Société

«Il ne faut pas que vous vous étonniez si un jour je ne suis plus là»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 1] En camping-car puis en BMW, C. fait le trajet entre Marbella et Toulouse. Quand il rentre enfin chez lui, cela fait presque deux mois que sa compagne n'a pas eu de nouvelles.

Pour beaucoup, Marbella est l'endroit où l'on tarde d'arriver. C., lui, avait hâte d'en partir. | Jose Jordan / AFP
Pour beaucoup, Marbella est l'endroit où l'on tarde d'arriver. C., lui, avait hâte d'en partir. | Jose Jordan / AFP

À Marbella, au sud de l'Espagne, les touristes viennent généralement pour des vacances bien méritées. En juillet, la mer Méditerranée reflète un ciel sans nuage, conférant à l'eau un bleu pur. Face à cette promesse de jours meilleurs à l'ombre des grands palmiers, les plus optimistes, ou les plus désespéré·es, nourrissent parfois l'espoir d'une nouvelle vie. C'est un pays où les compteurs se remettent à zéro.

Au numéro 2 de la rue Federico-García-Lorca, la cible, C., monte à bord de son camping-car Hymer flambant neuf. C. est un homme de 57 ans –on lui en donnerait facilement dix de moins. Le camping-car roule quelques kilomètres, jusqu'à Malaga, où il s'arrête rue Alejandro-Dumas. La cible descend du véhicule pour rejoindre sa BMW X3 gris foncé garée un peu plus loin.

La lumière du jour, aveuglante, brûle la rétine; la vie apparaît comme en négatif. C. ne sait pas laquelle des deux, la chaleur ou la paranoïa, le fait autant transpirer. Il tourne les clés dans le contact de la BMW et part sans se retourner.

Nous sommes le 12 juillet 2015 et pour C., tout ce qui vient d'arriver ne restera qu'une parenthèse dans sa vie.

À LIRE AUSSI Deux fils

«Je l'ai retrouvé dans un état dramatique»

C. quitte la province de Malaga et prend la route du nord, celle qui longe la côte ibérique jusqu'à Barcelone. Il s'arrête dans sa résidence secondaire à Platja d'Aro, un petit appartement avec vue sur la plage. Il est «dégueulasse», le sol a été lavé grossièrement. Le matelas du lit a disparu.

C. ne veut pas dormir là, mais il a besoin de se reposer. Son ami Laurent*, qui habite à cinq kilomètres de là, l'entend sonner à sa porte. Il est minuit. Laurent le fait entrer, lui prépare un sandwich. C. ne dit pas grand-chose. Le lendemain à 7 heures, la cible a déjà repris le volant, direction Toulouse.

Quand il arrive, C. ne rentre pas chez lui. Il ne peut s'empêcher de réfléchir. «La tête pleine de questions», il s'assied sur un banc place Occitane, au milieu des immeubles. Dans sa poche, la cible a la main sur la feuille de route qui lui a été remise à Marbella. Il ne sait pas qui appeler. Il n'a plus de famille. Ses parents sont décédés. Il n'a pas de frère et sœur. Il n'a jamais eu d'enfant.

Il pense à Nora*. Nora et C. sont en couple depuis onze ans. Ils ne vivent pas ensemble, mais ils s'entendent très bien. Du moins, ils s'entendaient très bien. C. n'est pas sûr que Nora acceptera de le revoir, ni même si elle répondra. Il lui envoie un message.

«Il était amaigri, blafard, il avait perdu peut-être dix kilos.»

Cela fait sept semaines qu'il ne lui a pas parlé, depuis ce vendredi 22 mai où il a annulé leur week-end en amoureux. L'appel avait duré douze secondes et après ça, il ne lui avait envoyé que des SMS laconiques. Peut-être avait-elle cru qu'il y avait quelqu'un d'autre. Ils n'étaient jamais restés si longtemps sans se voir.

Nora répond. Elle accepte qu'il passe chez elle. «Je l'ai retrouvé dans un état dramatique», confie-t-elle. Au premier regard, elle sait que C. n'est plus l'homme qu'elle a connu. Physiquement, «il était amaigri, blafard, il avait perdu peut-être dix kilos».

