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Mary Wollstonecraft, badass des Lumières, fondatrice du féminisme

Temps de lecture : 10 min

Au XVIIIe siècle, ses idées visionnaires sont largement diffusées et appréciées. Mais la révélation d'une vie privée anticonformiste provoque le scandale et la condamne à l'obscurité.

Mary Wollstonecraft peinte par John Opie l'année de sa mort, en 1797. | National Portrait Gallery via Wikimedia Commons
Mary Wollstonecraft peinte par John Opie l'année de sa mort, en 1797. | National Portrait Gallery via Wikimedia Commons

«Il est temps de redonner aux femmes leur dignité perdue et de les faire contribuer en tant que membres de l'espèce humaine à la réforme du monde.» Le manifeste de Mary Wollstonecraft (née en 1759) ne laisse aucune place à l'ambiguïté. La jeune femme prône école mixte, indépendance financière et prise de pouvoir politique par les femmes.

Paru en 1792, le long pamphlet A Vindication of the Rights of Woman (Défense des droits de la femme) de l'activiste sera, 200 ans plus tard, considéré comme «l'un des plus originaux ouvrages» du siècle des Lumières et vaudra finalement à Wollstonecraft d'être reconnue «mère de la pensée philosophique féministe». Entre-temps, elle aura surtout connu le discrédit et l'oubli, reléguée au rang d'«épouse de William Godwin» et «mère de Mary Shelley», l'autrice du chef-d'œuvre Frankenstein.

Les filles privées d'école

Mary Wollstonecraft est une autodidacte. Née dans un milieu aisé, son père dilapide rapidement la fortune familiale. La tribu déménage au gré des échecs professionnels de ce dernier, un homme alcoolique et violent. Mary est protégée par des amis de la famille, qui la prennent sous leur aile. Ils contribuent à son éducation en nourrissant sa curiosité naturelle avec des textes historiques, philosophiques ou religieux. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle est forcée de travailler mais les choix de carrière qui s'offrent à une jeune femme de sa condition, limités par les conventions de l'époque, la révoltent. Elle accepte à contrecœur un poste de demoiselle de compagnie, qu'elle exècre mais qui lui fournira matière pour son futur traité Thoughts on the Education of Daughters (Pensées sur l'éducation des filles).

Frondeuse, elle convainc ses sœurs (l'une d'entre elles quittera mari et enfant, provoquant un scandale dont elle ne se remettra pas) et une amie d'enfance de s'associer à son projet, dont elle espère qu'il leur offrira l'indépendance financière. Elles fondent alors une école pour filles dans une communauté dissidente (les non-adhérents à l'Église anglicane ne pouvant accéder au parcours scolaire ou universitaire classique se formaient au sein d'académies dissidentes).

L'idée est particulièrement novatrice: il faudra encore attendre quatre-vingts ans pour que les filles aient accès à une éducation secondaire en Grande-Bretagne! Malheureusement, l'établissement fait faillite, forçant Mary à accepter un poste de gouvernante. Elle supporte la situation un bref moment avant de prendre une décision radicale: elle se consacrera à l'écriture. Le pari est, pour l'époque, particulièrement risqué. Peu de femmes sont publiées, encore moins parviennent à en vivre.

London calling

Pour ce faire, elle part s'installer à Londres et commence à fréquenter des cercles d'intellectuels. Elle y croise le philosophe et politicien Thomas Paine (considéré comme l'un des pères fondateurs des États-Unis d'Amérique), les poètes Coleridge et Wordsworth, les artistes avant-gardistes Henry Fuseli et William Blake, ainsi que William Godwin, philosophe de la pensée anarchiste (qu'elle épousera), ou l'éditeur Joseph Johnson. La relation avec ce dernier s'avère déterminante pour sa carrière.

Éditeur à succès, il a dès les années 1780 entrepris de publier des auteurs soutenant la libre-pensée. C'est grâce à l'avance faite par Johnson pour son livre Pensées sur l'éducation des filles, paru en 1787, que Mary peut rembourser ses créanciers et se loger.

«Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu'à décorer sa prison.»
Mary Wollstonecraft dans Défense des droits de la femme

C'est un «livre de conduite», ancêtre de l'ouvrage de développement personnel, qui s'adresse aux femmes appartenant à cette classe moyenne britannique ayant émergé de la révolution industrielle. Wollstonecraft y dispense des conseils pratiques, de la naissance au mariage. Elle y conseille aux mères d'allaiter (sujet polémique à l'époque, l'usage de nourrices étant plus répandu), d'encourager chez leurs filles un «esprit rationnel» et d'éviter les futilités afin de ne pas faire d'elles des «ornements de la société».

Elle soutiendra avec véhémence cette même idée dans Défense des droits de la femme: «Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu'à décorer sa prison.»

