Société

«Vous pensez, vous, que vous êtes le meilleur papa du monde?»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 4] Le 15 janvier 2020, la cour d'assises de Nanterre rendait son verdict à l'encontre de Christophe Jallageas, accusé du meurtre de sa compagne Ghylaine Bouchait.

Depuis les faits, Dominique, l'un des premiers voisins sur les lieux de l'incendie, évite de se rendre au quatrième étage. | Nicholas Santoianni via Unsplash
Depuis les faits, Dominique, l'un des premiers voisins sur les lieux de l'incendie, évite de se rendre au quatrième étage. | Nicholas Santoianni via Unsplash

Les photos de l'appartement sont projetées sur les écrans de la cour d'assises de Nanterre. Le plafond du salon est entièrement noir, constellé de stalactites blanchâtres, lambeaux de plâtre suspendus au-dessus d'un canapé dont seule la structure métallique subsiste. La mère de Ghylaine Bouchait se lève, la lèvre tremblante, et titube vers la sortie.

Dans le box vitré, Christophe Jallageas rentre les épaules et croise les mains. De temps à autres, il tire sur les manches de son pull couvrant ses bras brûlés, un réflexe probablement adopté à la maison d'arrêt de Fresnes.

Sœur Catherine, sa visiteuse de prison, révèle à la cour que Christophe Jallageas ne sort pas en promenade, de peur que les autres ne voient ses cicatrices. Il est terrifié à l'idée que son histoire ne passe à la télévision et que les autres détenus le reconnaissent.

«Je vais cramer l'appartement»

Tout au long de la semaine de son procès, au jury, aux témoins et à la famille de Ghylaine, Christophe répète, inlassablement: «Je n'ai pas pu contrôler le feu» –tant et si bien que l'on ne sait plus de quel feu il parle, s'il s'agit de celui dont il est responsable ou de l'autre, celui qui le consumait de l'intérieur.

À la barre, Sandrine Bouchait, la grande sœur de Ghylaine, laisse échapper un sanglot en évoquant un souvenir gardé en mémoire: «Il nous a dit: “Je vais cramer l'appartement!”»

«Au début d'une relation, tout est beau, tout est rose.»
Sandrine, sœur de Ghylaine Bouchait

Les deux sœurs s'appelaient tous les matins sur le chemin du travail. Ghylaine l'avait prévenue pour Éric, l'homme dont elle était tombée amoureuse. «Réfléchis», l'avait mise en garde Sandrine.

Elle voyait bien sa sœur malheureuse depuis quelque temps, attendant une demande en mariage, des attentions de la part de Christophe, mais «au début d'une relation, tout est beau, tout est rose», et Ghylaine ne pouvait quitter le père de sa fille pour quelqu'un d'autre sans s'accorder un temps de réflexion. Sandrine lui avait toutefois promis: peu importe sa décision, elle la soutiendrait. Ghylaine était décidée. C'était terminé.

Sandrine et son conjoint avaient alors appelé Christophe pour prendre de ses nouvelles, le rassurer, lui dire qu'une rupture, ce n'est jamais la fin du monde. De rage et de tristesse, Christophe avait répondu: «Je vais cramer l'appartement, comme ça elle pourra faire ce qu'elle veut!»

Les experts mandatés par la cour d'assises montrent au jury une vidéo de leur expérience. Ils ont aspergé de l'essence sur un poteau recouvert de draps, pour calculer la vitesse de propagation du feu. À la première étincelle, tout s'embrase; en moins d'une minute, les jurés voient des flammes d'un mètre grimper sur le poteau.

«Je ne suis pas resté longtemps»

Des mois après la mort de Ghylaine, les parents de Christophe Jallageas ont finalement quitté les Hauts-de-Seine et sont partis vivre dans le sud de la France, pour se rapprocher de leur plus jeune fils.

L'enquêteur de personnalité note que la famille Jallageas a toujours constitué «un milieu serein», où tout le monde joue et discute ensemble, et où les amis des uns sont les amis des autres.

«Quelqu'un qui n'est pas gentil, il n'a pas d'ami.»
Laurent, frère et tuteur de Christophe Jallageas

Assistante maternelle à la retraite, la mère de Christophe décrira: «Christophe est courageux, aimant, plutôt manuel», avant d'ajouter: «Mais dès qu'il sent qu'on lui ment, il tire un trait sur la personne.» C'est quelque chose qu'elle avait déjà remarqué quand il était enfant. Elle n'a pas revu son fils Christophe depuis 2017. Laurent, son aîné, a demandé à ses parents de ne pas venir au procès.

