Société

«Nous sommes à la recherche d'une petite fille, Maëlys»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 1] Le 26 août 2017, près de 200 personnes sont réunies pour un mariage à Pont-de-Beauvoisin, dans l'Isère. La soirée bat son plein quand, un peu avant 3h, une convive s'inquiète de ne pas voir sa fille danser sur sa chanson préférée.

Avis de recherche de Maëlys de Araujo affiché le 28 août 2017, deux jours après sa disparition, à Pont-de-Beauvoisin. | Philippe Desmazes / AFP
Avis de recherche de Maëlys de Araujo affiché le 28 août 2017, deux jours après sa disparition, à Pont-de-Beauvoisin. | Philippe Desmazes / AFP

Chacun en ignore l'origine exacte. Pour certains linguistes, la commune de Pont-de-Beauvoisin tiendrait son nom du latin Belli Vicinus, qui signifie «voisin de guerre».

Le 26 août 2017, ceux qui s'y trouvaient faisaient honneur à l'autre signification: Bellus Vicinium, qui veut dire «beau voisinage». Ils avaient la chance d'être une grande famille. À cela venait s'ajouter une bande d'amis qui avaient tous grandi à Pont-de-Beauvoisin. Entre l'Isère et la Savoie, les frères, les cousines, et au fil des ans leurs conjoints respectifs, avaient fait «des vias ferratas ensemble, de l'escalade ensemble, des descentes de canoë-kayak ensemble et des barbecues ensemble». Puis la vie avait fait son œuvre, les dispersant à des centaines ou des milliers de kilomètres les uns des autres. Le mariage d'Eddy et Anne-Laure était l'occasion de se retrouver.

«Les matins de mariage, on espère toujours qu'il fera beau», relève un ami. Ce samedi de fin août, le ciel éclaire les montagnes de l'Isère. Au lever du jour, le temps est calme. Il n'y a ni vent, ni nuage.

Eddy et Anne-Laure voulaient que leurs enfants soient assez grands pour profiter des noces. La liste compte 160 invités pour la seule soirée du mariage. Pour le vin d'honneur sur la place de la salle des fêtes où l'on a posé des bottes de foin, ils frôlent les 200. «Dans l'euphorie du mariage, on a envie d'inviter tout le monde», se rappelle Eddy. Il convie des connaissances de sa mère, le frère d'un de ses témoins, et un ancien copain qui l'appelle la veille pour le féliciter. Le vin d'honneur se prolonge un peu, personne ne souhaite vraiment partir. Eddy propose à plusieurs convives de revenir au moment du dessert, vers 1h du matin, pour danser. Avec sa future femme, ils ont tout prévu: le lieu clos, la baby-sitter, les jeux pour les enfants. Eddy est militaire, il précise: «Je suis quelqu'un qui sécurise pas mal les choses.»

«Maman, je peux aller voir les chiens de mon copain?»

Pour David, un des cousins, c'est une «magnifique soirée de mariage», «l'une des plus belles que j'ai faites». On se raconte le bon vieux temps et on s'amuse des anecdotes de l'adolescence. À table, David voit arriver Maëlys, la jeune fille de sa cousine Jennifer. Elle lui montre le paquet de bonbons qu'elle vient de gagner à un jeu. David rit: «Je peux en avoir un?» et Maëlys rit à son tour en secouant la tête. Elle lui énumère les noms de ceux qui pourront se partager ses bonbons, mais David non, il n'y en a pas pour lui.

Dans sa voiture, Mickaël se tient le ventre. Ses crampes intestinales le reprennent. Voilà plusieurs jours qu'il est malade. Ne pas boire d'alcool à cause des antibiotiques passe encore, mais les allers-retours entre la salle des fêtes et le parking, il s'en serait bien passé. Mickaël tente de rejoindre ses amis à l'intérieur. Après tout, il est le témoin d'Eddy. Au bout de quelques pas, il renonce et retourne sur le siège de sa voiture.

Jennifer se lève de table pour aller aux toilettes. En chemin, elle voit sa fille Maëlys, pieds nus, sortir du coin enfants: «Maman, je peux aller voir les chiens de mon copain?» Jennifer ne comprend pas: personne n'emmène des chiens à un mariage. La petite court vers la table des mariés. Assis là, un homme au t-shirt bleu passe le doigt sur son téléphone. Derrière lui, Jennifer voit les deux bergers malinois en photo. Maëlys adore les animaux. En vacances chez ses grands-parents, même si elle y est bien, ses trois chiens, son chat et son lapin lui manquent tant qu'elle téléphone régulièrement à ses parents pour prendre de leurs nouvelles. Une amie de Jennifer indique: pour Maëlys, une personne qui a des chiens est «une personne meilleure que les autres». Avant d'ajouter: «Dans sa petite tête d'enfant, bien sûr.»

