Société

«Faire changer les gens de force, ça n’existe pas»

Temps de lecture : 8 min

La justice des enfants hérite des situations les plus urgentes, ou les plus insolubles. Maintenir un enfant dans sa famille ou le placer... Le ou la juge a le temps d’une audience pour trancher. Avec une obsession: ne pas se tromper. 

Illustration Juan Manuel Gonzalez
Illustration Juan Manuel Gonzalez

Ça hurle à nouveau. Ses petites sœurs se sont réfugiées dans sa chambre. Avec le chien. Comme à chaque fois, ça a commencé avec l’apéro. Le ton est monté. Les insultes ont fusé. Les coups sont partis. Le lendemain, Linda est allée voir l’assistante sociale du lycée.

Est-ce que ces enfants sont en danger? C’est la question à laquelle doit répondre le juge des enfants. Ces magistrats s’occupent des situations les plus difficiles, celles que les services sociaux des conseils départementaux en charge de la protection de l’enfance estiment urgents ou qu’ils n’ont pu résoudre. Chaque année, 212.000 mineurs dits en «assistance éducative» sont reçus par un de ces juges d'après le ministère de la Justice. Des audiences à huis clos dans un bureau. D’abord l’enfant, seul. Les adultes entrent ensuite.

Linda s’installe sur une des chaises en plastique gris qui font face à Odile Barral, vice-présidente du tribunal pour enfants de Toulouse. Elle a 17 ans. Le crâne rasé, un visage fin. «Tu as dit aux services sociaux qu’il y avait des gros problèmes de violence à la maison. Ça dure depuis longtemps?» Avant de répondre, l’adolescente s’assure que la porte est bien fermée.

– Il boit depuis toujours. Mais les violences ont commencé il y a trois ans. Après il y a des hauts et des bas.

– Ta mère dit qu’elle le cherche.

– Ce n’est pas vrai. Il est violent verbalement puis physiquement. C’est ça que je n’ai pas accepté.

– Sur vous les enfants aussi?

– Non, jamais. Enfin une fois quand je l’ai séparé de ma mère.

Maintien de l'enfant dans la famille

Dans leur rapport, les services sociaux considèrent que les enfants sont en «situation de danger imminent» et préconisent le placement. L’adolescente est contre. «Je ne veux pas être séparée de mes sœurs et je ne veux pas changer de vie. On serait moins heureuses. Ce n’est pas nous le problème, c’est eux.» Il est rare que la juge ne suive pas l’avis des services sociaux mais, contrairement aux pays anglo-saxons qui pratiquent le placement préventif systématique, la loi française prône, chaque fois que c’est possible, le maintien de l’enfant dans son milieu. «Souvent, un enfant qui subit des violences ne veut pas bouger de sa famille, explique Odile Barral. Le placer, c’est le protéger mais c’est aussi le renvoyer à cette douleur de ne pas exister dans cette famille-là. C’est parfois plus violent que des coups.»

«On boit un peu trop. Enfin on prenait l’apéro comme tous les Français. On l’a banni.»

La juge reçoit les deux petites sœurs. L’une a peur de devoir aller vivre ailleurs; l’autre craint par dessus tout une nouvelle dispute. Alors la magistrate fait entrer toute la famille et passe le couple au crible. Leur consommation d’alcool? «On boit un peu trop, répond le père. Enfin on prenait l’apéro comme tous les Français. On l’a banni.» La violence? «On est tous les deux d’un tempérament râleur mais, en 23 ans, on n’a eu que quatre grosses disputes.» La juge évoque la demande de placement des services sociaux. C’est alors la mère qui répond: «Moi les enfants je veux les garder. Je ferai toutes les démarches nécessaires. Elles ont leur école, leur routine». Le père: «Je n’ai jamais frappé ma femme». Un silence. Les trois enfants changent de visage. La mère le regarde. «Je suis allée voir le médecin légiste pour montrer que je ne suis pas une femme battue. Mais tu m’as bousculé, pris la main… Il y a eu des scènes très traumatisantes pour les enfants.» À mesure que l’échange avance, la mère lève davantage les yeux, sourit. Le père, lui, devient mutique.

