Société

«Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait autant d'enfants»

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 1] Dans la culture hmong, donner naissance à un garçon permet de préserver la lignée et ainsi de réussir sa vie. Hélène voulait à tout prix réussir la sienne.

En 2017, après avoir donné naissance à cinq filles, Hélène attendait enfin un garçon. | Ömürden Cengiz via Unsplash
En 2017, après avoir donné naissance à cinq filles, Hélène attendait enfin un garçon. | Ömürden Cengiz via Unsplash

Hélène connaissait bien les mois de décembre. Elle les consacrait à l'arrivée d'un nouvel enfant. Depuis 2013, Hélène mettait au monde un bébé, parfois deux, le dernier mois de l'année. Toujours des filles: Stacy, Wendy, Xena, les jumelles Zélia et Zélie. En 2017, Hélène attendait enfin un garçon: Adam.

Le rapport pénitentiaire indique qu'aujourd'hui, Hélène est seule dans sa cellule «car à chaque fois elle mène la vie impossible à sa codétenue pour qu'elle parte». Dans le box vitré de la cour d'assises du Gard, elle sourit sans rien dire. Elle répond: «On était trois. À trois dans une cellule de neuf mètres carrés, c'est compliqué.»

À Bouillargues, petite commune au sud de Nîmes, Hélène dormait avec les jumelles Zélia et Zélie dans sa chambre. Les deux petits lits entouraient le sien, où elle se couchait seule. Suevang, son mari, avait quitté la maison en février 2017.

Dans sa longue robe beige à pois, la sœur d'Hélène triture un mouchoir en papier émietté par les larmes. Catherine se redresse à la barre: «En novembre 2017, mon père devait subir une lourde opération, et pendant ce temps personne n'est allé voir Hélène.» La voix de Catherine se casse: «C'était l'anniversaire de Stacy et Wendy, et elle n'avait personne à ses côtés. Tout ça avec son état de grossesse avancé, puis la situation avec son mari...»

«Ensemble, on était plus fort»

Les parents d'Hélène et Catherine sont issus de la communauté hmong. Ils se sont mariés à 18 ans «par amour», précise la mère. À la fin des années 1970, ils ont fui la Thaïlande à pied par les montagnes du Laos avec leurs trois premiers enfants. Les Hmong, qui avaient combattu aux côtés des Français durant la guerre d'Indochine, étaient désormais considérés comme des traîtres. Persécutés par le régime communiste vietnamien, ils n'avaient d'autre choix que de quitter le pays en pleine guerre civile. Le plus jeune de leurs garçons, âgé de 6 ans, n'a pas survécu au voyage.

Le père d'Hélène et Catherine parlait français. Au début des années 1980, il s'installe avec sa famille dans le Gard et prend le statut de réfugié politique. Fort de ses connaissances acquises au Laos, il devient le premier agriculteur à réintroduire la culture maraîchère autour de Nîmes. Trois autres enfants sont nés dans ce nouveau pays. «Mon père, c'est quelqu'un de génial, assure Catherine. Il nous expliquait qu'à chaque fois qu'on avait un problème, il fallait qu'on se réunisse tous ensemble, parce qu'ensemble on était plus fort.» À l'hiver 2019, une stèle sera érigée près de chez eux, à Garons, en l'honneur des combattants hmong morts pour la France.

Hélène est la petite dernière de la famille. Cela lui a toujours, semble-t-il, conféré un statut à part: «Tous les matins, [ma mère] me donnait de l'argent pour acheter des bonbons.» Ses sœurs aînées gardent aussi le souvenir d'Hélène chouchoutée par tout le monde, parfois même par elles, en dépit de leur agacement légitime.

À la maison, les règles sont strictes. Hélène hausse les épaules: «J'ai été élevée comme ça. Taper et aimer, c'est...» Elle laisse sa phrase en suspens, comme un sous-entendu: que dans l'éducation hmong, la frontière entre les deux est floue. Ce n'est pas réellement ce qui ressort des auditions et des dépositions du reste de la fratrie. Les autres parlent d'un père «bon, généreux, très bon cuisinier», d'une mère «plus traditionnelle» qui attend de ses enfants respect et obéissance. De grandes fêtes, où tout le monde se réunit. De l'éducation, de la scolarité, qui sont primordiales.

Tous s'accorde néanmoins à dire que filles ou garçons, selon la tradition hmong, ce n'est pas pareil.