Laurent est désormais le tuteur de Christophe –pour s'occuper de ses papiers, de la vente de l'appartement. Il dépeint une enfance joyeuse avec son frère. «Il était très entouré, il avait beaucoup d'amis.» Il insiste: «Quelqu'un qui n'est pas gentil, il n'a pas d'ami.»

Quand il a appris pour l'incendie, Laurent est arrivé en trombe avec sa compagne. Les flammes avaient déjà été éteintes. Il a voulu monter dans le camion de pompiers pour voir son frère; on l'en a empêché. Il n'a pas compris pourquoi, sur le moment.

À l'hôpital, Agate* a commencé à lui raconter: son papa était malheureux, il pleurait sur le canapé. Il était devenu fou. Laurent Jallageas sort rapidement de la chambre. «Je ne suis pas resté longtemps, peut-être parce que je sentais qu'elle allait me dire quelque chose», admet-il.

Les informations lui sont parvenues au fur et à mesure, chacune pire que la précédente, et Laurent Jallageas se souvient de cet état de «zombie» dans lequel il a été plongé. «S'il voulait se faire du mal, il avait qu'à le faire tout seul», tranche-t-il.

«Est-ce que je te manque?»

Quand elle est sortie de l'hôpital, Agate a été confiée par la juge des enfants à sa tante maternelle, Sandrine Bouchait. Son compagnon, Anthony, a appris à la fillette à faire du vélo, à réciter ses poésies et à nouer ses lacets. «C'est pas le rôle d'un tonton», reconnaît-il en secouant la tête.

Avant, les Jallageas avait un droit de visite toutes les trois semaines. Laurent allait chercher Agate chez sa tante, et ils allaient se promener en famille. Cela se passait bien, du moins c'est l'impression qu'il en avait.

Il assure que ni lui, ni ses parents ne demandaient à Agate d'écrire à son père en prison, qu'elle seule demandait à rédiger ses lettres: «Tu es mon papa le plus précieux, tu es le meilleur papa du monde. Je travaille bien à l'école. Je passe en CM1.»

«J'ai fait de mon mieux pour que Papa ne te tue pas, mais je n'y suis pas arrivée.»
Lettre d'Agate à sa mère Ghylaine

Laurent précise à la cour que sa famille et lui n'ont aujourd'hui plus aucun contact avec Agate, excepté une petite vidéo de remerciements pour les cadeaux envoyés à Noël. Pudiquement, il affirme que tout ça est «très compliqué». Que ses parents sont très abattus. Qu'ils sont tous «très tristes de ne plus la voir».

Me Fabien Arakelian, l'avocat de la famille Bouchait, donne à lire une lettre retrouvée dans le journal intime d'Agate:

«19 novembre 2018.

Maman, tu me manques. Est-ce que je te manque? Tu as juste à répondre dans mes rêves. [...] Mon plus gros cadeau d'anniversaire, ce serait que tu viennes me faire plein de câlins, plein de bisous et qu'ensuite, tu restes sur Terre. Moi, fille de meurtrier [...], j'ai fait de mon mieux pour que Papa ne te tue pas, mais je n'y suis pas arrivée.»

«Pour l'amour d'Agate»

Sur le banc en bois des accusés, Christophe Jallageas cache son visage déformé par les larmes derrière un mouchoir, un bras sur son ventre contracté de spasmes. Au micro, il souffle: «C'est quelque chose qui m'a dépassé.»

Me Isabelle Gracia, l'avocate d'Agate, se lève. Elle interroge l'accusé: «Vous pensez, vous, que vous êtes le meilleur papa du monde?»

Christophe Jallageas esquisse une grimace de tristesse. «Agate, je lui disais tout le temps que j'étais très fier d'elle, que ses parents seraient toujours ceux qui l'aimeraient le plus», se défend-il.

Il tente de se reprendre: «Je pense que si elle l'écrit, elle l'a dans son cœur, sinon elle ne l'écrirait pas, Madame.»