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Dans une semaine, Maëlys entrera en CM1. À la fin de l'année scolaire passée, sa mère Jennifer et son père Joachim avaient rendez-vous avec la maîtresse. Ils avaient bien proposé à leur fille de venir, mais elle avait refusé. Ils étaient donc partis seuls à l'école. Sous le soleil de juin, ils l'avaient vue arriver sur son vélo. Elle voulait expliquer elle-même à la maîtresse qu'elle en avait assez des enfants qui l'embêtent, lui disent des choses méchantes, elle en avait marre de leurs «baisse ta culotte» et des «t'es moche». Maëlys avait expliqué tout ça, et plus encore: elle voulait changer d'école. Elle voulait des amis. Sa grande sœur Colleen croyait en elle: c'était une fille «super». Les adultes l'avaient écoutée. Son cartable était prêt. Elle avait hâte de commencer une nouvelle année dans une nouvelle école.

Dans sa robe blanche, Maëlys saute dans les bras de son père Joachim. Elle sourit à la caméra. Sous les stroboscopes rouges et blancs de la salle des fêtes de Pont-de-Beauvoisin, les invités du mariage se déhanchent sur «I Gotta Feeling» des Black Eyed Peas. Jennifer regarde sa fille s'élever dans les airs. Maëlys sourit quand son père la rattrape, et Jennifer lui sourit en retour, les mains au ciel. De l'avis de tous, la famille De Araujo est très unie. «Tout ce qu'ils pouvaient faire ensemble, ils le faisaient», note une amie. À l'arrière-plan, les mariés s'embrassent et dansent au milieu de la piste. La caméra se rapproche d'eux.

I gotta feeling…
That tonight's gonna be a good night…
That tonight's gonna be a good, good night.

Maëlys demande à son père s'il peut la porter sur ses épaules. Du haut de ses 8 ans et demi, Maëlys pèse 28 kilos, et la nuit est trop avancée pour ce genre de choses. Joachim fait la moue: «Écoute je suis fatigué, j'ai fait de la route.» Maëlys hausse les épaule: «Bon, c'est pas grave», et part jouer avec les autres enfants. Épuisée par sa longue journée de travail, la baby-sitter vient de prendre congé. Maëlys va voir sa grande sœur Colleen pour jouer avec ses amis et elle. «Non, dégage», lui répond Colleen. À 12 ans, chaque longue soirée entre copains est bonne à prendre.

«On va la trouver. On va la trouver.»

Maëlys ne s'endort jamais nulle part. Même chez des amis de la famille, sur le canapé, elle lutte de toutes ses forces pour ne pas fermer les yeux, pour être sûre que ses parents ne partent pas sans elle. Depuis sa voiture, Mickaël regarde les enfants jouer au ballon dehors. Maëlys aime le foot. Tout comme les Playmobil et les jeux de voiture sur la console. Le matin même, elle a choisi ses nattes au salon de coiffure et sa tenue, une robe sans manche et des sandalettes blanches. Elle sait déjà ce qu'elle veut. Plus tard, elle sera agricultrice et pompier. Elle sait aussi ce qu'elle ne veut pas. Dans l'assiette de sa mère, elle goûte un morceau du dessert et fait la grimace. Jennifer l'embrasse et Maëlys repart, toujours pieds nus.

Sur la piste de danse, le DJ lance le titre «Sapés comme jamais» de Maître Gims. C'est l'une des chansons préférées de Maëlys, «dans son top 3». Jennifer ne la voit pas dans la salle. Elle doit s'amuser ailleurs. Après tout, «tout ce qu'on demande aux enfants, c'est d'être heureux», dira plus tard la tante de la petite. À 2h45, la playlist enchaîne avec «Cotton Eye Joe». Une autre de ses chansons favorites. Mais Maëlys ne vient toujours pas danser.

Il y a un problème.

Jennifer regarde autour d'elle. Elle demande à sa sœur Séverine si elle a vu sa fille. Elles partent toutes deux à sa recherche. Sur leur passage, elles demandent à ceux qu'elles croisent: «Vous avez vu Maëlys?» Jennifer prévient Joachim. Un message est transmis au DJ. Au micro, il fait une annonce: «Nous sommes à la recherche d'une petite fille, Maëlys.» Sur la piste, les halos rouges et blancs continuent de danser du sol au plafond, jusqu'au lambris des murs.

