Société

«On a eu cet espoir, peut-être naïf, de retrouver Maëlys vivante»

Temps de lecture : 14 min

[Épisode 3] Mi-février 2018, la découverte d'une tache rouge dans la voiture de Nordahl Lelandais va mener à celle d'une petite robe blanche dans la montagne. Aux micros des journalistes, le procureur de la République doit l'annoncer: l'attente est terminée.

Photo prise avant la conférence de presse des parents de Maëlys de Araujo et de leurs avocats à Villeurbanne, le 28 septembre 2017. | Jeff Pachoud / AFP
Photo prise avant la conférence de presse des parents de Maëlys de Araujo et de leurs avocats à Villeurbanne, le 28 septembre 2017. | Jeff Pachoud / AFP

À Chambéry, une faible bruine tombe sur les montagnes quand Yacin reçoit un appel. La voiture de Nordahl a été saisie par les gendarmes, il ne peut pas rentrer chez lui. Yacin lui répond: «Je finis de manger et j'arrive.» Nous sommes le samedi 2 septembre 2017, Maëlys de Araujo a disparu depuis maintenant une semaine.

Devant la gendarmerie de Grenoble, Nordahl Lelandais serre Yacin dans ses bras. Il a le teint de ceux qui sortent de trente-six heures de garde à vue. Nordahl assure à son ami: il n'était pas du tout à sa place là-bas. Derrière le volant, Yacin en convient. Nordahl demande: «Est-ce que la petite a été retrouvée?» Yacin secoue la tête. Le reste du trajet se déroule en silence. Ils se rendent chez un couple d'amis, Fabien et Coralie.

Mais avant, ils font un arrêt. Au lac du Bourget, Nordahl fait quelque chose de bizarre. Yacin a oublié d'en parler lors de sa première audition. À sa deuxième audition, ça lui est de nouveau sorti de la tête. Pourtant, il savait que «c'était important, peut-être». Coralie lui avait dit que ça l'était, mais il était trop stressé. Il est donc reparti à la gendarmerie. La troisième audition était la bonne: au lac du Bourget, Nordahl a sorti un téléphone portable et s'est mis à le frapper avec une pierre. «Il n'arrêtait pas de taper dessus avec sa pierre, il ne restait plus que le châssis du téléphone.» Agacé, Yacin l'a pris et lancé dans l'eau: «C'est bon, il reste plus rien du téléphone!» Nordahl s'est énervé à son tour: «Pourquoi tu l'as pas jeté plus loin?» Yacin montrera aux gendarmes l'endroit exact. Dans l'eau, personne n'a jamais retrouvé le téléphone, ni ce qu'il en restait.

Après le passage au lac, ils se retrouvent dans le salon de Fabien et Coralie. Nordahl ne regarde pas l'écran de télévision. Sur son téléphone, il désactive son compte Facebook. Les images de BFMTV ont déjà diffusé son nom, sa photo, celle de la maison de ses parents à Domessin. Fabien pense tout haut: «Ça va être dur pour toi s'ils ne retrouvent pas la petite...» Le nom de Nordahl Lelandais est un nom qu'on retient. Pour Fabien, si les gendarmes l'ont laissé sortir de garde à vue, «c'est que c'est pas lui».

Coralie, elle, ne quitte pas Nordahl des yeux. Elle lui refait, selon ses propres termes, «une audition». Pourquoi l'a-t-on placé en garde à vue? Qu'est-ce qu'il a fait ce soir-là? Est-ce qu'il peut leur montrer ses griffures? À la télévision, la photo de la petite Maëlys occupe tout l'écran. Nordahl ne lève toujours pas les yeux. La journaliste fait le récit de la soirée du mariage. Elle raconte le DJ arrêtant la musique pour annoncer la disparition de l'enfant. Coralie demande à Nordahl: qu'est-ce que tu as fait à ce moment-là? Nordahl répond: «Je fumais une cigarette.»

Coralie connaît Nordahl depuis douze ans. Il raconte souvent des histoires, c'est vrai. Même pris sur le fait, il n'en démord pas, «il tient sa ligne de conduite», dit-elle. Tout le monde connaît ce trait de caractère chez Nordahl. Comme cette fois où sa petite amie Anouchka a trouvé un pochon de cocaïne dans sa poche et qu'il lui a certifié que c'était du Doliprane. À chaque mensonge, il a «ce ton», monocorde et calme. Mais si Nordahl peut être menteur, il n'est pas que ça. Il est aussi «gentil, marrant et protecteur». Fabien lui-même fait remarquer: «Ça peut arriver à tout le monde d'avoir un ami moins réglo dans le groupe et de fermer les yeux.»