– Monsieur, j’imagine que vous ne voulez pas que vos enfants soient placés?

– Non.

– Vous avez arrêté l’alcool. Tant mieux. La question avec les addictions, c’est de ne pas reprendre. C’est comme le tabac. Des tas de gens arrêtent et reprennent. Moi je me dois de vous dire que vous ne pourrez peut-être pas tout régler tout seul. Êtes-vous d’accord pour un suivi?

Pendant six mois, assistante sociale, éducateur, psy... rencontrent la famille. L’idée est d’entrer chez les gens, dans leur tête, dans leur vie pour comprendre les ressorts de la violence, déceler les faiblesses, percer à jour les faux semblants. Et tenter de trouver des solutions. «Il faut l’adhésion de toute la famille, explique la juge. Faire changer les gens de force, ça n’existe pas.» «Moi j’ai énormément de mal à parler à des gens que je ne connais pas, souffle le père. Mais je vais essayer.»

«Le message est absurde. On dit à des familles que la situation est grave et il ne se passe rien.»

Odile Barral, vice-présidente du tribunal pour enfants de Toulouse

Une fois sur deux, ces suivis suffisent à changer la donne. Dans les meilleurs des cas, ils durent quelques années puis la justice se retire, satisfaite. Mais, dans certains départements, par manque de moyens, ces mesures démarrent très longtemps après l’audience. Jusqu’à huit mois en Haute-Garonne, dix-huit mois en Seine-Saint-Denis. «Le message est absurde, regrette la juge. On dit à des familles que la situation est grave et il ne se passe rien.» Ce délai décrédibilise la parole des magistrats. Et il est dangereux lorsqu’il s’agit de jeunes enfants. Comme Marin.

Parents scrutés

Sa mère est tombée dans l’escalier avec son fils de deux ans dans les bras. Le Samu, les urgences. Le diagnostic: l’enfant a été légèrement blessé; la mère, elle, était saoule. Et droguée. Comme ce n’était pas la première alerte, Marin a été mis en sécurité dans une famille d’accueil en attendant que ses parents règlent le problème. Mais cet éloignement a pulvérisé le dernier point d’attache de la mère qui a sombré. Entre deux hospitalisations, entre deux ruptures, elle a perdu le droit d’héberger son enfant le week-end, puis son droit à être seule avec lui. Désormais, elle le voit deux heures par semaine dans le cadre de visites dites médiatisées, en présence d’une assistance sociale.

Ce ne sont plus seulement ses addictions qui sont scrutées mais aussi sa manière d’être mère, ses mots à son enfant. Dans son compte-rendu à la juge, l’assistante sociale décrit la dernière rencontre: «Marin joue seul puis avec madame. Parfois, elle a des attentes [de câlins, ndlr] auxquelles il ne peut pas répondre». À côté, la mère écoute. Stoïque. Une robe légère, un trait de liner discret sur des yeux noisette. Châtain. Très jolie. «Elle le stimule au niveau du langage, elle essaie de lui faire dire pardon, de le faire ranger tout seul.» La mère sursaute: «Il le faisait à la maison. C’est pour ça que je lui demande». Mais l’assistante sociale poursuit son bilan: « Il faut travailler pour essayer d’améliorer la relation».

Elle associe systématiquement les moments de mal-être de l’enfant à l’alcoolisme de sa mère. Cette dernière tente, de plus en plus faiblement, de rappeler que d’autres éléments peuvent entrer en compte: l’excitation, l’absence de sieste… la séparation. La juge entend mais n’a aucun doute sur la nécessité du placement pour l’instant. Alors le père, rouge et agité depuis le début de l’audience, se révolte. «Moi, je me suis toujours occupé de mon enfant, je n’ai jamais fait un pas de travers!» Il raconte les dernières semaines, la tentative de reprendre une vie commune avec la maman puis la dispute dantesque qui lui a coûté son droit à recevoir son fils chez lui.