Elle lui demande immédiatement des explications. Pourquoi a-t-il disparu pendant cinquante-trois jours? C'était son anniversaire à elle, début juillet, et il n'a même pas voulu qu'ils fêtent ça ensemble. Où était-il pendant tout ce temps? Elle sait qu'il était en Espagne. Sur le détail de sa facture de téléphone, elle s'est aperçue que les SMS qu'elle lui envoyait étaient surtaxés, et il y avait le nom du pays de réception.

C. met un doigt devant sa bouche tout en montrant, d'un geste, son téléphone portable. Ne pas parler. Sur écoute. Nora lui demande de laisser son téléphone dans le salon. Dans la cuisine, C. prétend avoir eu des problèmes avec les impôts, il a la financière sur le dos. Nora voit que C. n'est pas tranquille –«Il était apeuré, déstabilisé»–, mais elle ne croit pas un mot de son histoire. Elle ne lui fait pas part de ses doutes. Nora attend.

À LIRE AUSSI Impasse à Bouloc

«Je ne comprenais pas son attitude»

C. a rendez-vous chez son banquier. Celui-ci le voit cacher son téléphone sous un fauteuil de la salle d'attente. «Qu'est-ce qui se passe, monsieur C.?» C. ne répond pas. Il l'avertit simplement: «Il ne faut pas que vous vous étonniez si un jour je ne suis plus là.»

Son banquier a voulu le voir. Début juillet, C. a effectué un premier virement de 494.429,60 euros, puis un second de 100.000 euros, vers une société de vente de lingots d'or en Belgique. Des mouvements importants. Pas suspects, puisqu'à chaque fois, son client a suivi le protocole et a appelé directement l'agence, mais importants tout de même.

Le premier n'a pas inquiété le banquier; le deuxième l'a davantage alerté. Il avait demandé à ses collaboratrices de lui passer C. sur sa ligne directe s'il venait à ordonner à nouveau ce type d'opération.

Quand C. avait rappelé quelques jours plus tard pour procéder à un autre virement de 494.652,90 euros, le banquier lui avait dit qu'il préférait le voir en personne pour le faire. C. avait paniqué. Il lui avait répondu qu'il fallait absolument faire le virement vers la société de lingots d'or. Le banquier avait tenté de le calmer: «On n'est pas à deux ou trois jours près. Voyons-nous.» Voilà comment C. s'est retrouvé dans son bureau. Le banquier accepte de faire le virement. Nous sommes le 17 juillet.

«Je ne comprenais pas son attitude, sa manière d'être», articule Nora, la compagne de C.. Lui d'un naturel si calme et si gentil était devenu «instable, agressif». «Il était étrange», résume-t-elle. C. se retourne constamment dans la rue. Il dévisage les gens autour de lui, se demande toujours si quelqu'un le suit. Et, bien sûr, il cache son téléphone sous son lit.

Nora replace une mèche de ses cheveux bruns derrière son oreille et lâche: «Alors je l'ai observé.»

«Ton camping-car, tu t'en occupes. Ce qu'il faut retenir, c'est l'échéancier.»

C. note des petites choses sur des bouts de papier. Il cache des dossiers un peu partout dans la maison. Elle le laisse faire, l'observe du coin de l'œil et regarde où il dissimule les documents. Elle retrouve une facture pour un camping-car de luxe, 40.000 euros.

Il n'arrête pas de lui parler de ce camping-car qu'il doit récupérer à Marbella, «au fin fond de l'Espagne»: «C'est obsessionnel.» Le véhicule est à son nom, il n'est pas assuré, et s'il y avait un accident avec? Il faut aller chercher le camping-car, le plus tôt sera le mieux.

Nora ne sait pas ce qui se passe, mais maintenant qu'elle a découvert la facture, elle sait que le camping-car est bien réel.

Et puis elle trouve la feuille de route.

«GESTION

  • Tu ne changes rien au niveau de tes identifiants, clés et tu gardes ton tel près de toi 24h/24, 7j/7, y compris lorsque tu dors, lorsque tu prends la douche et fais l'amour.
  • Tu nous tiens informés précisément si tu venais à être convoqué ou entendu par les services de police ou gendarmerie (la raison, les questions qui t'ont été posées et ce que tu as répondu). Si tu veux éviter les questionnements, tu pars en voyage, mais en prenant soin de respecter le carnet de route que nous avons établi.
    […]
  • Ton camping-car, tu t'en occupes.
    […]
  • Ce qu'il faut retenir, c'est l'échéancier:
    lundi 13 juillet: 100.000 euros
    vendredi 17 juillet: 495.000 euros
    avant fin août: chargement des cartes bancaires (200.000 euros)
    avant fin septembre - mi octobre: 700.000 euros
    Ou
    un virement unique de 900.000 euros

    Pour l'heure, rien n'est arrêté.»