C'est à ça aussi que servent les années d'amitié. À décrypter les plis du front, une modulation dans la voix, ou un tressaillement. Ce samedi 2 septembre 2017, Coralie observe Nordahl assis dans son canapé. Elle ne voit rien, mais rien c'est déjà quelque chose. Et quelque chose ne colle pas. Nordahl a ce réflexe «de faire attention aux enfants». Il a dressé ses chiens, Tyron et Câline, à la recherche de stupéfiants, «notamment la résine de cannabis». Connaissant Nordahl, Coralie pense qu'au moment où le DJ a arrêté la musique, il aurait dû aller chercher Tyron et Câline pour aider à retrouver la petite. Il aurait été très fier de montrer ce côté-là de lui.

En partant de chez eux, Nordahl se tourne vers Fabien: «Si des fois ça repart en couille, tu pourras demander à ta mère pour un avocat?» La mère de Fabien travaille avec des gens du tribunal de Chambéry.

«Spontanément, il ne vous dira pas la vérité»

À Pontoise, les techniciens en identification criminelle de l'IRCGN travaillent jour et nuit sur l'Audi A3 de Nordahl Lelandais. Ils découpent la mousse du siège passager et du coffre en tout petits morceaux, avant de les mettre dans des tubes à essai. Ils procèdent ainsi à l'examen de onze éléments pileux, quatre traces rougeâtres, et huit écouvillons. Aucun profil génétique ne ressort. Les prélèvements en odorologie montrent que la voiture a été lavée avec des produits surpuissants à base de pyrazine et d'éthanol. Mais dans la nuit du samedi au dimanche 3 septembre, à 4h, un résultat tombe.

Sur le bouton d'allumage des feux de l'Audi A3, un mélange de deux ADN apparaît: celui de Nordahl Lelandais et de Maëlys de Araujo.

À 7h25, les gendarmes sont devant la porte de Nordahl Lelandais.

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En garde à vue, il maintient: l'ADN de Maëlys ne peut pas se trouver dans sa voiture. C'est impossible. Mais les enquêteurs ne sont pas son groupe d'amis. Ils répètent la question. Comment l'ADN de Maëlys de Araujo se retrouve dans son Audi A3? À partir de là, les déclarations de Nordahl Lelandais évoluent: le soir du mariage, Maëlys et un petit garçon blond sont montés dans sa voiture pour vérifier que ses chiens ne s'y trouvaient pas.

Le procureur de la République Jean-Yves Coquillat plisse les yeux: «Nordahl Lelandais est un menteur, un hâbleur, un dissimulateur, quelqu'un de très organisé et de très adaptable.» Il résume: «Quand on l'interroge, spontanément il ne vous dira pas la vérité.»

Fabien sait que son ami Nono peut «arranger les histoires à sa sauce»... Mais de là à enlever une gamine? Dans l'entourage de Nordahl Lelandais, personne n'y croit. C'est absolument «impossible». Certains prononcent le mot ainsi, «im-pos-si-ble», car tous ont une «totale confiance en lui». S'ils sont en galère, au bord de la route, Nordahl est celui qu'on appelle à 2h du matin. À la naissance de la fille de David, Nordahl était à la maternité. Son cousin Timothée* l'a choisi comme parrain pour sa fille aînée, car c'est leur «cousin préféré». Voilà le degré de confiance qu'ils ont en lui. «Pour moi, il est étranger à cette affaire», assure Fabien aux enquêteurs.

Aucun de ses proches, à l'exception de sa famille au parloir, ne reverra Nordahl.

«Comment a-t-elle atterri dans cette voiture?»

Les enquêteurs ne sauraient dire pourquoi ils y ont cru. «On a eu cet espoir, peut-être naïf, de retrouver Maëlys vivante», relate le directeur d'enquête Olivier Doudet. Mais quand l'espoir s'est éteint, autre chose a pris sa place: la combativité. «L'absence de corps, de mon expérience, c'est le pire des scénarios», estime le gendarme Noël Gravier.

