Médias / Société

Nellie Bly, la reporter «undercover» qui inspirera le personnage de Loïs Lane

Temps de lecture : 9 min

Elle a infiltré un asile, fait le tour du monde en 72 jours et inventé le baril de pétrole. Vous la connaissez déjà, au moins sous les traits de la fiancée de Superman.

Nellie Bly, pionnière du reportage clandestin et globe-trotteuse avant l’heure, en 1890. | Collection du Musée de la Ville de New York via Wikimedia
Nellie Bly, pionnière du reportage clandestin et globe-trotteuse avant l’heure, en 1890. | Collection du Musée de la Ville de New York via Wikimedia

En 1885, un article du Pittsburgh Dispatch, paru en réponse à la lettre d'un père de cinq filles en quête de conseils, clame que les femmes sont essentiellement aptes à faire des enfants et à s'occuper du foyer. Celles qui ont choisi de travailler doivent rester une «monstrueuse» exception, assène la publication.

La lettre que la jeune Elizabeth Cochrane –qui se fera un nom sous le pseudo Nellie Bly– envoie au journal est si (im)pertinente et bien tournée que le rédacteur en chef place une annonce pour exhorter l'anonyme «orpheline solitaire» à se faire connaître.

Une plume caustique

Née en 1864 en Pennsylvanie, Elizabeth a veillé dès son plus jeune âge à faire entendre ses opinions. Refusant le rôle de gouvernante que sa position sociale la destinait à endosser, elle accepte avec joie la proposition d'écrire sous le pseudonyme de Nellie Bly, nom emprunté à une chanson populaire (dont l'héroïne est une domestique noire, détail révélateur d'une certaine tendance à défier les conventions).

Dans son premier article, intitulé «The Girl Puzzle», elle opte pour le sarcasme: «Qu'allons-nous faire de ces filles, celles dépourvues de talent, de beauté, de fortune?» La solution, assure-t-elle, revient à traiter les filles de la même manière que les garçons. Elle ne manque pas d'arguments: elle défend l'idée de leur donner accès à une éducation plus poussée, elle conseille de les enjoindre à entreprendre et pousse ses congénères à leur tendre le bâton. Nellie Bly enquête clandestinement au sein d'usines pour dénoncer les conditions de travail des femmes dans une Amérique post-guerre de Sécession dont l'industrialisation bat son plein. Quelques patrons horrifiés de voir leurs pratiques exposées menacent le journal de lui retirer tout soutien financier. À sa grande déception, Nellie se retrouve reléguée aux pages Mode et Société.

Elle met alors le cap sur le Mexique, bien décidée à mettre à jour la mécanique de corruption du régime du dictateur Porfirio Diaz. Sur le point d'être arrêtée, elle fuit le pays pour se rendre à New York. À force de persuasion, Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World, la reçoit: il accepte de l'employer à condition qu'elle parvienne, par ses propres moyens et sans aucune aide, à se faire interner dans un asile psychiatrique.

«Embedded» dans l'enfer de l'asile

Peaufinant devant son miroir «un air lointain, qui donne l'impression d'avoir perdu la tête», elle s'installe dans une pension de famille et terrorise ses voisines de chambre. Le stratagème fonctionne. La police intervient et un juge l'envoie promptement à l'asile de Blackwell's Island. Les dix jours qu'elle y passe, avant d'être libérée grâce à l'intervention des avocats du New York World, font d'elle une célébrité: son enquête entraîne l'un des plus gros scandales de l'année 1887. «Inside the Madhouse» (également publiée sous la forme d'un livre) révèle le quotidien inhumain des femmes placées à l'asile, souvent sans aucun fondement. Bly révèle la maltraitance, la cruauté du personnel soignant, la torture et la faim qui rythment leur quotidien. La journaliste embedded l'écrit noir sur blanc: n'importe quelle femme saine d'esprit perdrait la raison en moins de deux mois si on la soumettait aux mêmes conditions de vie. Forcées à rester assises sur un banc du matin au soir, ces «aliénées» n'ont pas non plus le droit de bouger ou de parler.

Elle-même ressent un intense soulagement quand intervient son opération de sauvetage. Au terme des dix jours qu'a duré son séjour, elle est affamée par les maigres et rances repas servis dans l'établissement, épuisée par le manque de sommeil, éprouvée par les seaux d'eau glacée qui lui sont jetés à la figure et acculée par les interdits à répétition.

Son enquête fait d'elle une célébrité: «Inside the Madhouse» entraîne l'un des plus gros scandales de l'année 1887.

