentivement la conversation, et la retranscrit par écrit.

*Les prénoms ont été changés.

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