Le 17 octobre 2017, les enquêteurs exploitent les caméras de vidéosurveillance des environs. La tâche est colossale. Sur les images de la mairie de Pont-de-Beauvoisin, côté Savoie, ils voient un véhicule gris passer à 2h47 du matin, dans la nuit du 26 au 27 août. Une Audi A3 présentant les mêmes caractéristiques que celle de Nordahl Lelandais: même sticker sur la fenêtre arrière droite, même antenne absente, même jantes, même custode arrière défaillante. Caméra 3, caméra 2, caméra 1. Au passage du dos d'âne, juste après le pont, l'image révèle l'intérieur de la voiture. Dans l'ombre, un homme au volant, et à ses côtés, sur le siège passager, une forme blanche. Dix militaires visionnent la vidéo pendant des heures. Zoom x10, luminosité augmentée, nettoyage du grain de l'image. La forme blanche est une silhouette de la taille d'une enfant. Elle se tient complètement à droite, contre la vitre.

Le gendarme Noël Gravier, chargé du lien avec la famille De Araujo, appelle Jennifer. Elle se rend, avec Joachim, au cabinet de leur avocat Me Rajon pour regarder à leur tour la vidéo. Il n'y a pas de doute: ce sont les dernières images de leur fille Maëlys. Sa ceinture de sécurité n'est pas attachée. Maëlys s'attache tout le temps. Et cette façon de se tenir contre la portière: elle a peur. «Comment a-t-elle atterri dans cette voiture?», pense Jennifer.

Des captures de la vidéo sont diffusées sur les chaînes d'information en continu. Sur le plateau de BFMTV, l'avocat de Nordahl Lelandais, Me Alain Jakubowicz, argue: «Ce n'est pas vrai qu'on distingue une enfant», puis: «Cette silhouette n'est pas celle d'une petite fille avec une robe à col rond mais bien celui d'une robe à décolleté carré d'une femme adulte.» Le 20 octobre 2017, il porte plainte pour violation du secret de l'instruction. Le dossier fuite de toutes parts.

Sur ce point, le procureur Jean-Yves Coquillat suit Me Jakubowicz. Il saisit immédiatement les policiers. «Pourquoi? Parce que je savais que l'enquête avait peu de chances d'aboutir si je demandais à la gendarmerie», explique-t-il. Dans son bureau, le directeur général de la gendarmerie nationale le prévient: «En faisant ça, vous avez bien conscience d'ouvrir une guerre nucléaire?» Oui, le procureur Coquillat en a bien conscience. Il ne demandera pas les fadettes pour voir qui, de la gendarmerie, est en contact avec les journalistes. «Ça a coûté assez cher à Philippe Courroye», dit-il. Il ne mettra pas en péril le secret des sources journalistiques et il n'aura pas de preuves, mais qu'importe. Quelques auditions lui suffiront à mettre fin aux fuites dans la presse.

«Il a insisté sur la portière avant, côté passager, et sur le coffre»

Parmi ces fuites, une information a déjà capté l'attention des bonnes personnes. À la section de recherches de Chambéry, à moins d'une heure de route de Grenoble, les enquêteurs suivent aussi l'affaire dans la presse. Un détail les a interpellés: l'Audi A3 grise de Nordahl Lelandais. Eux travaillent à la disparition d'Arthur Noyer, un jeune caporal de 23 ans, survenue quelques mois plus tôt. Alors, ils épluchent les images des caméras de vidéosurveillance du centre-ville de Chambéry en date de la disparition d'Arthur Noyer, la nuit du 11 au 12 avril 2017.

Sur celles-ci, ils remarquent la présence d'une Audi A3 grise. Avec exactement les mêmes caractéristiques que celle saisie par l'IRCGN. Après recoupements de la téléphonie mobile, les enquêteurs de Chambéry font une découverte: le téléphone de Nordahl Lelandais borne au même endroit, au même moment, que celui d'Arthur Noyer. Entendu en garde à vue peu avant Noël 2017, Nordahl Lelandais ne réagit pas aux éléments qu'on lui montre.

«C'est le premier Noël sans Maëlys», relate Jennifer de Araujo. Un ami de Joachim «essaie de leur apporter l'aide qu'on est en droit d'attendre de ses amis». Quand il leur rend visite, il constate que Jennifer, Joachim et Colleen vivent «tous les trois reclus dans une pièce». Ils dorment là, ensemble. Dans cette maison pourtant grande, la vie s'est réduite à quatre murs.

C'est alors qu'«un événement va se produire», signale le lieutenant-colonel Emmanuel Pham-Hoai de l'IRCGN.