– Là je le vois une heure trente tous les quinze jours!

– Monsieur, tance la juge, vous avez pris le risque de continuer de voir madame avec Marin.

– C’est la mère de mon enfant! Comment je fais quand elle débarque chez moi? Quand je la vois sombrer comme ça. J’ai un cœur, c’est humain! Mais là j’ai compris la leçon madame la juge! Je la raye de ma vie!

Il se tourne vers son ex-compagne, hurle d’un coup: «Tu entends! Je te raye de ma vie!» Baisse à peine le ton pour s’adresser de nouveau à la magistrate. «C’est fini! Je l’ai payé trop cher.» C’est la mère qui répond. «Tu m’as laissé dans des états! C’est non assistance à personne en danger!» Alors il bondit presque. « C’est pas ma faute si tu te bourres la gueule!» La juge finit par crier elle aussi. « C’est stérile! Vous arrêtez tous les deux!» Ils s’immobilisent. Ça fait une demi-heure que plus personne ne parle de Marin. «Je maintiens la mesure de placement pour six mois avec des visites médiatisées. À vous de nous montrer.» La magistrate ferme la porte derrière eux. «On prend des mesures, on essaie, on tâtonne. Parfois ça fonctionne. Parfois non.» Dans le couloir, les cris ont repris. Dans certains cas, les placements durent jusqu’à la majorité des enfants.

«Mais le pire n’est pas toujours certain»

«Mais le pire n’est pas toujours certain. Tout n’est pas prévisible. Et heureusement sinon nous serions dans la toute puissance. Et ici nous sommes plutôt souvent dans l’impuissance.» Impuissance face à des situations familiales trop dégradées. Impuissance aussi quand, faute de structures, il n’existe pas de solutions. Enzo entre dans le bureau. Il a quinze ans; il est immense. Un bec de lièvre, un regard étrange. Il fixe la juge sans ciller. «Je suis bien à la maison. Mon père travaille, moi je suis tranquille, je regarde mon film. Depuis qu’il m’a donné le coup, je suis bien. Le nez, il était pas cassé.» Enzo a des troubles de la personnalité et une déficience. Il est sous neuroleptiques mais sa violence affleure. C’est un hématome sous l’œil et la perspective de trois semaines de vacances seul chez lui qui ont alerté l’hôpital de jour.

La juge le reçoit en urgence avec son père. Grand, mat, sec, couvert de tatouages. Un visage en lame de couteau, un regard fermé. L’homme peine à se maîtriser. «Ce bleu c’est un rouleau de sopalin lancé. Oui, c’est parfois difficile!» La mère d’Enzo est partie quand il avait un an. Depuis il est seul avec son fils. Le manque de structures adaptées, les médecins obtus, les aides familiales qui partent en pleurant de peur après quelques heures. Empêtré dans sa colère, l’homme s’embarque dans un violent monologue. La juge le coupe pour proposer une mesure de suivi. «Non! Je n'ouvrirai pas ma porte, je ne remettrai plus les pieds ici. J’ai tout résolu tout seul. Enzo a une école maintenant. Je ne me laisserai plus emmerder!»

Le père et le fils s'en vont. Le second en émoi et pétillant de voir son père fulminant. Le silence envahit la pièce qui vibre encore. Dans un geste machinal, la juge réaligne les chaises en plastique gris. Elle doute. Il y a quelques années, un enfant de trois ans est décédé. La décision de l’éloigner de sa mère avait été prise; son exécution planifiée deux jours plus tard. Deux jours trop tard. Ces magistrats vivent hantés par l’erreur, partout en embuscade.

Les prénoms ont été changés.

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