La femme est un homme comme les autres

Le traité d'éducation ne fait pas grand bruit et ne sera pas réédité. L'année suivante, Johnson publie le premier roman de Wollstonecraft. Mary: A Fiction affiche en épigraphe sur sa couverture une citation en français de Jean-Jacques Rousseau: «L'exercice des plus sublimes vertus élève et nourrit le génie» (tirée de Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761). Inspirée par le philosophe, elle fait de son héroïne un génie autodidacte, une femme instruite «esclave du mariage», désespérée par l'absence d'options de carrière ou d'occupation pour les femmes. Le roman n'est pas sa meilleure œuvre, mais Wollstonecraft y met en scène une femme «dotée du pouvoir de penser» et de traits de caractère habituellement associés aux hommes –c'est une première dans la littérature féminine britannique.

Johnson continue de la faire travailler. Elle écrit également pour le périodique qu'il publie, et apprend l'allemand et le français pour traduire des ouvrages. Elle entretient de bonnes relations avec les auteurs qu'elle traduit; certains traduiront à leur tour ses livres, permettant ainsi la diffusion de ses idées en Europe.

En 1792, elle rejoint Paris, un mois avant la mort de Louis XVI (en dépit de sa sympathie envers les révolutionnaires, la dignité du roi lorsqu'elle le voit emmené vers la guillotine l'émeut aux larmes). Proche des Girondins, elle commente pour Johnson le quotidien de la France en pleine révolution, dont elle trouve le contexte intellectuellement stimulant. C'est à Paris qu'elle rédige son texte le plus important, sorte de riposte à la conception du rôle réservé aux femmes par Rousseau ou Talleyrand (dans le Rapport sur l'instruction publique présenté en 1791 à l'Assemblée nationale): ils veulent en faire, s'offusque-t-elle, de «gentilles petites brutes domestiques» complètement «endoctrinées».

Les femmes marchant sur Versailles, le 5 octobre 1789. | Gallica via Wikimedia Commons

École mixte et fin du double standard

Pour les Français comme pour les Britanniques, la question des droits de la femme s'insère au cœur du débat politique. Wollstonecraft compte bien y participer. Olympe de Gouges vient de faire paraître sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (obtenant que les femmes soient admises dans des cérémonies nationales, comme la commémoration de la prise de la Bastille) et l'Anglaise s'en inspire. Elle dédicace son livre à Talleyrand avec cette pique: «Ayant lu avec grand plaisir une brochure que vous avez dernièrement publiée, je vous dédicace ce volume; pour vous inciter à reconsidérer le sujet, et peser mûrement ce que j'ai avancé concernant les droits de la femme et l'éducation nationale.»

Défense des droits des femmes, suivie de quelques considérations sur des sujets politiques et moraux développe un raisonnement qui va à l'encontre de celui de Rousseau: la femme doit être éduquée, puisque c'est elle qui éduquera à son tour les enfants. Sans femmes éduquées, la société est vouée à dégénérer. Elles sont tout autant que les hommes capables de raisonnement: si les apparences semblent prouver le contraire, c'est parce que ces derniers leur ont refusé l'accès à l'érudition, les ont condamnées à être superficielles, les transformant en «épagneuls» et faisant d'elles des «jouets».

«Faites des femmes des créatures rationnelles et des citoyennes libres, et elles deviendront rapidement de bonnes épouses; c'est-à-dire si les hommes ne négligent pas les devoirs des maris et des pères.» Ce sont eux qui encouragent les excès de sentimentalité des femmes, poussant celles-ci à perdre le sens de la raison. Pour la moralisatrice, l'émancipation féminine, dont l'ensemble de la société bénéficierait, ne peut trouver sa source que dans l'éducation égalitaire dès le plus jeune âge. Les écoles devraient être mixtes, et les enfants des deux sexes devraient être encouragés à l'activité physique comme au développement de leur sens critique.

Elle ne prétend pas prendre le dessus («je ne souhaite pas que les femmes aient du pouvoir sur les hommes, mais sur elles-mêmes»), ni ne soutient qu'hommes et femmes sont égaux en tout –mais ils le sont «aux yeux de Dieu», ainsi soumis à la même loi morale. Fi du double standard: les hommes devraient adhérer aux mêmes vertus que celles qu'on exige des femmes (bienveillance raisonnée, honnêteté, accomplissement du devoir social, économie, et labeur).

Les propos provoquent des débats mais les critiques sont positives, en Europe comme aux États-Unis (où le livre fait rapidement l'objet de plusieurs rééditions). Sa traduction française connaît un succès immédiat. Mais c'est son prochain livre, un recueil de vingt-cinq Lettres écrites lors d'un court séjour en Suède, en Norvège et au Danemark qui sera son best-seller, inspirant les auteurs romantiques (le livre est traduit en allemand, néerlandais, suédois et portugais) par sa capacité magique à «rendre amoureux d'un climat froid, du givre et de la neige, sous la lumière boréale de la Lune».