David cherche sous les tables. Il a cette pensée lancinante: «On va la trouver. On va la trouver.» David fouille les lits. Les cuisines. C'est «une question de minutes». Maëlys a dû s'endormir quelque part.

Mickaël se réveille en sursaut. Sa femme frappe à la vitre: Maëlys a disparu. Dans les voitures, personne ne voit la petite endormie.

Alors, le DJ passe une dernière annonce au micro. La musique s'arrête, et avec elle, tout le reste. Les lumières crues se rallument. David commence à la chercher «dans les chambres froides et les poubelles». Autour de lui, «tout le monde pleure». En costume et chaussures cirées, David se retrouve «avec l'un des oncles dans un champ, au bord d'une rivière en train de crier son nom». Mais dans la nuit sans nuage, il n'y a pas un bruit. «C'est le silence», constate David. Il répète: «C'est le silence.»

«À 8 ans et demi, on ne fugue pas»

À 3h57, Jennifer appelle les gendarmes. À 4h25, ils arrivent à la salle des fêtes de Pont-de-Beauvoisin, côté Isère. Les chiens de race Saint-Hubert, spécialisés dans la recherche de personnes disparues, ne tardent pas à suivre. Ils se mettent immédiatement au travail. Leur truffe renifle les passages de la petite Maëlys dans la salle des fêtes, ses allers-retours autour des tables, dans les couloirs, le coin des enfants. Les chiens se dirigent vers l'extérieur. Sur le parking, ils marquent un arrêt. Ils ne vont pas plus loin. Ils ne passent pas le portail. Les enquêteurs se regardent. «L'hypothèse la plus probable, écrivent-ils dans une des premières pièces du dossier, est que l'enfant soit montée à bord d'un véhicule.»

Jennifer et Joachim ne comprennent pas. «À 8 ans et demi, on ne fugue pas.» Et jamais Maëlys ne serait partie avec un inconnu. Quinze jours auparavant, alors qu'ils étaient tous en vacances au Portugal, Maëlys avait demandé à aller donner du pain aux canards. Les parents avaient dit oui, et Maëlys était rentrée seule. Ils avaient eu peur. Ils l'avaient sermonnée, lui avaient expliqué les dangers du monde, des gens qu'on ne connaît pas et qui abordent les enfants. Maëlys avait fondu en larmes. De toute façon, son naturel réservé la tenait à distance des autres.

Rapidement, une photo de Maëlys de Araujo est diffusée dans les médias. Le cliché date de la veille, jour du mariage. En lettres rouges, l'appel à témoins précise: «Disparition inquiétante d'une personne mineure». Une semaine avant la rentrée des classes, la France est en émoi. Le procureur de la République Jean-Yves Coquillat le reconnaît: c'est un peu trivial à dire, mais Maëlys est une enfant jolie, très photogénique, «elle a de suite attiré la sympathie». Et les gens «s'identifient à la famille». Les recherches s'intensifient. Dans les cours d'eau, sur les chemins, dans les airs.

Anne-Laure, la mariée, s'affaire sur son ordinateur: elle reprend la liste des invités, les plans de table, toutes les reprographies du mariage. Elle cherche les photos et les vidéos de la cérémonie et de la fête, parce que certains de ses amis croient y avoir vu «quelqu'un de bizarre». Elle scrute les images à la recherche d'un visage inconnu, mais rien ne lui saute aux yeux.

Le dimanche 27 août, la mairie de Pont-de-Beauvoisin est réquisitionnée par les gendarmes de la section de recherches de Grenoble afin de procéder à l'audition de tous les invités du mariage. Les convives entendent les pales des hélicoptères tourner au-dessus de leurs têtes. Certains n'ont pas fermé l'œil de la nuit. La petite est toujours introuvable.

«On sait pas quoi dire, on sait pas quoi faire. Parce qu'on ne sait rien. On n'est rien en fait», se lamente David. Arrive alors le moment «où il faut partir». Se dire au revoir, quitter la ville et rentrer chez soi. Comment reprendre le cours de sa vie? Il aimerait tant trouver une solution, trouver des mots, mais tout le renvoie à son impuissance: «C'était un enfer.»

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David se souvient «des centaines de soutiens» à travers la France. Mais il se souvient aussi des autres. Sur Facebook, des «gens qu'[il] ne connaît même pas» lui envoient des messages. Plus tard, d'autres convives du mariage en recevront à leur tour, des messages demandant «quel genre de famille ils étaient», les accusant d'être «une famille de drogués pas capables de surveiller ses enfants parce qu'ils étaient tous bourrés et sous cocaïne».

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