Elle surmonte l'épreuve et parvient à boucler son reportage. Pulitzer le publie deux jours après la libération de son autrice. L'onde de choc retentit si fort que les journaux du pays tout entier commentent cet incroyable épisode. La justice va jusqu'à s'en mêler: un jury d'accusation fait une descente à l'asile de Blackwell, en présence de la reporter. Mais la parution de l'article provoque en même temps un mouvement de panique: les patientes qui s'étaient confiées à Bly seront promptement relâchées ou placées ailleurs. L'enquête produira encore ses effets sur l'institution elle-même, qui fera en sorte d'améliorer la qualité de la nourriture. Pas dupes, les officiels décident d'augmenter le budget de l'établissement –fait extraordinaire pour l'époque. Un million de dollars lui seront alloués (une somme qui à notre époque équivaut à 28 millions de dollars, soit plus de 23 millions d'euros). Une réforme sera qui plus est bientôt votée.

Nellie Bly aura fait entendre son point de vue. Si elle est assurée d'y avoir gagné la célébrité, elle s'interroge sur la réalité du pouvoir qu'elle détient. La suite lui permettra d'en douter.

À la table de Jules Verne

En novembre 1889, Pulitzer lance à son employée un autre défi de taille: réaliser un tour du monde en moins de 80 jours et battre ainsi l'exploit de Phileas Fogg, personnage imaginé par Jules Verne dix-sept ans plus tôt. Nellie a deux jours pour faire bagages et adieux. Elle consacre sa dernière journée à faire réaliser un costume de voyage: sur la photo publicitaire qui va, elle aussi, faire le tour du monde, elle pose dans sa tenue bientôt mythique, portant à la main le sac qu'elle vient d'acheter pour son périple.

Son unique bagage ne mesure pas plus de 40 centimètres. Il contient deux casquettes, trois voiles, des chaussons, quelques articles de toilette, du papier et des crayons, un fil et des aiguilles, une robe de chambre, un blazer de tennis, une tasse et des sous-vêtements. «Mais aussi», avoue-t-elle non sans malice, «et sans transiger, un indispensable et encombrant pot de crème, pour protéger mon visage des changements de climat que ma peau devra affronter». Deux bracelets et des boucles d'oreilles seront ses seules autres coquetteries –la bague de pouce ne compte pas, c'est son porte-bonheur. Elle la portait au doigt lorsqu'elle a été embauchée par Pulitzer. Ce dernier lui a donné pour objectif de réaliser le voyage en 75 jours, cinq de moins que le célèbre globe-trotter fictif.

Couverture du Tour du monde en 72 jours, de Nellie Bly, 1890. | bryanjack.ca via Wikimedia

Face à la presse qui s'agglutine pour immortaliser son départ, Nellie se tient droite, fière et assure ne pas avoir peur. La réalité est tout autre: elle n'a jamais mis les pieds sur un bateau et a envoyé son testament à sa mère.

Bravache, elle embarque le 14 novembre 1889 sur le SS Augusta Victoria. Le journal Cosmopolitan décide d'envoyer dès le lendemain une autre journaliste, Elizabeth Bisland, qui empruntera un chemin différent. La presse internationale fait ses paris. Bly accoste à Southampton huit jours plus tard, où l'accueille le correspondant local du New York World. Il lui apprend que Jules Verne l'invite à lui rendre visite. Le crochet par la France va lui faire perdre vingt-quatre heures, mais elle s'y rend sans hésitation. De Londres à Amiens, elle voyage en train puis en ferry. Elle y est accueillie chaleureusement par Jules Verne. L'auteur et la reporter comparent l'itinéraire du personnage de fiction et celui que Nellie projette de suivre. Bly ne traversera pas l'Inde en train comme Fogg –les bateaux sont bien plus rapides.

Tard dans la nuit, elle monte dans un train direction l'Italie, d'où part la correspondance pour l'Égypte. Un bateau l'emporte vers Ceylan (Sri-Lanka), puis Penang en Malaisie. À Singapour, elle adopte un petit singe. Arrivée à Hong Kong, Nellie apprend l'existence de sa concurrente du Cosmopolitan. Après Yokohama, elle rejoint San Francisco. Tandis qu'elle monte à bord de l'Oceanic, un orchestre célèbre son périple. Sur le pont, les officiers entonnent leur déclaration: «For Nellie Bly, We'll win or die».