La mauvaise réputation

À son apogée, la réputation de Mary Wollstonecraft va malheureusement se ternir brutalement et durablement. Mariée depuis quelques mois à William Godwin, philosophe considéré comme le père de la doctrine anarchiste, elle meurt en 1797, quelques jours après avoir donné naissance à leur fille, la future Mary Shelley. Godwin est terrassé par la perte de celle qui, à ses yeux, «n'avait pas d'égale en ce monde». Il décide d'écrire un livre consacré à la vie de sa femme, Memoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman. Il obtiendra malheureusement l'effet inverse de celui qu'il attendait.

Le livre dépeint une femme libre mais tout aussi mue par les sentiments que par la raison qu'elle prônait.

Profondément admiratif de la singularité, de la liberté et des prises de position de Mary, il raconte le parcours de celle-ci, sans rien cacher de sa vie privée anti-conventionnelle. Le monde entier apprend ainsi qu'elle a eu une fille avec l'Américain Gilbert Imlay (Fanny, elle aussi future écrivaine) hors mariage. Qu'abandonnée par celui-ci, elle a tenté à deux reprises de se suicider. Elle aurait aussi proposé à Henry Fuseli et à sa femme (horrifiée) de former une sorte de trouple, à la suite d'une liaison avec le peintre.

Après quelques années d'union libre avec William Godwin, Mary est tombée enceinte. Rapidement mariés, Godwin et elle ont continué de vivre séparément, dans des maisons voisines. Le livre dépeint une femme libre mais tout aussi mue par les sentiments que par la raison qu'elle prônait. Les admirateurs de Wollstonecraft déplorent la franchise crue de Godwin, qui ne pouvait que salir la mémoire de l'autrice et oblitérer son travail.

Deux siècles dans les marges de l'histoire

Le scandale est retentissant, et la décision par Godwin et l'éditeur Johnson de publier un roman posthume de Wollstonecraft ne va pas aider à réhabiliter son image: Maria: or, the Wrongs of Woman (Maria ou le malheur d'être femme) est de loin la plus radicale de ses œuvres: l'héroïne y revendique une sexualité féminine aussi épanouie que celle des hommes.

Ses livres circulent sous le manteau, mais aucune femme dite respectable ne se risquerait à être surprise en train de lire un de ses textes. Elle qui souhaitait s'adresser au plus grand nombre de femmes se retrouve écartée des livres d'histoire.

Aux États-Unis, vers 1850, les grandes figures défenseuses des droits de la femme, comme Elizabeth Cady Stanton, redécouvrent Wollstonecraft. Ses livres sont réédités outre-Atlantique, mais leur modeste popularité ne gagnera pas l'Europe avant cinquante ans. Au tournant du siècle, les suffragettes britanniques brandissent les idées et écrits de la moralisatrice comme références majeures du mouvement. Elle gagne quelques soutiens de poids: en 1929, l'autrice Virginia Woolf n'hésite pas à la déclarer «immortelle».

Avec le développement des études féministes et les progrès sociaux des années 1970, la voix de Wollstonecraft prend enfin de l'ampleur, près de deux siècles après sa disparition: plusieurs biographies paraissent, on étudie ses œuvres. Elle est célébrée par des artistes comme Judy Chicago, qui la réhabilite définitivement en la faisant figurer dans son installation The Dinner Party en 1979. Au sujet de son œuvre exposée au Brooklyn Museum, l'artiste déclare l'avoir conçue pour «mettre fin au cycle continuel d'omissions par lequel les femmes sont absentes des archives de l'histoire».

The Dinner Party, installation de Judy Chicago. | Kevin Case via Flickr

Si les idées de Wollstonecraft sont en phase avec notre époque, son nom continue de déclencher des passions: en novembre 2020, une statue dévoilée en son honneur à Londres a déclenché les foudres des Londonien·nes. Financée grâce à une campagne de crowdfunding, Mary on the Green, qui aura duré dix ans, il s'agit de la première œuvre commémorative dans le monde à être consacrée à l'écrivaine et activiste. Les organisateurs rappelaient à cette occasion qu'à Londres, 90% des statues représentent des hommes –pour 3% de femmes sans appartenance royale.

L'objet du tumulte? Une minuscule Wollstonecraft, représentée nue et selon des critères esthétiques très actuels, qui vient coiffer une large forme abstraite.

En novembre 2020, une statue sculptée par Maggi Hambling en hommage à Wollstonecraft déclenchait la polémique. | Grim23 via Wikimedia Commons

L'œuvre est signée Maggi Hambling, dont la statue-hommage à Oscar Wilde avait déjà créé la polémique en 1998 («Pire que le portrait de Dorian Gray dans le grenier»). Les réseaux sociaux s'enflamment à la seconde où la presse dévoile la statue de Wollstonecraft.

«Pourquoi la mère du féminisme est-elle célébrée par une poupée Barbie?»

«Est-ce qu'un homme apprécierait de se voir “célébrer” avec ses bijoux de famille à l'air?»

«Sûrement une colossale erreur de jugement», tranche le Guardian.

«Malheureuse femme! Quel destin est le tien!», prédisait Wollstonecraft dans le dernier livre paru de son vivant.

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