«Elle avait un regard dans le vide»

L'homme travaille dur, subvient aux besoins de sa famille, tandis que la femme prend en charge le foyer et les enfants. Les sœurs d'Hélène se souviennent des réveils aux aurores pour préparer à manger aux invités, prêtes à «s'exécuter à toute heure du jour et de la nuit», et de l'interdiction de fréquenter les amis en dehors de l'école.

«Je veux vous raconter notre culture, monsieur le président, expose Catherine, la sœur d'Hélène. La tradition hmong évoque l'importance chez une femme hmong de procréer un enfant garçon pour préserver la lignée et le nom.» Avoir un garçon est un honneur et une fierté. Un «signe de réussite».

Les sanglots se coincent dans la gorge de Catherine: «Et Hélène disait tout le temps qu'elle voulait un garçon, pour réussir sa vie.»

Hélène observe sa sœur depuis le box vitré. Pas un muscle de son visage ne tressaille. Sur ses cuisses, ses mains sont posées, immobiles.

Après un silence, Catherine se reprend: «Au fur et à mesure de mes visites au parloir, j'ai trouvé qu'elle avait un regard dans le vide, une distance, une indifférence... J'ai l'impression qu'elle ne se rend pas compte.»

«Ma sœur a perdu pied»

Les experts évoquent tour à tour cette «intériorisation des émotions»: dans la culture hmong, «on ne se dit pas “je t'aime”», rapporte l'enquêtrice de personnalité; «la pudeur est une valeur essentielle et socialement valorisée», note la psychologue judiciaire. À la barre, la sœur aînée de Catherine lui apporte un mouchoir propre et lui caresse le bras.

Face aux jurés, la grande sœur s'excuse d'emblée: «On n'a pas beaucoup dormi. On est très impressionnées d'être là devant vous tous. C'est la première fois de ma vie que je fais ça.» Elle confirme l'importance d'avoir un garçon au sein de la culture hmong, dit que cela comptait surtout pour leurs parents, et que pour eux, les enfants, cela ne change rien: «Personnellement, j'ai trois enfants: un garçon et deux filles. Je les aime pareil.»

Hélène enchaînait les grossesses comme d'autres les tickets de loterie. En 2013 naît Stacy. En 2014, Wendy. En 2015, Xena. En 2016, Zélia et Zélie. Hélène leur donne un prénom commençant par les dernières lettres de l'alphabet, sorte de conjuration du sort: «Après le Z, il n'y a plus rien. Je ne voulais plus de filles.» Adam est le premier garçon. «La première lettre de l'alphabet, et le premier homme», souligne l'expert psychiatre.

«J'en ai beaucoup parlé avec ma mère. Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait autant d'enfants...», admet la sœur aînée d'Hélène et Catherine. Catherine, elle, baisse et secoue fébrilement la tête: «Cette détermination à tout prix d'essayer, encore et encore, d'avoir un enfant garçon...» Puis ajoute: «Il est évident que ma sœur a perdu pied.»

Le père d'Hélène n'est pas présent à l'audience. Gravement malade, il a dû subir une greffe en novembre 2017. Quelques mois plus tard, il a fait «un AVC massif» que la famille impute au stress. C'était après ce qui s'est passé, avec Hélène. «Je pense que c'est pour ça que mon père culpabilise, dit Catherine. Parce qu'il n'a pas pu la voir en novembre.»

«Elle va mourir ici!»

Début décembre, Hélène est enceinte de huit mois et demi. Un matin, sa mère vient chez elle, comme souvent, pour l'aider à s'occuper des enfants et participer à l'entretien de la maison. Elle remarque les bleus cerclant les yeux de Zélia. Hélène est épuisée. Les jumelles ont «leur rythme», la nuit elles se réveillent chacune leur tour, toutes les trois heures. La mère d'Hélène dit que Zélia ne va pas bien. Elle est pâle. Hélène a des contractions, elle l'emmènera chez la pédiatre en même temps que les autres. C'est dimanche, il y a tant à faire. Habiller les petites, le ménage et le repas. Zélia a les lèvres gonflées. C'est sa sœur, elle lui a mis un coup de calculette au visage. La mère d'Hélène caresse les cheveux de la petite fille. Elle a la tête toute molle. Il y a un tube d'Arnica dans la salle de bains. Inutile de l'emmener à l'hôpital. Zélia vomit. La mère d'Hélène attrape un flacon de doliprane rose et prend la petite de 11 mois dans ses bras. Quand elle pose la pipette entre ses lèvres, celles-ci sont immobiles. Les yeux vitreux, Zélia ne bouge plus.

Alors la mère d'Hélène crie à sa fille: «Elle va mourir ici!»

Je les aime tous pareil
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