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Fin janvier 2018, dans son bureau de Grenoble, Gaëlle Bardosse lance à nouveau la vidéo. À l'écran, elle observe Nordahl Lelandais nettoyant sa voiture. Les images de vidéosurveillance ont été récupérées à la station de lavage du E.Leclerc de Pont-de-Beauvoisin il y a plus de quatre mois. La juge d'instruction les a déjà visionnées et sait que le lendemain de la disparition de Maëlys de Araujo, Nordahl Lelandais a passé une heure et quarante-quatre minutes à récurer son Audi A3.

Le major Yannick Lefeur aime à citer cette phrase d'Edmond Locard: «Nul ne peut agir avec l'intensité que suppose l'action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage.» Papa de trois enfants, combien de fois a-t-il pensé à la famille De Araujo? Lui et les autres personnes chargées de l'enquête en sont persuadés: Nordahl Lelandais a forcément laissé quelque chose derrière lui. Ils doivent tout tenter.

Le 23 janvier 2018, la juge d'instruction Gaëlle Bardosse attrape son téléphone. Elle dit: «Il a beaucoup insisté sur la portière avant, côté passager et sur le coffre.» Nordahl Lelandais a consacré, très exactement, quarante-sept minutes au nettoyage du coffre et vingt-cinq au côté passager. Tout y est passé: lingettes, aspirateur, bombe aérosol, spray et brosse. «C'est elle la cheffe d'orchestre», explique le lieutenant-colonel Emmanuel Pham-Hoai de l'IRCGN. La juge d'instruction demande des analyses plus poussées sur l'Audi A3. Il faut la désosser. Au sein de l'équipe, un gendarme a déjà travaillé dans le secteur automobile. Il se renseigne pour démonter proprement le véhicule sans détruire les traces.

Les techniciens en identification criminelle divisent ensuite le coffre en quatre sections. Quand ils la trouvent, Emmanuel Pham-Hoai est présent. Sur une petite partie métallique, sous la garniture côté droit: une tache rouge. Minuscule, à peine visible à l'œil nu, telle une aiguille dans une botte de foin. Elle aurait pu s'effacer ou passer inaperçue. Mais la micro-tache de sang a défié le temps. Et elle appartient à Maëlys de Araujo.

«Cette pauvre petite, je l'ai tuée involontairement»

Le doute ronge peu à peu les amis de Nordahl Lelandais. «Peut-être, pense Fabien, que c'était un accident. Qu'à la soirée, il avait bu, était drogué... Il a reculé sa voiture et dans la panique il est parti au bout de sa connerie et il a fait disparaître la petite.»

Le 13 février 2018, Me Jakubowicz appelle la juge d'instruction Gaëlle Bardosse. Sa secrétaire lui répond qu'elle est en vacances. L'avocat de Nordahl Lelandais secoue la tête: «Faites-la revenir. C'est maintenant.» Le lendemain, jour de la Saint-Valentin, l'avocat est assis à côté de son client dans la petite salle jouxtant le bureau de la juge. Alain Jakubowicz se tourne alors vers Nordahl Lelandais.

Tu te souviens de ce que tu m'as dit hier? Tu vas parler?
– Oui,
assure Nordahl.

Face à la juge d'instruction, Nordahl Lelandais raconte en pleurs: «Cette pauvre petite, je l'ai tuée involontairement.» Il est prêt à aider, maintenant. Il va leur dire où est le corps. Il ne se souvient plus de l'endroit exact. Il se souvient d'une maison, sur la gauche, d'une table de pique-nique et d'une barrière. Nordahl avait pris un petit chemin menant dans la forêt, et il avait posé le corps là. Immédiatement, un transport sur les lieux est organisé. La nouvelle se propage comme une traînée de poudre.

En apprenant que tout le monde est en route pour les montagnes de la Chartreuse, Colleen, la grande sœur de Maëlys, va s'enfermer dans la salle de bains.

Sur les hauteurs de la petite commune d'Attignat-Oncin, les journalistes attendent sous la neige. Certains sont venus de Paris, ils n'ont pas de bonnes chaussures. Derrière le cordon de la gendarmerie, ils voient rouler la déneigeuse. Les heures passent et rien ne se passe. Les chiens pisteurs arrivent. Mais la nuit commence à tomber. Il faudra reprendre les recherches plus tard.

