Société

«Quand elle était fâchée, elle était très très méchante»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 3] Bâtons, couteaux, poings. Dans son box, face à la cour, alors que sont évoquées toutes les fois où elle est montée dans les tours, Hélène sourit.

Lorsqu'Hélène est contrariée, les événement prennent une tournure inquiétante. | Callie Gibson via Unsplash
Lorsqu'Hélène est contrariée, les événement prennent une tournure inquiétante. | Callie Gibson via Unsplash

Dehors, le soleil commence à tomber sur les colonnes de la cour d'assises de Nîmes. Catherine, la sœur d'Hélène, a attendu toute la journée dans la pénombre de la salle des témoins, assise sur une chaise inconfortable, un masque sur le visage et son sac à main sur les genoux.

À la barre, sa voix se mêle aux sanglots: «C'était sidérant, monsieur le président. Elle n'avait aucune émotion quand elle nous a annoncé ça. Le jour de l'enterrement, elle n'a pas versé une seule larme. Comme si elle n'avait pas un pied dans la réalité.»

Hélène a commencé à perdre pied l'année de ses 17 ans. Avant, de l'avis de ses frères et sœurs, Hélène était «pétillante», «sportive», «très chic» et surtout «normale».

Et puis elle a voulu se marier.

«Je ne suis encore qu'une enfant»

Cha, un cousin éloigné de la famille, était simplement venu en visite. «Je lui ai servi un café et il a eu un coup de foudre pour moi», dit Hélène. Ils avaient vingt ans de différence. Les parents d'Hélène n'étaient pas d'accord; son père préférait qu'elle poursuive ses études. En audition, il confiera: «Elle n'a jamais voulu retourner à l'école, ce qui m'a toujours déçu», avant d'indiquer: «Elle n'écoute pas les conseils de ses parents.»

Une dot de 10.500 euros est versée. Hélène et son mari partent vivre en Haute-Savoie. «Ce n'était pas ce que j'attendais», raconte Hélène. Là, près des montagnes, elle se sent toute petite: «Quand il part travailler, il me laisse enfermée à la maison. Je tombe enceinte très rapidement.» Elle souffle: «Je ne suis encore qu'une enfant, c'est compliqué...» Quand elle apprend le sexe du bébé, Hélène tente de se défenestrer du quatrième étage.

Tous les week-ends, elle exige de rentrer à Nîmes auprès de sa famille. Cha, son mari, s'exécute, mais cela ne lui plaît guère. «Il préfère aller pêcher.»

Une petite fille, Pheth*, naît à l'été 2004. La famille d'Hélène au complet vient la rencontrer en Haute-Savoie.

À la maison, la jeune mère étouffe. Cha est déçu de ne pas avoir un garçon, signe de réussite selon la tradition hmong. Sa femme maigrit à vue d'œil. Cha la fait alors hospitaliser pour une dépression post-partum; elle en ressort vingt-quatre heures plus tard «contre avis médical». Le couple se sépare. Hélène rentre à Nîmes avec sa fille. Cha demande le divorce.

«Elle s'est transformée»

Hébergée par ses parents, Hélène peine à «se remettre de tout ça». Sa mère lui reproche de ne pas avoir fait assez d'efforts pour son mariage. La honte de ne pas être une épouse modèle, et probablement autre chose, s'emparent de la jeune femme. Elle ne parvient plus à s'occuper de Pheth. Elle ne parvient même plus à s'occuper d'elle-même. Sa mère essaie de lui parler, lui fait à manger, lui brosse les cheveux.

Alors que Pheth n'a que 3 mois, Hélène se met à entendre des voix. Dans des épisodes délirants, elle parle un vieux dialecte laotien, inconnu de ses parents. À la barre des témoins, sa sœur aînée glisse: «Elle s'est transformée.» L'expert psychiatre souligne quant à lui dans son rapport: «État psychotique aigu: délire paranoïde avec hallucinations auditives.» Une hospitalisation en psychiatrie est initiée à la demande de la famille.