Pleine de ressources

Un train est spécialement affrété par son éditeur pour qu'elle rejoigne enfin New York. Bisland n'arrivera que plusieurs jours après elle. Nellie Bly a même battu le record visé par Pulitzer. Il ne lui aura fallu que 72 jours pour parcourir plus de 40.000 kilomètres. Elle est acclamée par la presse et les officiels, fêtée par la foule, encensée dans le monde entier. Son patron se réjouit, les ventes explosent. Il en profite pour publier une biographie, organiser des jeux-concours, faire commercialiser des jeux de cartes et de société… Mais, à l'immense déception de Nellie, elle ne reçoit ni pourcentage, ni augmentation, pas même un bonus. Afin de renflouer ses finances, elle donne des conférences et continue d'écrire. Âgée de 34 ans, elle épouse en 1895 un industriel de quarante ans son aîné. Robert Seaman a fait fortune dans le métal, en produisant des contenants variés, du bidon de lait à la baignoire en passant par les cuisines émaillées. La presse s'interroge à propos de leur différence d'âge: s'agit-il d'une autre enquête?

La jadis frugale Nellie Bly profite des millions de son époux: Elizabeth Seaman voyage désormais moins léger, flanquée d'une soixantaine de malles.

Google Doodle en l'honneur de Bly à l'occasion de son 151e anniversaire, 4 mai 2015. | Capture d'écran GoogleDoodles via YouTube

À la mort de Robert, neuf ans plus tard, Nellie décide de reprendre les rênes de l'Iron Clad Manufacturing Company. Capitalisant sur sa célébrité pour écumer les salons et glaner de nouveaux marchés, elle met son assurance à profit pour se permettre toutes les audaces: sur sa carte de visite, elle décrit Iron Clad comme la «propriété de Nellie Bly, unique femme au monde à diriger personnellement une entreprise d'une telle ampleur».

Elle a l'idée de nouvelles applications: aidée d'un ingénieur de l'Iron Clad, elle fait déposer un brevet pour de visionnaires poubelles en métal empilables, puis pour un baril à pétrole d'une contenance de 55 gallons (208 litres), plus pratique que les modèles en bois habituellement utilisés. Nellie s'inspire des bidons à glycérine qu'elle avait découverts en Europe. Sous sa férule, l'entreprise compte 1.500 employés et produit jusqu'à 1.000 barils par jour. Sa réputation de femmes d'affaires intraitable est fondée: elle démarche elle-même la clientèle, visitant les brasseries –où les femmes ne sont pas admises– afin de leur vendre «le meilleur tonneau du monde, inventé par ses soins».

Une vie de combats

Fidèle à son obsession de «réformer le monde», elle instaure un système de salaire journalier et investit dans des bibliothèques et centres de loisirs pour ses employés. Mais l'aventure tourne court lorsque Nellie s'aperçoit que le directeur de l'usine a détourné des fonds. Le procès n'évitera pas la banqueroute. Ruinée, elle décide en 1911 de se tourner à nouveau vers le journalisme. Le public ne l'a pas oubliée et elle retrouve rapidement les faveurs des éditeurs de journaux. Faisant mine d'oublier la trahison de Pulitzer, elle multiplie les interviews, déclarant son amour pour «la plus noble des professions, où les gens sont honnêtes, loyaux». Des traits de caractère peu communs dans le monde des affaires: «J'en ai fait l'amère expérience», confie-t-elle.

«Les suffragettes sont supérieures aux hommes», signe Nellie Bly. | Capture d'écran GoogleDoodles via YouTube

Au tout début de son mariage, elle avait couvert pour le New York World la Women Suffrage convention de Washington (1896). Quinze ans plus tard, elle s'engage auprès des suffragettes qui défilent à Philadelphie et participe même à la célèbre Women Suffrage Parade de 1913 à Washington, juchée sur un cheval, en tête du convoi. Elle raconte sa participation à cet événement majeur dans un article intitulé: «Les suffragettes sont supérieures aux hommes», y prédisant avec justesse qu'il faudra attendre au moins jusqu'en 1920 pour que l'ensemble des États d'Amérique leur accordent le droit de vote.

La Première Guerre mondiale éclate. À cinquante ans, Nellie décide de partir pour l'Europe et couvre le conflit, jusqu'en 1918, pour la presse américaine. Une pneumonie aura raison de son exceptionnelle vitalité. Elle s'éteint en 1922, deux ans après la ratification du 19e amendement par le Congrès et les vingt-six États.

À Hollywood, les Indiana Jones en jupon du début du siècle se sont inspirées de Nellie. Un parc d'attraction portera son nom à Brooklyn, comme des dizaines de jeux, des pièces de théâtre, une comédie musicale jouée à Broadway… Bien avant d'être croquée par Pénélope Bagieu, DC Comics en a fait une héroïne qui n'en finit pas d'être réinterprétée: Loïs Lane, la journaliste et éternelle fiancée de Superman.

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