Le procureur de la République Jean-Yves Coquillat redescend vers Pont-de-Beauvoisin dans la voiture tout-terrain de la gendarmerie. Il faut regrouper les journalistes dans un endroit au chaud, dit-il. Ils ont attendu dans la neige toute la journée. Dans l'obscurité de la montagne, Jean-Yves Coquillat perçoit la sonnerie de son téléphone. À l'autre bout du fil, une voix lui apprend que c'est fini. Que doit-on ressentir dans un moment pareil? Le procureur ne peut pas dire qu'il soit satisfait, non. Mais, quelque part, c'est «une certaine forme de soulagement».

Dans la salle de bains, Colleen est toujours enfermée. Elle ne veut pas sortir. Si elle sort, elle sera obligée de l'entendre. La porte s'ouvre enfin. Elle entend: «On l'a retrouvée!» et Colleen ne peut s'empêcher d'avoir «cet espoir fou». Elle demande: «En vie?»

Quand la voiture de la gendarmerie le dépose devant l'hôtel de ville, Jean-Yves Coquillat est accueilli par le maire de Pont-de-Beauvoisin. Il lui fait savoir: «J'ai besoin de me concentrer quelques instants.» Le maire lui prête son bureau. Jean-Yves Coquillat demande à être seul. Il sent «les émotions le submerger» et il ne veut pas montrer ça. Un instant, il essaie de rassembler ses idées. De «méditer, disons». Il jette sur le papier quelques phrases. Puis, il se lève et passe la porte.

Dans la salle de presse improvisée, les journalistes attendent, les pieds humides. Jean-Yves Coquillat croit en voir certains pleurer. Il règne un silence de mort. Face à l'essaim de micros posés sur la table, le procureur de la République de Grenoble commence:

«Mesdames et Messieurs. Mes premiers mots ce soir seront pour les parents de Maëlys. Jusqu'à ce soir, ils étaient dans la pire des situations. Dans l'ignorance de ce qu'était devenue leur enfant. Et ce soir, ils ne sont plus dans l'ignorance. Ce soir, ils savent que leur fille est morte. Qu'elle a été tuée.»

«Six mois de torture»

À la tombée de la nuit, en contrebas du chemin de la cascade de la Pissoire, les chiens ont trouvé la petite robe blanche de Maëlys de Araujo. Là, à 756 mètres d'altitude et 17 kilomètres de la salle des fêtes de Pont-de-Beauvoisin, les ossements de l'enfant sont figés dans la terre et la glace, dans une petite cavité rocheuse. Non loin du corps, une sandale d'été gît dans la neige.

Six semaines plus tard, le 29 mars 2018, Nordahl Lelandais avoue également avoir tué «involontairement» le caporal Arthur Noyer. Longtemps, Fabien a voulu croire à «un enchaînement de faits dans lequel [Nordahl] s'est enlisé». Jusqu'aux aveux de l'homicide du caporal Arthur Noyer. «Ça change tout», reconnaît Fabien. La thèse de l'accident s'effondrait. De plus, les similitudes entre les deux dossiers étaient nombreuses: l'heure des faits (3h du matin), la mort infligée à coups de poings au visage, les victimes en sang dans le coffre, le téléphone placé en mode avion, et les corps jetés dans la montagne, en pleine nature.

À la cour d'assises de l'Isère, Colleen de Araujo s'avance à la barre. Parce qu'aucune déposition ne sera jamais assez longue pour raconter ce que c'est d'être «la sœur de la petite Maëlys», son débit est sec et rapide. Colleen raconte les anecdotes d'enfance, les étés passés à convaincre les parents d'acheter des oiseaux et les matins de Noël. Elle raconte les six mois d'attente avant de retrouver le corps de sa petite sœur, «six mois de torture» suspendus à un deuil impossible. Elle a tant de questions, tout n'est que questions. Quels ont été les derniers mots de Maëlys avant qu'elle ne quitte cette terre et qu'en est-il du courage des hommes? Elle dit, simplement: «Je me sens seule. Vraiment seule.»

Mais ce soir-là, presque quatre ans jour pour jour après avoir ouvert la porte de la salle de bains, Colleen n'est pas tout à fait seule. Le public, les avocats et les journalistes sont derrière elle. Un instant, elle regarde la cour d'assises: «Est-ce que je peux vous demander quelque chose, madame la présidente?» Elle n'attend pas vraiment la réponse, car ce n'est pas celle-ci qui l'intéresse. Elle voudrait juste poser une question à Nordahl Lelandais. Dans le box des accusés, il se lève. Alors, Colleen de Araujo plante ses yeux dans les siens, et du haut de ses 16 ans et demi, elle demande: «Est-ce que vous avez violé ma sœur?»

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*Le prénom a été changé.

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