Le traitement semble convenir. Peu à peu, l'état d'Hélène s'améliore: elle passe le code, le permis de conduire, et cherche un logement près de sa famille.

Deux ans après son hospitalisation, Hélène va mieux. Elle décide d'arrêter ses médicaments, elle a peur de devenir dépendante, dit qu'elle ne peut même plus prendre un doliprane sans avoir envie de vomir. Sa mère écrase en cachette les comprimés dans sa compote.

Hélène emménage dans un appartement à Nîmes. La petite Pheth reste chez ses grands-parents. Le temps de trouver un travail, et puis parce que, sûrement, cela assure une certaine stabilité à l'enfant. À chaque mois de mai, Pheth offre à la mère d'Hélène, sa grand-mère, les cadeaux réalisés à l'école pour la fête des mères.

«Tu ne vas pas finir toute seule toute ta vie!»

À 23 ans, au cours d'une formation dans la vente, Hélène rencontre Cédric. Lui ne fait pas partie de la communauté hmong. Leur relation est «chaotique», entrecoupée de violentes disputes et de grossesses non désirées aboutissant pour la première à une IVG, à une fausse couche pour la seconde. Parfois, «Cédric ne voulait pas prendre Pheth le week-end». Au sein du clan familial, il y a ce sous-entendu qu'il aurait voulu Hélène pour lui seul.

Hélène passe le concours de la police et le réussit. Pheth la réclame, alors elle plaque tout du jour au lendemain, la formation à Paris et puis finalement Cédric. Cette fois-ci, c'est la tristesse qui l'envahit, de celle qui vous empêche d'avancer pendant un an, voire deux. Une fois guérie de sa rupture, Hélène décroche un CDI dans la vente.

Lors d'un enterrement, Hélène croise Suevang. Suevang est né et a grandi au Laos. Il ne parle pas français. La mère de ce dernier joue les intermédiaires: «Elle est belle et ses parents sont intelligents.» Il prend son numéro de téléphone. Hélène pense qu'il veut un mariage blanc pour régulariser sa situation en France. Elle refuse. Ses parents à elle l'encouragent: «Tu ne vas pas finir toute seule toute ta vie!»

Le président de la cour d'assises la coupe: «Vous aviez toute la vie devant vous, 27 ans...»

«Pour vous oui, mais chez nous, c'est vieux!» objecte Hélène.

«Si elle voulait en pleine nuit que je la touche, c'était elle qui décidait»

Elle finit par accepter un rendez-vous. Elle dit que parfois, entre deux personnes, il y a un coup de foudre, et parfois, il y a «autre chose». Stacy, leur première fille, arrive très rapidement. Suevang soutient que le sexe de ses enfants, il s'en fichait pas mal. Que peut-être, à la troisième grossesse, après avoir eu deux filles, il avait espéré un garçon, mais que c'était avant tout «une pensée d'elle-même» [sic].

À la naissance de leur troisième fille, Suevang demande à Hélène de ralentir. Cela fait beaucoup d'enfants, il travaille aux champs toute la journée, il ne peut pas aider. Un rendez-vous est pris chez le gynécologue pour se faire prescrire un contraceptif, Hélène annule à la dernière minute.

Elle ne se rendra pas non plus au rendez-vous suivant. Suevang affirme qu'Hélène décidait de tout: «Si elle voulait à 2, 3 heures du matin, que je la touche, c'était elle qui décidait de ça.» Derrière le box vitré, Hélène sourit.

Face à la cour, il précise: «Au début, je ne parle pas français. Rien du tout, zéro. Je n'ai qu'elle. Si c'est dur avec elle, c'est très dur pour moi.» Hélène hurle, insulte, oscille entre douceur et colère. En français, Suevang explique: «Quand elle n'était pas fâchée, c'était normal. Quand elle était fâchée, elle était très très méchante.»