«Des directives pour rester vivant»

Nora lance un ultimatum à C.: «Soit tu me parles, soit j'appelle la police.» Un coup de bluff, en quelque sorte, parce qu'au fond, à qui parle-t-on de ce genre de choses? Qui peut croire à ça?

C. lui raconte. Il a été enlevé le 23 mai 2015 par plusieurs personnes, qui l'ont emmené chez lui pour récupérer tous ses documents administratifs et financiers, ainsi que ses vêtements. Ils sont montés à bord de sa BMW X3, puis ils se sont rendus en Espagne, dans son appartement de Platja d'Aro. Ses ravisseurs l'ont enchaîné à un lit. Ils l'ont obligé à donner tous ses numéros de cartes bancaires et leurs codes, à ouvrir un compte en Lituanie, un autre à l'île Maurice, et à acheter un camping-car. Quand ils le relâchent, C. n'a toujours pas vu leurs visages. Durant toute sa séquestration, il a dû porter une cagoule.

C. révèle à Nora qu'il a désormais un contrat sur sa tête et qu'il doit l'honorer. L'échéancier sur la feuille de route court jusqu'en octobre; après ça, il sera tranquille. Une fois les 2 millions d'euros versés, ils le laisseront tranquille. C. n'ira pas chez les gendarmes. Il ne préviendra personne. Tout ceci restera une parenthèse dans sa vie.

«Son récit est confus et très incomplet. Mais elle semble néanmoins sincère.»

Mais Nora ne l'entend pas ainsi. «Je suis glacée par cette feuille méthodique qui lui donne des directives pour rester vivant», reconnaît-t-elle. Le 28 juillet 2015, recommandée par un ami commun, elle se rend dans les locaux de la section de recherches de Toulouse.

Les enquêteurs écrivent dans leur rapport: «Son récit est confus et très incomplet [...]. Mais elle semble néanmoins sincère.» Nora est intelligente, elle voit bien que les gendarmes ont du mal à croire ce qu'elle leur raconte. Alors elle fait un double de la feuille de route et retourne à la gendarmerie.

Dans les directives écrites, un scénario est prévu pour C., au cas où il serait entendu par les services de gendarmerie: «On te rappelle que les vendredi 29, samedi 30 et dimanche 31 mai, tu as hébergé un ami à Platja d'Aro. Il est parti le lundi matin vers 7h30 pour Toulouse. […] Tu l'as rencontré dans le cadre professionnel, sur des chantiers à Escalquens, vous avez très vite sympathisé. Il s'appelle Alain Raspaut, il a 55 ans.»

Nora se souvient de la réaction du gendarme. Quand il entend le nom de Raspaut, «il écarquille les yeux».

* Les prénoms ont été changés.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

La cible
«Si tu payes, tu as des chances de t'en sortir»

Épisode 2

«Si tu payes, tu as des chances de t'en sortir»

«Il sait qu'il est passé très près de son dernier jour, je lui ai bien expliqué»

Épisode 3

«Il sait qu'il est passé très près de son dernier jour, je lui ai bien expliqué»

Newsletters

Le couple mixte n'est pas toujours épargné par le racisme

Le couple mixte n'est pas toujours épargné par le racisme

Ne vous laissez pas abuser par l'illusion qui voudrait que ces unions soient immunisées contre les discriminations.

PMA pour toutes, sauf pour les veuves

PMA pour toutes, sauf pour les veuves

Agnès Buzyn entend maintenir coûte que coûte l'interdiction faite aux femmes d'avoir accès aux spermatozoïdes de leur compagnon décédé conservés par congélation ou à leurs embryons.

Le groupe Facebook «Brasileiras de Paris», outil d'intégration et de résistance

Le groupe Facebook «Brasileiras de Paris», outil d'intégration et de résistance

À Paris où elles vivent désormais, des Brésiliennes se rassemblent pour s'entraider et lutter contre l'obscurantisme de l'extrême droite au pouvoir dans leur pays.

Newsletters