– «Que vous souffriez du manque d'Agate, d'accord. Mais qu'elle ait besoin de vous, je n'en suis pas persuadée. Ce n'est plus la petite fille que vous avez connue.
– Si je suis ici, c'est pour l'amour d'Agate.
– Pour l'amour d'Agate, ce que vous lui devez, c'est la vérité. Pour qu'elle soit libérée. Alors j'écoute.
– Je vous dis, j'ai jamais souhaité ce qu'il s'est passé.
»

«Il est hanté par l'idée qu'on lui enlève pour toujours l'autorité parentale.»
Sœur Catherine, visiteuse de prison de Christophe Jallageas

Me Arakelian attrape une feuille de l'épais dossier. Il lit les termes exacts utilisés par les experts chargés d'analyser le soutien-gorge de Ghylaine Bouchait, «la seule chose qui lui restait»: il était «imbibé» d'essence, consécutivement à «une intervention humaine délibérée de déverser le combustible».

Au premier jour du procès, Sœur Catherine, sa visiteuse de prison, indiquait qu'une chose, toutefois, terrifiait davantage Christophe Jallageas que d'être reconnu par d'autres détenus: c'est l'idée de perdre sa fille. «Il est hanté, rapportait-elle à la barre, par l'idée qu'on lui enlève pour toujours l'autorité parentale, comme le souhaite sa belle-sœur.»

«Je voulais vous remercier»

Dominique, le voisin du deuxième étage, est lui hanté par les images des jambes noires de Ghylaine –des flashs intrusifs, teintés de culpabilité. Dans sa tête se rejoue sans cesse la scène de l'incendie.

Il songe à la salle de bains de l'appartement, d'où il aurait pu faire venir de l'eau plus vite. Il revoit cette porte par laquelle il est passé en se courbant le dos. Pourquoi n'a-t-il pas ouvert le verrou? Il aurait été plus vite, s'il avait pensé au verrou.

«Vous n'êtes responsable de rien», lui rappelle Me Arakelian. «Non, en fait, c'est que… Je suis en pause depuis septembre 2017. J'aurais pu en faire plus.

Les images en boucle dans son esprit, Dominique s'est rendu au commissariat. Une psychologue l'y attendait. Il a pu en parler et depuis, il pense que ça va un peu mieux. Mais même aujourd'hui, il évite de se rendre au quatrième étage.

«Vous avez été très courageux.»
Une assesseure à Killian, qui a sauvé Agate des flammes

Killian, le garçon qui a sauvé Agate et l'a descendue au deuxième étage, n'a pas demandé d'aide psychologique. Seulement, «à la maison, ça allait pas», alors ses parents l'ont incité à pousser lui aussi la porte du commissariat pour rencontrer la psychologue.

À l'époque, Killian avait 16 ans. Il se souvient des cris effroyables de Ghylaine, de elle hurlant: «J'ai mal, aidez-moi», et de cette odeur de brûlé, inoubliable. Il croit qu'il pourrait en parler une journée entière, bien que tout ça n'ait probablement duré que quinze minutes. Il souhaite maintenant s'engager dans l'armée.

À la fin de sa déposition, l'assesseure placée à droite du président de la cour d'assises prend la parole. Elle n'a pas de question; elle veut juste lui adresser un message: «Vous avez été très courageux.»

Killian hausse les épaules. Ce n'est pas vraiment ce qu'il avait en tête, en entendant Agate appeler au secours. Il n'a pas voulu être courageux. Il a pensé à sa petite cousine, à sa petite sœur, il était obligé.

À ce moment-là, Christophe Jallageas se dresse dans le box des accusés. D'un air contrit, il glisse à Killian, entre deux sanglots: «Je voulais vous remercier pour votre intervention. D'avoir sauvé Agate, et d'avoir essayé de nous aider.»

Le jeune homme répond qu'il ne comprend pas. Christophe Jallageas pleure à nouveau, lâche que lui non plus, il ne comprend pas.

Killian se tait. Il regarde un instant l'homme dans le box vitré, cet homme qui rentre les épaules et tente de se faire plus petit que lui.

Puis sa voix s'élève à nouveau: «Je suis désolé pour beaucoup de monde, mais pour vous aussi.»

Le 15 janvier 2020, Christophe Jallageas a été condamné par les jurés à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Ghylaine Bouchait. La cour d'assises de Nanterre a également ordonné le retrait total de l'autorité parentale.

* Le prénom a été changé.

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