Quand elle est fâchée, Hélène veut casser le téléphone portable de Suevang, compte jusqu'à trois, et lui donne gifles ou coups de poing s'il n'obtempère pas. Il peut lui arriver d'attraper un couteau pour courser son mari à travers la maison. «J'avais l'impression d'avoir un autre enfant», dira Hélène à la psychologue.

«C'est vrai que je réponds à la violence par la violence»

En réalité, Suevang n'est pas seul. Pheth se confie à sa tante Catherine, dont elle est très proche: «Tata, Maman parfois elle est méchante avec moi, elle me frappe avec un bâton quand je désobéis.»

La sœur aînée d'Hélène résume: «Si on avait le malheur de la contrarier, elle montait dans les tours.»

Un jour, Hélène frappe à deux reprises la tête de son neveu avec un bout de bois. Sa sœur s'énerve et, une fois l'échange houleux terminé, tourne les talons. «Elle m'a prise par surprise», se rappelle-t-elle en décrivant la scène: Hélène l'attrape par les cheveux et lui cogne la tête contre l'attelage de la caravane. Urgences. Deux points de suture.

Hélène sourit à l'évocation de la dispute avec son frère Jacques, qui s'est terminée par une entaille au-dessus de l'œil avec un couteau «pour une simple remarque». En audition, elle certifie tantôt que ses frères et sœurs mentent, tantôt qu'ils l'ont provoquée. Au président, elle déclare pouvoir être attentionnée dans son couple, que cela dépend –murmure-t-elle– «du comportement du mari».

On lui rappelle toutefois cette phrase lancée à sa mère, «Si je tombe, tu tombes avec moi», la nuit où, deux jours après le décès de Zélia, elle a tout avoué à sa famille. La mine plus grave, Hélène concède: «C'est vrai que je réponds à la violence par la violence. Je ne sais pas ce qui me prend, après je regrette beaucoup.» Elle sourit à nouveau: «Je suis une personne qui ne réfléchit pas beaucoup.»

«Il y a une sorte de flottement entre elle et les autres»

Début 2016, Hélène est en congé parental longue durée, ce qui lui permet de garder son CDI. Elle ne sait pas qu'elle est enceinte. Quand elle s'en rend compte, il est «trop tard». Des jumelles. Zélia et Zélie, deux prénoms dont la première lettre «finit l'alphabet».

Son avocat, Me Baptiste Scherrer, se tourne vers sa cliente: «Comment vous vous sentez, à l'accouchement?»

Un trait de mélancolie filtre dans la voix d'Hélène: «C'est trop bien. C'est trop bien de les tenir dans mes bras.» Elle relâche les épaules, laissant tomber ses bras le long du corps: «Mais c'est trop d'émotions en même temps. Parce que je sais que tout va être multiplié par deux. Je ne peux pas allaiter les deux parce que je n'ai pas assez de lait, je fais un complément au biberon, je les pose sur un coussin, je...» Derrière la vitre du box, Hélène soupire: «Je me sens déjà débordée avant d'être débordée.»

Trois mois plus tard, elle est à nouveau enceinte. Un garçon.

L'expert psychiatre se demande si Hélène ne souffrait pas, au moment des faits, d'une dépression post-partum. Une dépression plus lourde, sur les épaules, que celle liée à la tradition hmong. Pour lui, l'accusée a plus de difficultés qu'elle ne le montre «et l'une des façons de les traiter est son obsession d'avoir un garçon».

Me Scherrer révèle que depuis deux ans qu'il la côtoie, il ne connaît d'elle «que ce qu'il y a dans le dossier».

L'expert psychiatre confirme: «Autant elle peut être avenante, autant par moment elle se cadenasse.» Il décrit son visage qui «se rigidifie» à plusieurs reprises lors de l'entretien, son regard perdu au loin, et ses silences. «Il y a une sorte de flottement entre elle et les autres.»

À la barre, l'expert fixe un instant la cour et les jurés. Au-delà de la culture hmong et de l'épuisement, conclue-t-il, «je pense qu'il y a quelque chose qui dérape dans son rapport au monde».

*Le prénom a été changé.

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